LA RÉVOLUTION
Quand connaîtra-t-on la Révolution, son esprit, sa diversité ? M. G. Lenôtre avoue en être encore loin, ce qui me fait croire qu'il n'y a peutêtre que les ignorants pour qui cela n'a plus de secrets. Ignorants n'est pas le mot, je veux dire les simples et qui ne voient les événements et les hommes que d'après le patron de leur propre esprit. L'autre jour, Mme E. de Clermont- Tonnerre, au cours d'une étude, bien jolie et d'un ton si mesuré, sur le château de Passy, nous révélait que le marquis de Boulainvilliers
était l'ami de Fouquier-Tinville, qui le laissa se livrer pendant la Terreur à toutes sortes d'imprudentes démarches pour sauver sa fortune. M. Lenôtre nous disait hier que le même Fouquier-Tinville portait sous sa chemise une médaille de la Vierge, qu'il avait des sentiments religieux au point de veiller à ce que ses victimes reçussent l'absolution. Il en envoyait régulièrement la liste à l'évêque constitutionnel, Gobel, qui y pourvoyait, mais de plus il autorisait tacitement, le fait semble incontestable, l'activité d'un prêtre non-jureur, l'abbé Eymery, à la Conciergerie. C'est par ses soins que Danton (qu'il avait marié secrètement) rencontra sur son chemin vers la guillotine un prêtre, sous le geste duquel le tribun baissa la tête. M. Eymery faisait ce qu'il voulait à la Conciergerie ; libéré, il y rentra jusqu'à trois fois. Il hantait les couloirs la nuit, distribua force consolations de la dernière heure et à la reine même. Qui avait assez d'autorité pour le laisser faire, sinon Fouquier-Tinville ? Pour moi, je suis bien aise
La Révolution
qu'il ait protégé ce curé, qu'il portât un pieux médaillon et qu'il eût de l'amitié pour M. de Boulainvilliers, lequel, prévôt de Paris, lui avait épargné la potence. Ce cruel homme était donc capable de plusieurs sentiments humains et même de celui de la reconnaissance. Mais quelles âmes mêlées que celles de tous ces révolutionnaires et quelle naïveté de les voir tels que des blocs rigides ! Tigres ou héros, vous retrouvez au fond de tous le petit garçon qui n'a point perdu le souvenir des leçons de son curé.