‹ Petits crayonsChapitre 18 sur 64 · AUTOUR D'UNE LETTRE · texte numérisé non relu

AUTOUR D'UNE LETTRE

Alfred de Vigny est Thomme qui a su le mieux se dissimuler aux yeux de la postérité. On ne le connaît pas encore et peut-être ne le connaîtrat-on jamais, malgré qu'il ait beaucoup écrit sur lui-même, avec une feinte franchise. Mais il avait si bien réussi à se refaçonner sur un patron idéal que cette franchise suspecte était sans doute, sur le tard, dénuée de tout mensonge. Les hommes sont ce qu'ils sont. Ils sont aussi ce qu'ils deviennent. A force de vouloir paraître doué de toutes les vertus stoïciennes, je croirais volon-

tiers qu'il finit par en acquérir quelques-unes. En tout cas, il finit par oublier ses tendances naturelles, et la postérité a fait comme lui. Elle Ta fait avec une complaisance singulière. Qui se douterait que Vigny était d'un tempérament fougueusement erotique ? Mais il fut doué aussi de la volonté de n'y céder qu'avec décence. Il y avait en lui l'étoffe d'un Verlaine aristocrate, d'un Mirabeau taciturne. Il y tailla un Alfred de Vigny. Il n'est donc nullement étonnant, mais au contraire parfaitement naturel, qu'il ait écrit dans sa jeunesse encore inconsidérée, des lettres d'amour en accord avec son tempérament, lequel, on le tient de lui-même, avait beaucoup de rapports avec celui du légendaire Jean Quatornoy. Mais, devenu morose, étant devenu malade, loin de se vanter de ce passé impérieux, il n'était pas loin de le déplorer. Et, comme lui, on le déplore encore, puisque la dernière survivante de ces lettres n'a pu vaincre l'hypocrisie de notre époque. On l'a brûlée, non sans naïveté, car il est évident qu'il en est plus d'une

Autour d'une lettre

copiCj'et évident qu'il y a aussi d'autres lettres du même mode. Même si elles ont été détruites, le Vigny primitif et naturel aura laissé des traces certaines qui ne sont scandaleuses que pour les sots. Pour moi, le Vigny d'un égoïsme si compassé me scandalise bien plus que l'aveu de ses exaltations amoureuses. Et même...

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