LA VERTU
C'était jeudi le jour de la vertu, à rAcadémie française. Malgré le regain de popularité que le reportage dit littéraire a donné à cette institution anachronique, il ne semble pas que son annuelle cérémonie vertueuse soulève de grands enthousiasmes. Je n'ai pas lu le discours prononcé, et il est probable que je ne lirai plus jamais aucun devoir de ce genre. La vie est trop courte. Je ne sais même pas qui en fut chargé, mais il mérite, j'en suis sûr, toutes les louanges d'usage et même quelques autres en plus. Il faut
La Vertu
qu'il y ait progression dans Téloge à mesure que les années passent, quand cela ne serait que pour donner aux académiciens l'illusion d'avoir fait quelques pas dans la stagnation. Ce que je parcours, cependant, c'est le palmarès qui suit l'éloquence officielle, car la littérature m'intéresse, comme la cordonnerie intéresse les cordonniers. C'est mon métier et j'aime à connaître ceux que l'Académie archi-millionnaire approuva et auxquels elle distribua de modestes encouragements. Je ne dis pas de mal de cette distribution de prix. J'ai passé par là et je touchai volontiers la petite somme qu'on vous remet au secrétariat avec une politesse qui se ressent de son milieu. Cette partie de la cérémonie, qui la devance de plusieurs mois, est généralement la plus goûtée des bénéficiaires, mais je sais que des ecclésiastiques et des dames du meilleur monde se pressent toujours avec une curiosité bien académique, autour des orateurs de cette journée. Parmi eux, nombre de gens dont c'est la profession, fort honorable, de protéger la
vertu et de la faire valoir. Il y a aussi des écrivains. C'est un monde bigarré^ et, pour des causes diverses, très attentif. Mais c'est un monde qui rayonne de moins en moins. Ni la vertu, ni le talent, qu'on y célèbre, ne sont guère à la mode.