‹ Petits crayonsChapitre 6 sur 64 · LE TÉLÉPHONE · texte numérisé non relu

LE TÉLÉPHONE

La plupart des Français pensent obscurément du téléphone ce que M. Degas en a dit tout haut. Ils se résignent mal à répondre, comme des domestiques, à une sonnerie. Aussi n'est-ce guère chez nous qu'un instrument d'affaires. Encore connaît-on beaucoup de commerçants qui, mettant en balance les commodités et les ennuis du téléphone, s'en privent, même à leur détriment. Cela fait certainement pitié aux Américains, mais le Français, qui goûte le plaisir de gagner de l'argent, goûte aussi d'autres plaisirs, parmi

Le Téléphone

lesquels celui d'avoir la paix chez soi et de n'y être pas dérangé par le premier venu. Cela explique que la France occupe le dernier rang parmi les peuples qui téléphonent.

L'Angleterre n'est pas beaucoup plus empressée. Sans doute^ il y a d'autres causes, comme la mauvaise organisation de ce service, mais il y a une cause psychologique qui me paraît être celle que j'ai indiquée. Parler à distance est merveilleux, mais c'est une de ces merveilles dont on se passe fort bien et de celles qui n'ont pas beaucoup amélioré le bonheur des hommes. Il a même de sérieux inconvénients. S'il habitue les gens à prendre des décisions rapides, il les habitue aussi aux décisions inconsidérées ainsi qu'au bavardage oiseux. Le téléphone, qui fait gagner du temps, en fait peut-être perdre plus encore, sans qu'on s'en aperçoive, en même temps qu'il incite à une activité un peu fébrile. Que de choses se disent par le fil auxquelles on ne pense plus dix minutes plus tard et qu'on n'aurait jamais écrites ! Certes, il est des gens,

pas beaucoup^ peut-être pas deux, avec lesquels j'aimerais bien parler quelques minutes tous les matins, mais de quel prix faudrait-il payer ce plaisir ! Que d'autres voix indifférentes ne faudrait-il pas écouter ! Je n'ai nullement l'âme téléphonique.

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