L'ÉVADÉ
On signalait ces jours derniers un mauvais sujet dont la profession semble être de s'évader des prisons où le dirigent ses méfaits. J'aime assez ce personnage, si peu recommandable que soit sa conduite, et je le proposerais volontiers en exemple à ceux qui se laissent trop docilement interner dans une croyance, une idée, une habitude. Oui, faisons comme lui, évadons-nous. La vie ne devrait être qu'une évasion perpétuelle. Nous nous croyons libres ; quelle bêtise ! Nous ne pouvons pas même sortir d'une habi-
tude^ ou si nous en sortons, c'est pour revenir bientôt reprendre notre collier et notre chaîne, comme un bon chien docile. Changer de vie, de vie matérielle, de vie intellectuelle, de vie sentimentale, ce serait pourtant comme si Ton recommençait de vivre à nouveaux frais. Les choses ne sont plus les mêmes, les visages ont d'autres sourires ou d'autres grimaces. Nous comprenons autrement les hommes, puisque ce ne sont pas les mêmes hommes auxquels nous devrons notre nouvelle éducation. Quand on aime une autre femme, l'amour ne semble-t-il pas tout nouveau ? Ne semble-t-il pas que nous n'ayons pas encore aimé, tant est vif notre sentiment de rajeunissement ? Quel ne serait-il pas si nous pouvions sortir ainsi périodiquement de tout ce qui nous entoure, nous étreint, nous courbe. Je veux essayer, j'essaye, mais quel poids j'ai à traîner ! Je ne laisse rien ? Non, rien. Ah ! que c'est lourd ! Je m'en vais, les mains dans mes poches, et il me paraît que je tire un monde derrière moi et que j'ai des far-
UEvadé
deaux à chaque bras et que mes épaules sont écrasées par des poids inconnus. Ah ! je vois ce que c'est, j'ai oublié de me délivrer de moi. Mais comment faire ? Je ne pourrai jamais ! Je m'étais débarrassé de tout, j'étais nu, je me croyais Hbre. Hélas ! j'avais oublié le fardeau que je me suis à moi-même. Je reste.