‹ Petits contesChapitre 6 sur 37 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

l'avait entendu causer avec son inépuisable bonne hume u 7' :

a Sa conversation n a peut-être pas la supériorité de ses écrits, dit-il ; toute/ois, elle est souvent facile et relevée. Elle jaillit d'un air de rêverie qui nuit peutêtre à Vallure de l'esprit, mais elle prouve du moins qu'elle pourrait s'appuyer d'aspects sérieux et médités. »

Ce n'était plus là le conteur, et Gustave Fallot semble avoir ignoré que Janin, si vif et si pétillant, si brusque et si brutal quelquefois dans une causerie, entre gens de lettres, sur des sujets littéraires, était, la plume à la main, un conteur aussi tendre, aussi sensible que Florian et Gœthe, aussi capricieux et aussi original que Diderot, aussi malin et aussi caustique que Voltaire, aussi galant et aussi raffiné que Crébillon fils et Marivaux.

Malheureusement il manque encore, il manquera toujours dans notre recueil d'Œuvres de Jeunesse, un grand nombre de ces petits contes que l'auteur ne nous avait pas désignés suffisamment et que nous n''avons pas osé reconnaître parmi bien des articles anonymes, agréables ou charmants, auxquels nous eussions désiré pouvoir attacher le nom de Jules Janin.

Albert de LA FIZELIÈRE.

^ ^4S^LLE hésita d'abord, mais il y avait tant

f> W^^^A^ résisnation et d'amour dans mon

^ V-^mre.oç\rà qu'à la fin elle consentit. « A ce

soir, me dit-elle, vis-à-vis de Notre-Dame! » Et,

vive comme Téclair, elle disparut pour me dé-

I. Cet ingcnicux pclit morceau de critique d'art et d'archéologie est un des premiers essais de Jules Janin. 11 en estimait le fond et la forme pour ce qu'ils avaient déjà d'élévation et de recherche alors que son esprit commençait à s'ouvrira l'intelligence des grandes conceptions du génie des arts. Mais il s'en voulait d'avoir passé si près de Notre-Dame et de ne pas y avoir saisi une de ces vastes impressions qui ont produit l'immortel romande Victor Hugo, u Qui sait? disait-il, j'avais peut-être Notre-Dame de Paris dans la tête, mais la tête m'aura tourné; Petits Contes. 1

2 LERENDEZ-VOUS

rober sa rougeur, me laissant dans un de ces moments d'ivresse que Ton n'éprouve qu'une fois.

Ce soir ! avait-elle dit; toute la journée je crus entendre la douce promesse murmurée à mon oreille, et c'était à peine si le soleil commençait à décliner quand je me trouvai sous le parvis du temple, haletant d'inquiétude et d'espérance. D'abord je ne vis rien, je ne pensai à rien ; j'étais tout entier à l'heure à venir; il ne fallut rien moins que l'admirable spectacle devant lequel je me trouvais pour m'arracher à l'idée fixe qui faisait ma vie de chaque jour.

Ce moment de jeunesse, cette heure fugitive et fragile que l'homme, dans un accès d'ironie, a surnommé ses beaux ans, est, sans contredit, ce qu'il y a déplus inexplicable dans la créature humaine. Il y a là, au fond de vous, un malaise, je ne sais quel bonheur douloureux qui vous fait souffrir le tourment de Prométhée. Une fois atteint de cette maladie fatale, tout ce qu'il y a de charme dans les actes de l'imagination et de la pensée s'anéantit, disparaît, faisantplace aux images

et je n'ai trouvé ce jour-là, en pre'sence de la cathédrale, qu'une méchante page. Victor Hugd y a trouvé son Chef-d^œuvre cinq ans plus tard. »

fantastiques d\in cœur malade. C'est ainsi que je fus d'abord froid, insensible, à Taspect de ce beau monument de la civilisation du moyen âge, de cette vaste et poétique cathédrale, dont Taspect imposant était encore pour moi une nouveauté. Cependant j'étais justement à cette heure qui grandit de tous les prestiges d'un beau soir le temple gothique dont la flèche argentée se perd dans le nuage lumineux encore. Cette masse de pierres debout au milieu du silence général, éloquent témoin de la persévérance et de la piété de nos pères, était alors entourée de toutes les harmonies dont le ciel embellit l'ouvrage de la créature : la cloche rendait un son gothique; le corbeau, vieux comme le temps, déployait ses ailes noires sur les ogives, et, à travers les trous du clocher, le moineau jaseur semblait défier l'atteinte des hommes. Pour comble de bonheur, le temple était désert : il n'y avait ni chantre à soutane, ni enfant de chœur à tête rouge, ni donneur d'eau bénite à la voix criarde, ni missionnaire à l'œil hagard ; le temple était dans toute sa majesté, sans une créature humaine pour déparer ce sublime ensemble. Nous sommes dans un siècle si incrédule que l'idée d'athéisme et d'hypocrisie se glisse partout où se rencontre un homme!

4 LE RENDEZ- vous

Pour moi, je me mis sans y songer à étudier cet édifice que j'ignorais encore. Figurez-vous ce temple brodé avec autant de grâce et de délicatesse que le voile d^une jeune épouse. C'est un ensemble de détails qui effraye notre imagination ; partout le ciseau de Thomme a représenté tantôt le Christ sur la croix, tantôt les évangélistes écrivant ce code de morale qui devait soumettre le monde à la raison, tantôt Tapôtre saint Jean avec son agneau et cette grâce enfantine qu'on aurait dite échappée au pinceau de Rubens. C'est une suite d'images fantastiques, de saintes créations, de miracles naïfs, comme on en lit dans de vieilles légendes. Toutes les croyances du moyen âge, avec son allure franche, décidée, guerrière, se retrouvent sur ces pierres gothiques. Vous y retrouverez Parmure romaine, le javelot du barbare et souvent la toge italienne sur les épaules d'un Vandale. Aussi haut que votre vue peut s'élever, vous apercevez mille scènes dramatiques, vives, passionnées, des scènes comme en écrivait Shakespeare, tantôt dans une pauvre cabane, tantôt dans un palais magnifique; des vieillards, des jeunes filles, des martyrs, des assassins, tout un poème. Voilà ce que je n'aurais pas vu sans toi, jeune fille; sans toi, que j'avais presque oubliée dans cette muette contemplation.

Et, comme la nuit, descendant du haut du clocher, voilait peu à peu ces scènes si variées, semblable au rideau de l'Opéra qui vous sépare des enchantements du théâtre, j'en vins à considérer rimmense porte à double battant que le Suisse à Tair soucieux venait de fermera grand bruit. Je considérai attentivement cette belle figure de la Vierge sculptée sur la porte ; une femme céleste que quelque pauvre artiste trouva enfouie sous un bois obscur. Cette porte a bien souffert du temps! Toute couleur est perdue, des fentes nombreuses sillonnent ce beau corps. Cependant il y a là une beauté réelle, une grâce ineffable, comme tout ce qui est spontané dans les arts. J^étais donc là, contemplant ces belles mains et cet angélique sourire, quand une marche légère et douce, et ce souffle harmonieux qui annonce un battement du cœur, me firent vivement tourner la tête; ce n^était pas elle !

C^était une bonne vieille femme avec Thabit des sœurs de charité, et cette blanche coiffure qui les pare, et ce gros chapelet d'ébène qu'elles portent avec autant d^assurance qu'un jeune colonel porte son épée. Cette femme avait vu de longs jours, elle venait sans doute de visiter le grenier du poète ou de l'orphelin, et elle retournait le soir vers un vaste édifice qu'elle avait

choisi pour demeure parce qu'il est consacré à rhumanité souffrante. Je vis alors que j'étais à côté de PHôtel-Dieu.

Oh ! qui que vous soyez, si vous tenez à connaître tout ce qu'il y a de beau dans les arts, allez les étudier sous l'empire d'une grande passion; que la volonté de votre maîtresse vous fixe des heures entières devant ces monuments que dédaigne votre jeune inexpérience. Alors seulement vous sentirez combien il y a quelque chose qui plane au-dessus de Touvrage des siècles, comment la persévérance n'est pas moins utile pour comprendre les œuvres du génie que pour les créer, comment Tâme humaine s'agrandit dans la contemplation des chefs-d'œuvre que notre siècle ne comprend plus.

Elle ne vint pas ce soir-là, et je m'en retournai à moitié consolé.

L'ECLIPSE

L y a trois ans de cela, il y avait à Montmartre, dans la maison du docteur Blanche, cet infatigable guérisseur de toutes sortes de folies, qui traite ses malades par les bons soins, par le bien-être et par la liberté, comme d'autres par l'isolement, les douches et la misère; il y avait une femme dont la folie était singulière et attachante.

Cette femme, jeune encore, dont le visage était doux et le sourire plein de charme, n'avait pas d'autre folie que celle-ci : elle se figurait qu'elle était la fiancée du soleil; ils s'étaient promis en mariage, elle et lui le soleil, par un beau jour d'automne, et ce jour-là le soleil avait couvert sa face resplendissante de son plus beau voile de nuage? pour ne pas éblouir tout d'un coup sa bien-aimée. r3epuis ce temps, elle était à lui comme il était à

elle; elle avait senti sur sa main le baiser brûlant de son époux, et maintenant elle ne vivait plus que pour lui seul.

Le soleil était sa joie, sa gloire et son triomphe à elle, la pauvre femme ; elle se levait à Tinsiant même où son bien-aimé flamboyant jetait ses premiers rayons dans le ciel; elle avait les yeux fixés sur le lever de son époux, et elle le saluait de son regard, comme les oiseaux le saluent de leurs chansons, comme le fleuve le salue de son murmure, comme la rose le salue de son parfum.

Plus la nature était belle au lever du soleil, plus le ciel était serein, plus la création tout entière était joyeuse, et plus la pauvre folle était heureuse : n'était-ce pas son divin époux qui jetait en tous lieux la lumière et la chaleur ?

N'était-il pas roi du monde? n'avait-elle pas passé toute une nuit de transports dans ses bras à lui, le maître de la création? L'âme du m.onde était son âme, à elle !

Ainsi, dans une extase perpétuelle et divine, elle suivait chaque pas du soleil; elle recueillait ses moindres rayons. Plus le soleil montait dans le ciel, et plus grandissait cet enthousiasme poétique. A peine pouvait-on obtenir de la folle qu'elle prît ses repas chaque jour, tant elle était obsédée de sa passion céleste; et encore, pour la faire manger,

L ECLIPSE 9

fallait-il lui dire que son divin époux avait doré ces fruits, avait jauni ces blés, avait mûri ces raisins ; ainsi donc elle avait droit de s'asseoir à cette immense table que le soleil charge de mets sur sa route.

Quand donc elle prenait ses repas, la folle faisait ses libations au soleil, elle versait en son honneur une goutte de lait le maiin, à sa santé elle vidait son verre; puis, quand le jour venait à décroître et quand le rayon lumineux allait se perdre là-bas dans la Seine, la tendre épouse du soleil devenait aussi inquiète que peut l'être la femme d'un pauvre pêcheur de harengs dont le mari est absent depuis deux mois et qui entend mugir la mer!

« Que va devenir mon époux ? disait la folle. Pourvu qu'il ne se blesse pas en chemin, grand Dieu ! »

Peu à peu le soleil s'en allait, faisant place à la nuit. Alors la folle joignait ses deux mains sur sa poitrine, et, d'un ton mystérieux et de sa plus douce voix, elle disait à son époux : Attends -moi , attends-moi l puis elle rentrait dans sa chambre en toute hâte, car elle ne voulait pas faire attendre le soleil.

Singulière et heureuse folie! aimable délire! Favoir son âme attachée au ciel par un rayon du

lO L ECLIPSE

soleil! n'avoir pas d'autre passion que celle-là, un ciel serein ! n'avoir à redouter que les nuages qui voilent Tastre du jour! être heureuse toutes les fois que la nature est heureuse ! ouvrir son âme à la douce chaleur comme fait la terre, et en recevoir la bienfaisante influence! chanter tout bas un cantique à son amour, et n'être jalouse que de rherbe des champs !

Telle fut la vie de cette pauvre folle pendant deux ans. Non pas qu'elle n'eût ses chagrins tout autant que si elle eût été dans sa raison : car, aussitôt que venait l'hiver et qu'elle voyait la figure du soleil son époux pâlir et trembler sous la neige comme ferait un beau jeune homme blessé à mort, aussitôt qu'elle voyait cette gloire immense obscurcie par d'épais nuages, comme cela arrive aux plus grands hommes de ce bas monde, dont l'envie obscurcit la gloire, alors la malheureuse femme devenait en effet la plus triste des créatures humaines; plus de repos, plus de sourire, plus de chants, plus de fêtes dans son âme! Ne voyez-vous pas son époux qui gèle et qui tremble là-haut, reposant sa tête fatiguée sur les montagnes couvertes de glace ?

Que les journées d'hiver paraissaient longues et tristes à la folle ! C'était une souffrance réelle, incroyable; c'était un mal d'amour comme en

L ECLIPSE I I

éprouvaient de siècle en siècle les compagnes privilégiées de quelques grands hommes malheureux.

Plus celui-là qu'elle aimait était grand et élevé dans le monde, et plus impatiemment elle supportait ce grand malheur de le voir humilié, obscurci, tremblotant, méconnu, vaincu, captif.

C'était à peu près la douleur de la mère de PEmpereur quand elle a vu son fils enchaîné sur son rocher au milieu de la mer!

Mais la douleur de cette noble mère, immense reine debout encore dans les ruines de Rome, est une douleur éternelle. Son astre tombé ne doit plus se relever jamais. Le soleil est plus heureux : sa défaite est passagère; il a bientôt percé le plus épais nuage; il est vainqueur, il revient, le voilà; le soleil a deux fois ses cent jours chaque année, je ne parle que du soleil de la France.

Aussi, quand, au printemps, la pauvre folle du docteur Blanche retrouvait son époux comme elle l'avait laissé ^u mois de mai , quand elle le revoyait aussi resplendissant que jamais, et toutes les feuilles de Parbre jaillissant à sa venue comme fait Pétincelle sous le marteau du forgeron, alors la douce joie revenait au cœur de la pauvre femme ; alors elle quittait le deuil, elle prenait sa robe la plus éclatante, elle chantaitson hymne leplus doux.

12 l'Éclipsé

« Réjouissez -vous sur le ciel et sur la terre; réjouissez-vous, astres du firmament, et vous, les flots de la rivière ! vous, les anges là-haut, et vous, les hommes ici-bas, réjouissez-vous! Mon mari le soleil était malade, et il est revenu en santé; il était absent, et il est de retour ! »

Et en effet la nature entière obéissait à la pauvre folle, la nature entière se réjouissait : Pépoux de la folle était de retour.

Cette heureuse folie a duré dix ans sans avoir pu se guérir. Mais cette femme était si heureuse !

Pourquoi donc la guérir de son bonheur? Il y a trois ans que la femme du soleil est morte, et sa mort a été aussi touchante que sa vie.

C'était par une belle journée d'automne, il était midi, le soleil doux et calme lançait sur la terre et sur sa femme ses rayons les plus purs.

La femme du soleil, assise sur le gazon auprès du grand pommier, suivait les pas de son auguste époux dans le ciel. Jamais le cœur de cette femme n'avait été plus rempli d'amour, jamais son regard n'avait été plus tendre, jamais son rêve n'avait été plus près d'être une réalité.

Ils s'entendaient si bien, elle et son époux le soleil! Elle avait pour lui un si perçant regard et lui pour elle! il marchait si lentement dans ce champ clos d'azur, sans doute pour avoir le temps

l'éclipsé i3

de la voir à genoux devant lui î Mais, ô Ciel ! tout à coup ce puissant rayon de la nature s'arrête et se trouble, tout à coup le soleil disparaît, non plus comme autrefois, par degrés, sur le bord du fleuve, après avoir secoué la poussière brillante de sa robe et de ses pieds; mais il s'arrête brusquement, tout à fait, il se cache, on ne le voit plus!

Où est-il?

« Oui, s'écrie-t-elle, oui, mon époux est chez ma rivale! oui, il est infidèle! oui, le voilà qui est parti pendant le jour et qui ne viendra pas le soir, y)

Et, comme elle ne vivait que pour le voir pendant le jour, que pour l'attendre pendant la nuit, que pour le saluer à Taurore, que pour le chanter au printemps, Tadmirer en été, le bénir en automne, le pleurer pendant Thiver, l'aimer en tout temps; la pauvre femme, le voyant disparaître ainsi tout à coup, brusquement, sans savoir où il allait, sans savoir s'il reviendrait, la pauvre femme est morte pendant Téclipse, morte de jalousie, de désespoir et d'amour.

Elle était morte depuis une seconde à peine, que le soleil, dégagé de son innocente rencontre avec la terre, poursuivait tranquillement sa route; mais il était trop tard : tout ce drame était fini, et l'immortel époux, tout à l'heure encore

L ECLIPSE

Tobjet d'un si violent amour, ne frappa plus de ses rayons que des yeux éteints et fermés. Oui, il fallait que la pauvre femme fût bien morte, car ce triste et calme rayon de soleil qui se posa sur elle, comme pour lui demander pardon de cette absence involontaire, ne la réveilla pas!

Page 1