LE MUSÉE RODIN
Judith Cladel désire que Ton organise un musée Rodin. Elle m'a convié^ avec beaucoup d'autres, à être de son avis et je le serais assurément si je croyais que la statuaire est faite pour s'entasser dans les musées. Rodin est un grand sculpteur ; s'il n'y avait que ce moyen de l'honorer et de faire connaître son œuvre, je le trouverais nécessaire, mais il y en a un autre, qui le rend inutile. C'est de répartir ses bronzes et ses marbres sur les places publiques, dans les jardins, de les incorporer à l'architecture ou au
paysage sans lesquels les statues ont toujours un peu l'air d'être ce qu'elles deviennent, en effet, si on les loge en un musée, des modèles à copier. Il y a tant de vilaines choses exposées à nos pauvres yeux aux endroits même où nous les menons se reposer ! Pourquoi ne pas peupler nos pelouses de merveilles, puisque nous en avons ? Craint-on que la beauté fasse peur aux oiseaux ? C'est une idée de barbares, des barbares que nous sommes, au milieu de nos essais pour ne pas l'être, de mettre à l'air tant de mauvaises anatomies, de poses grotesques, de figures tristes, et d'enfermer en des murs, à l'usage de quelques amateurs, de grands exemples de vie, d'harmonie, d'art, de pensée. Le musée, si l'on y réfléchit bien, n'est que cela, le témoignage de la honte que nous éprouvons devant les choses trop lumineuses. Si nous aimions les belles formes, nous leur donnerions un autre cadre que les caves du Louvre ou le hangar du Luxembourg; nous les voudrions pour témoins de notre vie et nous les mêlerions à notre existence quoti-
Le Musée Rodin
dienne. Oui, c'est dehors, à la vue de tous, qu'il faut placer d'abord l'œuvre de Rodin. Les musées, ou le musée, conserveront les ébauches, les études, les fragments, pour la curiosité ou la passion des amateurs et des artistes. Ne cachons pas la beauté.