‹ Petits crayonsChapitre 16 sur 64 · STÈLES · texte numérisé non relu

STÈLES

Il m'est arrivé de Chine, l'autre jour, un livre imprimé sur papier de Corée, disposé à la chinoise en forme d'accordéon, semé, çà et là, de caractères chinois, donc que la plus élémentaire curiosité commandait d'ouvrir aussitôt. C'est ce que je fis, et je fus soudain plongé dans l'enchantement. Ce livre a pour titre Stèles et pour auteur un médecin de la marine, Victor Ségalen ; c'est un recueil de poèmes en prose. Mais ce qui le caractérise encore et mieux que tout, c'est sa beauté profonde et sereine. Je n'ai qu'un regret,

c'est qu'il soit tiré à petit nombre^ et surtout qu'D ne soit pas mis dans le commerce. Il y a des jours où je ne suis pas égoïste. J'espère que nous le verrons bientôt sur toutes les tables où il doit être^ près de ceux qui aiment la poésie^ la philosophie et le mystère. Es-tu « attentif à ce qui n'a pas été dit^ soumis à ce qui n'a pas été promulgué, prosterné vers ce qui n'est pas encore ? )>, rêve de ce livre aux mille pensées. Es-tu philosophe, écoute ce qui convient aux solitaires : « Moi, le Solitaire, je n'aime pas les visiteurs importuns » ; le Sage dit : « Étant sage, je ne me suis jamais occupé des hommes. » Penses-tu souvent à la mort, écoute ceci : « Certes la mort est plaisante et noble. La mort est fort habitable. J'habite dans la mort et m'y complais. » Es-tu poète, donne tes poèmes à « Celle dont on ne peut dire qui elle est, ni pourquoi elle est belle. » As-tu une amante, célèbre-la en ces termes : « Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes coulants, une voix pure et chantante goutte à goutte. » Avec M. Claudel, à qui ces stèles de

Stèles

Chine sont dédiées, M. Ségalen a façonné, le premier, avec de la terre jaune, autre chose que des figurines en porcelaine. Est-ce l'âme cachée de la Chine que l'on découvre là ? Est-ce la sienne ? N'importe. Elle est belle.

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