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LA NOURRITURE

Il faut avoir senti la faim, ne fût-ce que par ordonnance, pour comprendre l'importance de la nourriture dans l'humanité et ce qu'elle peut comporter de tragique. Comme on voit alors que de toutes les questions, une seule importe vraiment, la question physiologique. On ne s'en rend pas bien compte dans le courant de la vie organisée, mais il suffit d'un accident qui la détraque un peu pour que nous nous sentions aussitôt des êtres primitifs, que passionne une seule chose, la nourriture. Elle prend vraiment une

La Nourriture

importance eucharistique. Le pain, auquel nous ne pouvons toucher, nous semble vraiment renfermer la vie. Il contient toute la nature. Nous lui sourions comme à une bénédiction, et il semble que par lui, nous pourrions communier avec le monde fini et avec le monde infini. Et c'est la vérité même, le pain étant pris pour symbole. L'homme qui a faim acquiert plus de choses en mangeant qu'il n'en pourrait acquérir en lisant tous les livres qui ne contiennent jamais que les divagations des hommes rassasiés. Préoccupation vulgaire, disent les marchands de spiritualité, dans lesquels se tasse un bon repas. Préoccupation très haute, doit répondre le philosophe, parce que sans celle-là, toutes les autres seraient vaines. Il ne semble pourtant pas que les États, qui s'occupent tant de l'esprit et auxquels cela réussit généralement si mal, aient regardé avec beaucoup de soin cette question de la nourriture matérielle. C'est au delà qu'ils portent leur souci, sans se rendre bien compte que c'est pourtant l'étape nécessaire. Or, la plu-

part des gens ne mangent pas, ou mangent si mal et si peu qu'ils ne peuvent former un terrain solide sur lequel pousse la plante spirituelle. Celui qui ne mange pas n'a pas d'âme saine. Elle végète, elle est desséchée, elle se fane. Les malheureux l'arrosent avec de l'alcool.

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