UNE CITE
Les villes trop grandes ne sont plus des villes, mais des agglomérations de maisons sans unité, sans lien véritable. Il faut qu'une cité soit limitée et que, de certains points, tout au moins, on puisse en prendre possession d'un coup d'ceil, qu'elle soit une île de pierre à l'ancre au milieu des campagnes. Rouen répond parfaitement à ces conditions. De presque partout et même souvent du fond de ses ruelles les plus étroites, on aperçoit les collines qui l'encerclent, les forêts qui lui font une ceinture d'infini. Il semble qu'on
Une Cité
va les toucher^ rien qu'en agrandissant un peu son geste et cette illusion se transforme aisément en réalité. Aussi n'a-t-on jamais la sensation d'y être prisonnier. On sait à tout moment qu'on peut s'évader et quitter, pour la forêt d'arbres, la forêt de pierres. C'est un labeur de gagner, du centre de Paris, la forêt factice, encore encombrée d'humanité. A Rouen, en quelques minutes, on est seul sous les voûtes de verdure. C'est peut-être cela que je goûte le plus dans ces cités modérées, c'est qu'elles vous offrent avec le charme des campagnes les ressources d'une civilisation complète. Stendhal ne put jamais se plaire complètement à Paris parce qu'on n'y voyait pas de montagnes. C'est être exigeant, comme de lui reprocher de ne pas renfermer de forêts, mais on peut, du moins, regretter une étendue qui tend à être démesurée et qui coupe toutes relations faciles avec la nature. Mais la grandeur, dans tous les domaines, se paie, qu'elle soit une métaphore ou une réalité.