ET NINON DE L^ENCLOS
venait de faire un de ces lugubres discours qui lui ont si fort réussi.
« Les beaux cheveux de sœur de la Miséricorde tombèrent impitoyablement sous le fatal ciseau, et de tant de vertus, de tant de beautés, il ne fut plus parlé qu'une fois, pour nous dire que tout cela était mort, couché sous la cendre et dans toutes les austérités d'une vie de pénitence et de repentir.
— Heureusement, ajouta M"ie Je Maintenon, que le roi n'est plus tel qu'il était alors, volage, inconstant, volontaire, tout occupé déplaisirs et de fêtes ; c'est aujourd'hui un homme grave et occupé, qui est fidèle pour peu qu'on prenne le soin de lui plaire et de l'intéresser.
— Ce n'est plus le même homme, j'en conviens, reprit Ninon; mais, si son cœur est toujours le cœur d'un égoïste, je ne vois pas ce que le roi aurait gagné à perdre les grâces de la jeunesse : à tout prendre, je conçois bien l'amant de M"ie de La Vallière, jeune, beau, entouré de poésie et d'admiration, mais entre nous, ma chère, je ne conçois pas l'amant de M"ie Je Montespan.
— Mi^e i\Q Montespan î reprit la belle janséniste ; je vous assure, ma belle amie, que c'est elle que je ne conçois pas pour la maîtresse de Louis XIV : c'est une femme si brusque, si emportée, si des-
pote, qa^il est bien difficile qu'avec elle le roi puisse être jamais heureux !
— Eh ! par mon saint patron, que voulez-vous donc que fasse M"^^ de Montespan des dernières heures d'amour de notre vieux roi ? N'est-ce déjà pas assez qu'elle lui permette de Taimer? faudra-t-il encore qu'elle contrefasse sa nature pour lui plaire? Non, non, ma chère, il n'en doit pas être ainsi. Louis le Grand est un grand roi, j'en conviens, mais nous autres femmes n'avons-nous pas aussi notre royauté ? Dès que nous sommes aimées, tous ceux qui nous aiment ne sont-ils pas égaux devant nous ?
« En vérité, je ne vous comprends pas de blâmer M"i^ de Montespan, la seule des maîtresses de Louis XIV qui ait compris sa dignité de femme. Pour moi qui vous parle, si le roi m'aimait, ce serait tant pis pour lui, et je ne me conduirais pas autrement que M^e Je Montespan.
— Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chère, que le roi ne veut plus d'elle, et que cette haute faveur où vous la voyez n'est que le commencement d'une longue et interminable disgrâce.
— Une disgrâce, ma chère! La disgrâce sera toute pour le roi ; que voulez-vous que M"ie Je Montespan y perde, si ce n'est qu'elle changera ce maître vieux et despote contre un amant jeune et