LE BOUT DU MONDE
Quand Alexandre fut arrivé au bout du monde, il s'apprêtait à goûter une grande joie, mais il n'en éprouva aucune. Ayant touché de ses lèvres un peu de sable et un peu d'eau marine, il s'en revint et tous les pays par lesquels il passait lui étaient connus, et il n'était plus heureux. Cette histoire d'Alexandre, telle que nous l'a contée la princesse Bibesco dans son précieux petit hvre, conçu d'après les historiens et les poètes de l'Orient, est d'une philosophie bien amère et bien vraie. On la résumera ainsi : on n'est heu-
Le Bout du monde
reux qu'avant d*être heureux, c'est-à-dire avant d'avoir atteint le but que l'on cherchait, avant d'avoir franchi les limites de son désir. Comme il conquit facilement le monde, Alexandre, comme les cités et les cœurs s'ouvraient devant lui, si vite qu'il avait à peine le temps de les vaincre ! C'est qu'il n'était pas le fils de Philippe, comme le crurent les Grecs, mais, par un jeu de la destinée, le fils de Darius et qu'en pénétrant dans l'Asie il entrait dans son héritage. Il connut la soumission de tous les peuples, l'amour de toutes les femmes, les rêveries de tous les philosophes et il était heureux, non parce qu'il avait trouvé le bonheur, mais parce qu'il était Alexandre. Il n'était pas heureux à la manière des hommes qui suivent leur bonheur, comme on suit une bête à la chasse et qui la visent longuement, avec la crainte de la manquer et de la voir s'échapper sans espoir. La princesse Bibesco a appelé ce petit conte, fait de mille contes orientaux, Alexandre Asiatique^ et c'est une bien curieuse contre-partie de l'Alexandre grec, si
sage, si pondéré, si morale en action. Sans doute il contient moins d'histoires que celui d'Arrien, mais il contient aussi plus de philosophie et plus de poésie.