LA PECHE
Vraiment, c'est une honte d'être ici tout seul. Des murs couleur de manteau, des hommes fort laids, et quelles femmes! Je suis las du fracas de la ville, de la boue, de rOpéra, des rumeurs. Si Ton n'avait pas tant abusé de ce mot nature (beau mot !) , je dirais que je veux plus de nature. Je l'ai vue quelque part.
Par un jour éclatant d'été, vers le silence de midi, quand la lumière est partout, se jouant dans le ciel bleu, dans les blés en fleur, dans l'eau verte, se glissant à travers le nuage aussi bien qu'à travers les ailes des cygnes ; quand tout se tait, l'oiseau, l'insecte, la demoiselle au long corsage; quand la vie est arrêtée partout,
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hommes, plantes, animaux, pendant ce sommeil éveillé, plus beau qu'un beau songe, j'ai vu une jolie scène pleine de grâce; vous le saurez, car je pars; et quel homme sait en partant s'il doit revenir?
Sur le bord de Peau, une onde que cache Therbe qui serpente mollement sur l'argile, et qui se glisse comme un serpent dans la prairie chargée d'arbres et de fruits, joyeux reflets d'une abondance champêtre; je puis le dire, je Tai vu.
J'ai vu trois pécheurs qui ne dormaient pas; trois pêcheurs passionnés, actifs, intéressés comme on le serait à un drame ou à un conte de revenants ; non pas des pêcheurs comme vous en avez vu souvent, des pêcheurs vulgaires, quelque hom.me long, sec, maigre, hâlé, regard stupide et niais sourire ; le bras tendu, et au bout de ce bras une vieille ligne, et au bout de cette ligne un hameçon, et au bout de cet hameçon un ver, et au bout de ce ver, rien.
Mes pêcheurs, à moi, riaient, chantaient, admiraient, aussi prêts à livrer à la friture leur poisson qu'à le rendre aux ondes chaudes. Muet habitant des roseaux, pauvre anim.al aux sensations froides, aux goûts modestes, brille encore de mille couleurs, carpe dorée; brochet, ouvre ta large mâchoire comme un requin de la mer;
glisse-loi, anguille; vivez et devenez grands : voilà ce qu^auraient fait mes pêcheurs de leurs captifs, si le poisson avait eu une voix.
S'il avait seulement pousse le cri plaintif de Falouette; si son œil avait exprimé Teffroi du moineau franc surpris dans une grange !
Mais aux douleurs muettes on n'a pas de compassion, la plainte est un aveu de faiblesse qui touche souvent la fierté de Thomme; Thomme veut avoir Pair d'être le plus fort. Mais je reviens à mes trois pêcheurs.
Le premier était un enfant déjà grand, un homme comparé à ses frères, habile à jeter Thameçon, plus habile à ramener avec le filet le poisson captif. Les autres pêcheurs, ah ! pour ceux-là, vous n'en avez jamais vu de plus jolis.
Un tout petit enfant blanc, potelé, frais, aux yeux bleus, bon garçon sans malice, sans envie, presque nu, curieux comme un jeune caniche qui passe son nez à la portière d'une voiture pour la première fois. Le petit garçon plongeait le nez dans le filet, et à chaque mouvement du poisson il fermait les yeux comme s'il eût eu peur, et plus d'une goutte d'eau couvrait son joli visage, innocente punition d'une innocente curiosité.
Mon troisième pêcheur était une petite fille,
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grosse, rebondie, déjà malicieuse^ avec de petits bras tout ronds et une bonne main qu^elle plongeait dans le filet; on eût dit dans ce filet une anguille de plus, la petite main s'agitait sans rien saisir, le poisson glissait entre ses doigts si frêles. Grandis vite, petite, grandis, sois belle comme Charlotte; grandis comme elle, tu n'auras besoin ni de jeter l'hameçon, ni de tendre le filet, ni de t'abaisser vers la rive; les jeunes gens, noble proie, seront tes captifs, si tu le veux, d'un coup d'œil; et les vieillards regretteront de n'être plus à tes yeux que comme ce fretin sans valeur que ton frère va rejeter dans les eaux.