‹ Petits contesChapitre 28 sur 37 · A LOUER · texte numérisé non relu

A LOUER

ADAME de Grignan venait de partir pour son gouvernement de Provence, eiM™^ de Sévigné, sa mère, en était encore à sa première douleur, cherchant à s'expliquer comment M. de Grignan avait exigé cent mille écus pour coucher avec la vins jolie fille de Finance ^ comme disait Bussy, quand la belle et spirituelle marquise, dont les lettres si pleines d'intérêt et de vivacité ont suppléé parfaitement aux histoires louangeuses et sans coloris du grand siècle, fit placer à la porte de son hôtel un large écriteau par lequel il était fait à savoir que la propriétaire avait un appartement à louer.

Cette mesure d'ordre et d'économie, qui aujourd'hui paraîtrait peut-être trop sévère aux tendresses maternelles du faubourg Saint-Germain, était, à l'époque si régulière dont je parle, une mesure fort ordinaire dans la haute classe sociale, qui,

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bornée à un patrimoine de famille auquel le temps, des disgrâces de cour et des alliances ruineuses ôtaient presque toujours quelque chose, n'avait pas d'autre secret que beaucoup d'épargne et d'attention dans les affaires domestiques, pour se tenir au niveau d'un nom qui allait toujours en augmentant à mesure que la fortune lui échappait; de sorte que ce serait une grave injustice de blâmer dans ce cas M^^ de Sévigné.

Je sais bien qu'aujourd'hui, une mère qui voit sa fille s'éloigner d'elle pour longtemps ne se hâte guère d'introduire un étranger dans les appartements occupés par son enfant; elle aime, au contraire, à peupler toute cette absence, à s'asseoir sur le siège où s'asseyait sa fille, à contempler ces tableaux informes et naïfs essais de son jeune talent, à laisser errer ses doigts sur le clavier mobile, à répéter sa romance favorite , à se livrer enfin à tous les transports d'un amant qui a perdu sa maîtresse : car dans Tamitié la plus vraie d'une femme, il y a toujours un peu d'amour; cependant, je vous le répète, gardons-nous de blâmer M"ie de Sévigné; il serait difficile à une mère de mieux prouver sa tendresse à sa fille.

Nous savons combien les témoignages en ont été immortels; mais au fond de tout cet amour il y avait de la raison, de la fermeté ; fort peu d'en-

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fantillage, fort peu d'affectation surtout : et voilà par quelle suite de raisons Tappartement de M^^ de Sévigné se trouvait à louer quinze jours après le départ de M"^^ ^le Grignan.

Jamais les fastes de Phistoire (peut-être me trouverez-vous fort ridicule de citer Thistoire et ses fastes à propos d'un appartement à louer, mais dans la suite de mes Contes, j'espère vous démontrer comment ainsi, grands et petits, tous les événements se tiennent par un lien presque imperceptible); jamais, dis-je, Thistoire de France, depuis Pharamond, n'avait offert des chances plus favorables de location que la période où se trouvait Mn^e de Sévigné.

Mazarin venait de mourir, asse:{ raisonnablement chargé de la haine publique , selon la piquante expression d'un historien, et Louis XIV, que cette mort faisait roi définitivement, s'étant affermi en peu de temps sur son trône, où il trouva fort à propos les traces récentes et profondes de Richelieu, avait déplacé d'un seul geste toutes les puissances qui avaient grandi à l'ombre des petites passions et de la faiblesse irrésolue d'Anne d'Autriche.

Ainsi les héros de la Fronde, après avoir jeté un si vif éclat et parodié presque sérieusement les guerres de la Ligue, avaient été brisés, ou déplacés.

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ou soumis, les uns par la terreur, les autres par Tambition, le plus grand nombre par le ridicule; de sorte qu'exilés de la cour, privés de leurs emplois et réduits à une condition toute bourgeoise, ces héros d'un jour pour qui le jeune monarque ouvrait enfin les portes de Vincennes ou de la Bastille se trouvaient réduits à chercher un abri dans de simples maisons bourgeoises.

Ainsi déplacés et subitement rejetés dans une position si éloignée de leur caractère turbulent et brouillon, les principaux acteurs de la Fronde eurent donc avant tout à songera trouver quelque abri modeste, convenable au nouvel état qui leur était imposé. Pour cela, Fhôtel de M^^ de Sévigné réunissait toutes les convenances.

La belle marquise, déjà fort renommée par Pexcellence de son esprit et les vives et soudaines saillies de son cœur, n'était pas tellement austère dans sa vie, pleine d'ailleurs d'élégance et de vertus, qu'on ne pût espérer chez elle un voisinage agréable, une intimité sans morgue et peu questionneuse, dont tous les héros de la Fronde avaient besoin. D'une autre part, M^^^ de Sévigné n'était pas si élevée en crédit et si fort remarquée à la cour qu'elle eût pu craindre de se compromettre vis-à-vis de l'inquiète jalousie du monarque en recevant chez elle les anciens ennemis de Ma-

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zarin; M^''^ de Sévigné n'était alors qu'une femme du monde très connue, très aimée, très respectée dans un certain cercle, mais qui, loin de ce cercle, était associée sans difficulté au renom du jeune marquis de Sévigné, son fils, que ses amours avec la comédienne Champmeslé , et plus tard avec Ninon de L'Enclos, avaient mis à la mode, autant pour le moins que l'esprit de sa mère et la beauté de sa sœur, et ses propres dissertations sur Horace contre le savant Dacier.

Voilà comment il arriva que le premier jour où l'appartement de MmecieGrignanfutàlouer,M"ieia marquise de Sévigné eut à recevoir presque toute la ville et surtout presque toute la Fronde, qui paraissait s'être donné rendez-vous chez elle.

M^^ la duchesse de Longueville, qui plus tard alla ensevelir ses ennuis à Port-Royal des Champs, vint la première visiter Tappartement à louer. Cette belle duchesse, qui avait été reine de Paris aussi longtemps que le duc de Beaufort avait été roi des Halles, était encore dans presque toute sa beauté.

A travers toute sa hauteur personnelle, on voyait que c'était une fierté d'habitude plus que de souvenir, et même elle avait une langueur dans les manières qui la rendait intéressante au premier abord.

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M"!^ de Sévigné reçut la duchesse avec étonnement et respect ; et, comme elle était occupée à lui montrer Tappartement de sa tille, lui en détaillant les commodités avec le soin minutieux d'un propriétaire de nos jours expliquant à un rentier les agréments de son e]uatrième étage , entra M"^^ de Monibazon qui se contenta d'un petit signe de tête, comme d'un supérieur à son inférieur. M'^^ede Montbazon avait été superbe : née avec peu d'esprit et plus de galanterie dans la tête que dans le cœur, elle avait vécu tout entière pour le plaisir ; et si elle eût vécu soixante ans plus tard, sous la régence, elle eût été femme à se faire adorer du duc d'Orléans.

Ainsi placée entre deux puissances tombées qui conservaient toute leur haine de rivalité, M^e de Sévigné commençait à se trouver embarrassée, quand heureusement elle vit entrer une toute petite femme, très vieille et très ridée, avec une de ces figures pâles, sèches et chargées de boutons, de l'ancien régime : elle s'appuyait en souriant sur une grande personne de trente ans, plate, assez laide, qui ne s'occupait qu'à considérer dans uneghce ses longs cheveux d'un blond fadeartistement collés sur les tempes : c'étaient la vieille marquise de Chevreuse et sa fille.

M"e de Chevreuse était, à tout prendre, un être

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