‹ Petits contesChapitre 34 sur 37 · JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

D'ailleurs, la France de Louis XV commençait déjà, quoique d'une manière très confuse, à comprendre qu'elle avait besoin de publicité; et de toutes parts, dans les lettres de Voltaire écrites pour le royaume, dans les lettres de Grimm écrites pour le dehors, dans la communication active des philosophes avec la Russie et surtout avec l'Angleterre, dans cette effervescence si dramatique d'un peuple avide de se connaître, de connaître ses voisins et de savoir de quoi il s'agit dans les destinées, nous devons nécessairement reconnaître que tout, en France, tendait à la liberté d'examen. Ajoutez à cela ce besoin de renommée littéraire qui envahissait la ville et la cour, comme on disait encore alors, et vous comprendrez très bien qiie, dans un temps où une chanson était une affaire d'État, où plus d'un grand seigneur aspirait aux honneurs du quatrain, la place de rédacteur en chef du Mercure^ avec des appointements assez honnêtes pour vivre sans avoir recours à V Encyclopédie^ n'était pas absolument une place à dédaigner.

Mais J.-J. Rousseau, quand cette place lui fut oferte, commençait à être tourmenté de l'idée singulière qu'il était né pour ressusciter Diogène. Ce grand écrivain, qui n'était déjà plus jeune, avait passé par tant de vicissitudes bizarres que la vie

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lui paraissait comme une amère plaisanterie dont il voulait tempérer le fiel par quelque chose d'éclatant.

Pour cela, il lui fallait de la gloire, c'est-à-dire la permission de ne plus vivre comme les autres; et cette permission il avait su l'obtenir par son discours sur V Inégalité et surtout, car le siècle était bien frivole encore, par un ou deux airs du Devin^ que personne ne peut plus entendre aujourd'hui.

Le Devin du village avait, pendant un mois, fait de Jean-Jacques le premier homme de Paris; sa perruque en désordre et ses vieux habits, quand il fut présenté au roi, avaient ajouté un autre mois à cette illustration. Cette preuve nouvelle et inusitée d'indépendance avait paru si belle à son siècle qu'il ne faut pas douter que ce ne soit de ces habits sales et de cette perruque mal poudrée que date Tenvie des contemporains de Rousseau pour sa personne, tant alors on comprenait peu Ce sublime et malheureux génie !

A la première nouvelle de l'offre qui était faite à Rousseau, tout le parti des philosophes fut ému. Rousseau, à la tête du Mercure, était une espèce de triomphe pour des écrivains, qui étaient souvent battus en brèche par le journal des jésuites de Trévoux, dont l'érudition leur faisait peur. Aussi ce

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fut chezJean-Jacques une affluence extraordinaire.

Si vous êtes du quartier latin, vous avez peutêtre remarqué, tout à côté de la place de la Sorbonne, une petite maison à Tescalier étroit et tortueux, dont les fenêtres basses donnaient alors sur une église qui sert aujourd'hui de dépôt à un corroyeur.

C^était dans cette petite maison , au troisième étage, qu'habitait Rousseau avec M"e Levasseur; c'était là qu'il avait enfin trouvé assez de meubles pour parler de son ménage^ et une petite épinette assez d'accord pour devenir le Rossini de son siècle. Du reste, il n'y avait guère d'apparat dans cette simple demeure. Rousseau n'y recevait personne , excepté peut-être Diderot , aux bons jours, quand il n'était pas à la Bastille.

Ce jour-là, pourtant, la petite chambre était remplie; on y voyait entassés Tun sur l'autre: Marmontel, déjà connu par deux tragédies sombres et ses amours infortunées avec M'ie Clairon; d'Alembert, que sa probité rendait recommandable à ses amis, et dont le style sec et pincé avait un grand succès chez les libraires de la rue Saint- Jacques; Diderot, qui n'avait pas encore lu Clarisse ^ quoiqu'il fût déjà fort raisonnablement emphatique et furibond; Grétry, avec son modeste habit italien et la timidité d'un jeune

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homme qui commence, pauvre diable qui devait faire les délices de son temps, et qui vainement alors courait après les paroles du S y train ou le drame dQ Zémire et A^oi^ ; enfin, avec plus de fracas, arrivèrent le brillant Helvétius, qui était encore le plus riche fermier général de Paris et qui ne pensait guère à son Traité de i Esprit; d'Holbach, le seul homme titré de la compagnie, charmant par ses dîners et ses bons mots; le jeune Grimm, au sourire faux et à Tesprit railleur, qui, plus tard, devait supplanter Rousseau dans ses amours et lui faire tant de mal; enfin le protecteur, Tami, le banquier de toute la littérature du siècle, Panckoucke, homme de lettres par imitatioUj philosophe par instinct, mais pourtant assez homme d'esprit pour avoir compris, le premier et tout seul, qu'il y aurait une fortune à faire dans son siècle en se laissant emprisonner et persécuter à la suite des philosophes.

En un mot, de toutes les célébrités contemporaines, il ne manquait peut-être là que Voltaire; mais à cette époque Voltaire était déjà dans une sphère brillante et plus élevée, n'aspirant rien moins qu'à devenir grand seigneur, qu'à flatter la maîtresse régnante et ne songeant pas encore à celte tactique savante et toute de génie au moyen de laquelle il se mit à la tête des gens de lettres de

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son siècle, quand les dégoûts de la cour Peurent contraint d'aller se faire roi à Ferney.

Telle était la société réunie chez Rousseau ; et dans le nombre je ne dois pas oublier un homme de beaucoup d^esprit à cette époque, Francœur, un des petits violons de l'Opéra, homme charmant que ses liaisons si brusquement interrompues avec M"ie d'Épinay avaient mis à la mode et qui en entrant chez Rousseau :

c( Mon cher Rousseau, lui dit-il en Pembrassant, je suis fort aise de vous trouver au milieu de vos amis. Tel que vous me voyez, je sors de chez M'"^ de Pompadour, qui doit vous envoyer cinquante louis au premier jour, et- qui chante votre Colette à ravir, : c'est une véritable voix de marquise, à laquelle il ne manque rien que d'être juste. Du reste, on ne peut être mieux disposé pour vous, et si vous le voulez, vous aurez le Mercure avec dix-huit cents francs d'appointements.

— Dix-huit cents francs! reprit d'Alembert; mais savez-vous , Rousseau, que C'est une belle place , et qu'avec cela vous et votre femme vous vivrez comme de grands seigneurs?

— Sans compter, reprit Diderot, que tu pourras merveilleusement servir la cause de la littérature et de la philosophie, comme un brave champion de mes amis.

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« Il ne s'agit, mon cher, que de comprendre ta mission et de marcher à la tête de ton siècle en abattant toutes les erreurs, tous les préjugés, toute la superstition du genre humain.

— Etenvousfaisantmettreà laBastillepourtoute votre vie ! ajouta Grimm ; pour ma part, Monsieur Rousseau, si j^ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas accepter une charge aussi périlleuse, et de chercher plutôt quelque bonne place de précepteur chez un receveur aux gabelles, ou, si vous le pouvez, chez un fermier général. Rien n'est plus lucratif et plus commode que cela.

— Oui, oui, s'écria le baron d'Holbach avec un gros sourire de parvenu, une place de précepteur, afin que M. Rousseau soit sur la même ligne que M. Grimm! J'aimerais beaucoup mieux, à sa place, me faire secrétaire de quelque grand seigneur bel esprit qui me donnerait des idées, qui me lancerait dans le monde , qui me protégerait et m'inviterait parfois à sa petite maison pour faire les honneurs de son souper.

— Je plaide avant tout la cause de la morale, reprit gravement Helvétius; M. Rousseau n'est pas fait pour aller dans vos petites maisons faire le bouffon comme l'abbé de Linant ou M. Grimm. M. Rousseau est fait sans doute pour quelque chose de mieux que ce métier littéraire qu'il a

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flétri dans son premier ouvrage. J'opine donc pour qu'il accepte dans nos recettes quelque place de commis qui lui donnera une vie positive et tranquille.

— Eh ! par Dieu î s'écria Francœur, connaissezvous quelque chose de plus positif que le Mercure de France? Une feuille à faire paraître tous les huit jours; à la première page, une charade qu'on vous envoie franc de port de la province; à la seconde page, une énigme qu'on achète pour un dîner à Lefranc de Pompignan ; à la dernière page, un logogriphe de cent vers, et le Mercure a pour dix ans de logogriphes dans ses cartons; ajoutons à cela un grand article politique de Mallet-Dupan et des annonces de rouge végétal, et vous voyez que notre ami Rousseau n'aura pas grand'chose à faire à son journal.

— D'ailleurs, reprit Marmontel, qui n'avait pas encore parlé, j'ai imaginé une manière originale, intéressante et pleine de sécurité de remplir le Mercure. Dès que M. Rousseau sera directeur, je lui ferai des petits contes bien moraux et bien champêtres qui amuseront les lecteurs sans que M. de Crébillon, notre censeur royal, ait rien à dire. Vous savez, Messieurs, que j'ai la tête assez dramatique et, Dieu aidant, j'espère que les jeunes auteurs du Théâtre-Français trouveront dans mes

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