LA VIE FLUIDE
Quand une crise d'un mal quelconque vous impose une diète presque parfaite, on a du moins la satisfaction de considérer la vie d'un regard tout a fait désintéressé. Celui qui vit avec trois tasses de thé et quelques cigarettes russes se sen au-dessus des contingences, sur lesquelles il flotte avec une lucidité malheureusement un peu vague. Le principal inconvénient d'un tel régime est d'amener une certaine difficulté à joindre ses idées. On les aperçoit bien, mais elles ne se laissent pas saisir ; à cela près, quelle liberté
La Vie fluide
d'esprit et quelle indépendance ! On ne se sent tenu par rien, on n'a que de toutes petites préoccupations qui ne sont là vraiment que pour vous distraire, et les heures passent fluides. Oui, ce que j'éprouve surtout en cet état, c'est la fluidité du temps. Il coule comme de l'eau et coule sur place, si l'on peut dire, disparaissant à mesure qu'il est créé. Ce n'est pas un problème pour moi de savoir comment vont passer les heures d'une longue journée, sans travail, sans presque de lecture, sans conversation, sans incidents. Elles passent très bien. Je crois que je me résignerais difficilement à vivre plus que quelques jours de cette vie ralentie, un peu animale, peut-être, mais une semaine, parfois, ce ne serait pas désagréable. Je dois dire que cet état est tout nouveau pour moi : c'est peut-être sa nouveauté qui en fait le charme relatif. Il n'a rien d'extraordinaire pour certaines personnes qui, pour un rien, se mettent à la diète, gardent la chambre et même le lit. C'est un système, c'est même un bon système et qui vaut sans doute mieux que
les médicaments dont on abuse tant aujourd'hui. Se reposer et attendre : la nature fait le reste. Adieu. Après ce grand effort, je me replonge dans le Nirvana.