CHEZ L'OCULISTE
On me faisait l'autre jour un petit tableau de mœurs bien curieux. Une de ces sévères et confortables pensions de famUle de la rive gauche où, parmi les allants et venants, demeurent depuis longtemps déjà deux Américaines diversement infortunées : l'une, au cours d'un voyage en Orient, se réveilla un matin complètement aveugle, et peu s'en fallut qu'elle ne devînt folle de désespoir ; l'autre, sa belle-sœur, je crois, est sourde et ne communique avec le monde extérieur qu'au moyen d'un appareil acoustique.
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Chez rOculiste
EUes sont restées très gaies et elles sont bonnes comme des personnes qui connaissent le malheur.
Non ignara malt...
EUes s'entr'aident et trouvent encore le moyen de s'intéresser aux autres. La sourde, qui n'a plus guère d'espérance, accompagne, chaque fois qu'U le faut, l'aveugle, qui en a beaucoup, au contraire, chez un grand oculiste, qui est un faiseur de miracles. Et voici le trait qui m'a frappé. Les cures de certaines maladies qui attaquent la vue peuvent durer des années et des années. Quand il se produit une amélioration, c'est d'une façon si lente que le progrès n'en est perceptible qu'à la longue. Or, l'autre jour, l'oculiste donnait enfin congé de voir à des yeux qui habitaient la nuit depuis huit ans et, chargeant de ce soin suprême un de ses aides, il se réfugiait dans le salon d'attente : « Quand ils sont guéris, disait-il, ils veulent tous m'embrasser. Les effusions de leur reconnaissance sont vrai-
ment gênantes... » Il paraît, en effet, que le patient auquel la vue est rendue est tout à coup pris d'une sorte de délire et son sauveur n'échappe pas à la frénésie de ses baisers. Mais, paraît-il encore^ à défaut du praticien, ils embrassent le premier venu. Et ceci montre que, dans la grande émotion, le baiser est invincible et aussi que la vue est peut-être le plus cher des biens.