LES CLOCHES
Goethe, qui aima tant de choses, en détesta trois particulièrement. J'ai oublié deux de ces hai-nes, mais je me souviendrai toujours que la troisième était le son des cloches. Certes, j'admire et j'aime Goethe presque en tout, mais je ne puis lui passer cela. Ce matin, de très bonne heure, j'entendais une cloche à la voix d'argent presque pareille à une autre cloche que j'entendis pendant plusieurs années de ma jeunesse ; je l'entendais clairement et j'en étais naïvement et très confusément ému. Ce n'est pas la première fois, puisque ce son, qui provient d'un couvent
Les Cloches
lointain, à n'en pas douter, m'arrive par vent d'ouest, quand les bruits de la rue sont éteints, comme le dimanche ; mais aujourd'hui je ne sais quelle disposition d'esprit, peut-être la solitude de ce mois d'août, a fait que j'y ai prêté plus d'attention. Pour qu'un son actuel de cloche, d'orgue ou de violon éveille en nous un souvenir un peu distinct, il faut que nous nous trouvions dans un état de résonance et de sensibilité fort analogue, mystérieusement analogue à l'état ancien, et c'est bien ce qui s'est produit, sans doute, quoique je ne puisse rien évoquer de précis, rien d'agréable, ni rien de douloureux. Je me souviens tout au plus que le jeune homme écoutait ce son avec une joie mêlée de langueur, mêlée aussi d'impatience. Il semblait porter avec lui je ne sais quelle promesse, mais puis-je dire que cette promesse s'est réalisée ? Oui, si c'était celle de la vie. Non, si c'était celle du contenu de la vie, car je n'en avais aucune idée un peu claire, à peine un pressentiment. La concordance serait-elle entre deux états d'attente ? A l'heure
actuelle, je n'attends plus rien et ne puis plus rien attendre. Le rapport est plutôt entre un commencement et une fin. De même qu'on ne sait pas ce qui va suivre le commencement, on ne sait pas comment la fin va venir. Mais je me trompais tout à l'heure ; on attend toujours quelque chose, on attend toujours la suite, même quand cette suite est une fin.