LA CATHEDRALE
Il bruine, il fait sale et presque froid. C'est le moment d'aller voir les touristes à la cathédrale. Beaucoup se sont réfugiés là, cependant que les chanoines achèvent de psalmodier leur oflSce, soutenus par l'orgue qui retient son souffle. Bientôt il se tait et les pas résonnent. Je m'assieds, je regarde et, parmi tous ces insectes en complet gris, dans ce cadre grandiose, le titre et les premiers mots d'une plaisante satire du moyen âge me reviennent à la mémoire, c'està-dire « Les XIV manières de vilains ». Le
vilain^ c'est le rustre qui, n'ayant plus rien d'utile à faire dans la ville, va voir les curiosités, et je songe que l'on pourrait écrire les « XIV manières de touristes ». Il y a celui qui fait sonner ses talons, jette un coup d'oeil circulaire, frise sa moustache et s'en va. Il y a celui qui marche sur la pointe des pieds, s'approche des tableaux, lorgne longuement les sculptures et hoche la tête ; celui qui porte alternativement les yeux vers les voûtes et sur son guide, confronte avec soin les descriptions, ressemble à un architecte qui vérifie un mémoire d'entrepreneur. Il y a le touriste pieux, qui prend de l'eau bénite et fait soigneusement le signe de la croix, puis, s'étant orienté, se dirige vers l'autel de la Vierge ; il prie et il approuve ; il s'entretient avec le suisse : il est chez lui. Il y a le touriste hurluberlu qui se démanche le cou, voudrait tout voir à la fois et ne voit rien du tout ; le touriste libre-penseur, mais qui protège les arts et leur manifeste de la condescendance ; le touriste effaré qui ne sait pas où commencer et reste planté debout. Le touriste effaré est sou-
La Cathédrale
vent une femme, mais les femmes, au lieu de prendre racine, se mettent à tourner en cercle et sur elles-mêmes, comme une planète. Il y a le touriste qui conduit une troupe de touristes et leur fait une démonstration; il y a Bouvard et Pécuchet : « Ah ! voici du flamboyant ! » Le touriste est une bonne distraction, quand il pleut.