‹ Petits crayonsChapitre 9 sur 64 · AU POLE · texte numérisé non relu

AU POLE

La fin héroïque et horrifique du capitaine Scott et de ses compagnons d'aventure montre que ce n'est pas le tout d'aller au pôle Sud, mais qu'il faut en revenir. Ce chemin est semé d'embûches, mais ces hommes n'auraient pas touché au but mystérieux de leur voyage, qu'on ne les admirerait pas moins. Car le pôle est bien secondaire dans une telle entreprise, dont la beauté est faite surtout de l'énergie qu'il faut pour s'y jeter. Je vois aussi moins d'héroïsme dans leur mort même, dont un hasard les sauvait, une saute de

vent, que dans Tidée de risquer sa vie pour une vaine conquête. Il avait voulu, ce Scott, être celui qui a vécu quelques Jours, ou quelques heures, sur ce point chimérique, puisqu'il n'y a peut-être aucun moyen de savoir si on le foule exactement, car il se déplace sans cesse ; c'est d'un beau désintéressement, encore que de telles découvertes n'aillent pas sans certains avantages corrélatifs. Le désintéressement consiste surtout en ceci, que si on manque le but, on n'est rien pour les peuples et que les chances de le manquer sont beaucoup plus grandes que celles de l'atteindre. Est-ce l'avoir atteint que d'être mort sur la route du retour ? Sans doute, si l'on ne regarde que le fait lui-même, le fait matériel et séparé de ses conséquences dans le monde. Sans doute Scott est mort avec la conscience d'avoir touché au pôle, avec la conscience de sa gloire, mais de quelle amertume ce succès et cette gloire intérieure ne s'imprégnèrent-ils pas, là-bas, sur un lit de neige ? Voilà le désintéressement et voilà le courage : risquer cela.

Au Pôle

Tenir son rêve dans sa main et ne pouvoir refermer ses doigts sur lui ! Nous lui rendrons justice, et ce ne sera qu'une dérision de plus ? Peut-on rendre justice à celui qui n'est plus ? Non. Dans ce cas-là, la justice que nous rendons n'est rendue qu'à nous-mêmes. Et la justice même n'est qu'une dérision.

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