‹ Petits contesChapitre 27 sur 37 · ET NINON DE L ENCLOS Î · texte numérisé non relu

ET NINON DE L ENCLOS Î

dans ta personne, ne te souvient-il plus que c'est pourtant lui qui Va produite dans le monde, que c''est lui qui t''a fait connaître combien il y avait de ressources dans ton esprit et de qualités dans ton cœur?

'.( Ah! pauvre couronnée, si tu fais cette insigne folie, plus d'une fois dans ton palais doré, au milieu de tes courtisans, plus d'une fois tu regretteras cette longue salle tapissée de livres où ton époux nous donnait de si mauvais mais de si gais soupers, suppléant souvent au rôti qui manquait par une de ces bonnes histoires que tu nous racontais si bien.

— Ah! je te prie, ma bonne Ninon, ne me dis pas que je serai malheureuse; songe donc ce que c'est que Versailles, ce que c'est que la France, ce que c'est que le roi, et, en un mot, tout ce que je vais être une fois que j'aurai épousé Louis XIV.

— Ah î c'est justement parce que j'y songe que je te trouve malheureuse. N'as-tu donc pas vu que Versailles, depuis que le roi ne donne plus de fêtes, est le lieu du monde le plus triste et le plus empesé ? Ne t'y trompe pas, ma chère, le roi et par conséquent tout Versailles tournent à la dévotion. Dans cette ville, si belle et si froide, dans ces palais de marbre, vastes, silencieux, on dirait que l'ennui a choisi son séjour.

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tt A peine ces allées si bien tenues sont-elles traversées de temps à autre par quelques antiques courtisans ou par quelques femmes sur le retour.

« Pour ce qui est du royaume, je m'imagine que tu auras de la peine à en venir à bout. Le grand règne du roi est passé. Le peuple commence à se sentir et à se trouver pauvre; il déteste les dragonnades de Louvois; il s'inquiète sur son avenir; il a hué naguère un long prologue d'opéra où le roi était métamorphosé en soleil.

c( Quant au roi lui-même, je ne vois en lui que ce qu'il est réellement, un homme ennuyé, dégoûté de ce monde par les flatteurs ; un pauvre roi timoré et tremblant pour l'avenir ; enfin un corps vieilli, un cœur blasé, un souvenir perpétuel et fatigant de tout ce qu'il fut, qui ne lui permet pas de voir ce qu'il est. De bonne foi, que penses-tu devenir au milieu de tant d'ennui?

— Mais il me semble que tu fais le roi bien vieux, reprit M^^ de Maintenon avecun air piqué.

— Tu devrais savoir, ma chère, qu'un roi, à vie égale, est bien plus tôt vieux qu'un autre homme. Ah! crois-moi, puisque tu me demandes conseil, ne va pas te mêler de gaieté de cœur à toutes les vieillesses de notre siècle ; regarde autour de toi, je te prie, comment dans ce temps tout a passé avec une effrayante rapidité ; ce grand siècle

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a été Taffaire d'un instant, un grand bruit tout d'un coup, après e]uoi un morne silence.

ce Turenne est dans la retraite, le grand Condé soupe chez lui ou se promène à Chantilly; Despréaux, jadis si méchant, fait une épître à son jardinier; le bon La Fontaine s'amuse à des opéras et vient d'écrire une satire; Racine, depuis la chute de sa Phèdre et le succès de Pradon, s'est retiré dans sa tente ; il n'y a plus guère qu'un nommé Labruyère, que je ne connais pas, que personne ne connaît, qui occupe encore la ville et la cour ; nous sommes comme des arbrisseaux grandis dans une serre chaude ; restons donc à notre place et n'allons pas, à nos derniers jours, nous mêler aux vieilles intrigues des cours, pendant que nous avons encore tout notre mérite, l'amitié, l'amour, les plaisirs de la poésie ou les bons mots de la table.

« Plutôt que de te faire reine avec Louis XlV^ fais-toi reine avec moi. Viens, tu vivras avec tout ce qu'il y a de bon et d'honnête à Paris; viens, ma chère, tu verras ce que c'est que cette société à part que je me suis faite ; viens, je te rendrai le marquis de Villarceaux , que tu aimais tant et si prudemment sous ton premier mari ; viens, ma belle, viens, ma chère amie : c'est moi, c'est ton amie qui t'en prie; cesse de vouloir amuser les dernières années d'un

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libertin; reste avec moi, partage tout ce que j^ai, au nom du Ciel, puisque tu sais ce qu^il en est, ne te fais pas de nouveau Tesclave d^un vieux mari. »

Et comme M^'^^ de Maintenon ne se rendait pas :

a Ecoute-moi, s'écria Ninon en se levant sur son séant, écoute un aveu que je n'ai fait à personne, que je ne ferais pas à toi-même s'il ne s''agissait pas de te sauver.

c( J'étais la fille d'un pauvre musicien, j'avais à peine quinze ans quand, dans une matinée d'hiver, mon père et moi nous vîmes entrer dans notre pauvre demeure le favori, Pémissaire, le confesseur du terrible cardinal Richelieu. Le P. Joseph venait me chercher de la part de Son Excellence, et mon père tout tremblant m'ordonna de le suivre ; je le suivis.

(• Il faisait si plein jour, le cardinal était si vieux, j'étais si enfant, que, si cen'eiitété ma répugnance à donner la main à un sale capucin, je me serais fait de cette visite une partie de plaisir.

« Enfin nous arrivâmes au Palais-Cardinal.

« Je traversai une haie de gardes et de mousquetaires, et tout à coup, dans une vaste salle, vis-à-vis d'une large table couverte de papiers, j'aperçus Richelieu, et je me trouvai en téte-ù-tête avec lui.

tt Ah ! ma chère amie ! épargne-moi le reste !

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épargne-moi la douleur de te raconter le sangfroid d'un homme immolant à son plaisir d'un instant une innocente créature qu'il ne devait plus revoir.

c( Pourtant Richelieu aussi était unegrande puissance, une plus grande puissance que Louis XIV; mais de cet instant, me voyant si misérablement flétrie, je Jurai de ne plus appartenir à un époux, je jurai une haine immortelle aux misérables qui vont cherchant au sein des plus honnêtes familles de quoi amuser leurs dernières années de débauche; et ce ne fut jamais sans un serrement de cœur que je vis tant de malheureuses qui, séduites par je ne sais quel aspect de grandeur ou de richesses, ont été perdre leur vie dans un misérable esclavage, pendant qu'elles pouvaient être heureuses et libres ailleurs. ^>

Ainsi parla Ninon. Il y avait dans son discours tant d'émotion vraie et douloureuse que M^^^ Je Maintenon, touchée de tant d'amitié, serra son amie dans ses bras et se prit à pleurer avec elle.

Bientôt, fatiguées de tant de secousses, elles s'endormirent, et le matin se séparèrent, ayant couché ensemble pour la dernière fois.

Vous savez ce que devint M^^e Je Maintenon, et comme pendant quinze ans elle fut, après le père Lachaise, la personne que le roi aima le mieux;

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VOUS savez aussi ce que fit Ninon de L'Enclos, le jour de son soixante-dixième anniversaire, avec le jeune et frais abbé de Châteauncuf.

C'est à vous à présent à juger quelle fut la plus heureuse et par conséquent la plus sage de ces deux femmes.

L'APPARTEMENT

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