‹ Petits crayonsChapitre 33 sur 64 · DÉPLACEMENTS · texte numérisé non relu

DÉPLACEMENTS

J'ai transporté mon ennui dans une chambre d'hôtel et, arrivé la nuit, je me réveille avec une sorte de désespoir. Mais il le fallait, la fièvre du départ avait pris une telle intensité que je ne pouvais plus ni Ure ni écrire. Tous les ans, vers la même époque, c'est le même mal, et, en écrivant le mien, je décris celui de beaucoup de mes contemporains. L'indifférence à ce qu'on laisse devient formidable, on a une sorte d'effroi de son égoïsme, mais il faut partir et l'on part dans une ivresse morne qui résiste mal au premier

Déplacements

désagrément. Mais c'en est fait. Il est trop tard. Marche ! Marche ! comme dit Bossuet, et tâche de te rasséréner en songeant avec quelle joie tu retrouveras ton vieux cabinet d'étude tout rafraîchi par l'absence. Je crois bien qu'en secret on ne part que pour revenir. On s'en ménage le plaisir et on se résigne à le payer ce qu'il vaut, c'est-à-dire très cher. Mais tout cela est inconscient. On ne ressent provisoirement que la fièvre qui a changé dans notre cervelle la valeur des sentiments. Rien n'aurait pu m'arrêter, hier, encore que je me rendisse assez bien compte que rien de ce que je devais trouver ne valait ce que je quittais. Ceci n'a rien de commun avec la psychologie du voyageur, c'est le dessein de celui qui ressent la nostalgie du déplacement annuel et qui n'y cède que parce qu'il n'a pas pu faire autrement. C'est un état d'esprit qu'on n'avoue pas volontiers. On feint d'éprouver à ce moment mille féhcités, tandis qu'on n'obéit qu'à une nécessité organique.

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