LE CHAT BLESSÉ
Le soir, dans un jardin sur lequel ouvrent des fenêtres, d'où tombent toutes sortes de bruits humains à travers la beauté vaincue des grands arbres douloureux. Mais nous entendons aussi des grondements qui sont des miaulements. Des chats se battent ou font l'amour. On ne sait jamais, sans doute les deux, car l'amour pour cette gent ne va pas sans colère, sans bataille, sans gémissements. Les plaintes furieuses s'exaspèrent, s'apaisent, repartent, gerbes exaspérées. Un dernier cri, car cette fois c'est bien un cri, et
une des bêtes blessées s'échappe^ bondit, nous frôle, puis disparaît dans un arbre. Il semble qu'on entende avec le bruit des feuilles froissées celui des ongles qui entrent dans Técorce. Puis c'est le silence revenu, et nous comparons le bruit humain au bruit félin : nous serions humiliés si nous nous sentions pareils à tous ces hommes et à toutes ces femmes. Peut-être bien, après tout, mais nous ne voulons pas. Nous nous faisons chats, nous nous faisons animaux sauvages par la pensée que les animaux n'ont pas, afin d'égaler leur beauté et de vivre en harmonie avec l'inconsciente nature. Le chat n'a pas reparu, n'a même pas remué. Là-haut, dans les feuilles, il lèche sa blessure, il endort sa douleur, passe sa patte mouillée sur ses oreilles sanglantes. Il ne regrette rien, car il a vaincu la femelle effarée et, si c'est une femelle, elle a la satisfaction de son ventre apaisé. La conscience des hommes ne leur fait pas tenir une conduite différente, mais ils y mêlent tant de laideur, tant de petites craintes qu'ils sont pitoyables. Le chat n'a pas besoin de pitié.