LES ÉTOILES
Il paraît que l'autre jour^ comme on représentait à Lyon la tragédie lyrique^ musique de M. Mariotte^ le Vieux Roiy le public s'égaya beaucoup de cette phrase dite par une jeune fille qui contemple par la fenêtre le ciel étoile : « Je suis enivrée de l'odeur des étoiles. » Cela prouve seulement, je pense, que ces braves gens, quand il leur est arrivé, ce qui doit être rare, de regarder le ciel par ime claire nuit d'été, l'ont fait sans arrière-pensée et n'ont aucunement senti le besoin, pour justifier leur sensation, de faire appel
Les Etoiles
à une des nombreuses comparaisons qui viennent naturellement à Tesprit. Un jour, Victor Hugo y vit un champ de blé, où le moissonneur avait oublié sa faucille, le croissant de la lune. Tout le monde connaît ces vers admirables : « Et Ruth se demandait... — Quel dieu, quel moissonneur de Téternel été — Avait en s'en allant négligemment jeté — Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. » Pour moi, le ciel m'apparaît sans doute comme un jardin éclatant de fleurs, et l'idée des fleurs mène à l'odeur des fleurs, nécessairement. Il est même plus naturel de se représenter des fleurs odorantes que des fleurs sans parfum. Dès qu'on laisse aller son esprit à quelque poésie, les images naissent, se transposent et s'entrelacent. Quand on n'a aucune poésie dans l'esprit, il ne faut pas lire les poètes^ pas même aller écouter des poèmes mis en musique. La logique ordinaire en sera choquée. Les étoiles m'évoquent toujours quelque chose qui n'a directement aucun rapport avec elles. Hier soir, le long d'une avenue, qui mène
au bois de Boulogne, je les regardais à travers les branches sans feuilles, et elles me semblaient encore des fleurettes Imnineuses apparues, comme des pâquerettes ou des anémones, sous les arbres nus du bois ou du verger. Pour saisir les étoiles et les incorporer à sa sensibilité, il faut bien les transformer en quelque chose de sensible. Les étoiles sont des apparences et ne nous appartiennent qu'en leur qualité d'apparences. Si je ne pouvais pas en faire ce que je veux, elles ne m'intéresseraient plus, car je ne suis pas astronome. Les spectateurs du Grand Théâtre de Lyon, non plus. Alors qu'est-ce que c'est pour eux que les étoiles ?