VILLES D'ART
Rouen est célèbre parmi ce qu'on appelle un peu légèrement les « villes d'art )y^ car il n'y en a plus guère, mais elle serait plus célèbre encore auprès des Français, si elle se trouvait en Allemagne ou en Belgique. La plupart d'entre nous ont connu, avant celle de Rouen, la réputation de Bruges et celle de Nuremberg, par exemple, et si ces cités illustres n'ont pas tenu pour nous tout ce que leur nom promettait, combien sommes-nous qui osent l'avouer ? Peut-être que l'activité un peu vulgaire de son port, plein de
Villes d'Art
charbon, de pétrole et de planches de sapin a fait du tort à Rouen près de quelques rêveurs, amis du silence et du repos. A ceux-là, la mort de Bruges est un plus émouvant sujet de méditation. Je n'en suis pas, je l'avoue, et pour moi le charme unique de Rouen est fait de ce mélange ou de cette juxtaposition de la vie et de la mort. Sans les sirènes qui gémissent à l'entrée et à la sortie du port, la cathédrale serait moins belle et cette activité moderne donne une valeur à ce qui, deux pas plus loin, sommeille du passé. C'est le caractère de l'art d'être toujours vivant, sans doute, mais ne semble-t-il pas que les vieilles pierres sculptées acquièrent, au contact d'une intense vie quotidienne, une beauté nouvelle et de contraste ? On regrette assurément que nos activités industrielles n'aient pas su se développer selon un mode plus harmonieux, mais c'est précisément pour cela qu'il faut se réjouir de voir dans une même ville exister les deux civilisations, celle d'hier qui voulait de la beauté et celle d'aujourd'hui qui n'y pense
qu'en second lieu, quand elle y pense. Que les trolleys longent la cathédrale, frôlent Saint- Maclou, enserrent Saint-Ouen, cela peut choquer les naïfs pour qui l'art réside surtout dans les musées, mais plaît au contraire à celui qui y voit comme le symbole du présent prenant sous sa protection le passé et s'en faisant le guide et le gardien. C'est à cette condition que « les villes d'art » sont des villes complètes, — et Rouen en est une.