‹ Petits éléments de morale [microform]Chapitre 15 sur 48 · LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ

tel jour, à tel homme, parce qu'on sent bien qu'on le peut, sauf les circonstances de force majeure.

Préjugés conti^e la liberté. — Quoique les hommes, nous l'avons vu, aient un sentiment très-vif de la liberté et qu'ils trahissent ce sentiment par leurs actes, leurs jugements, leurs approbations ou leurs blâmes, etc., d'un autre côté cependant, ils cèdent souvent à l'empire de certains préjugés qui semblent contredire la croyance universelle dont nous venons de parler.

1« Le caractke. — Le principal de ces préjugés est l'opinion souvent émise que chaque homme est entraîné par son caractère propre à accomplir les actions qui sont d'accord avec ce caractère, et que l'on ne peut rien contre cette nécessité irrésistible de la nature; c'est ce qu'on exprime souvent par cet axiome vulgaire : a On ne se refait pas soi-même. » C'est ce que le poëte a exprimé également par ce vers célèbre : ci Chassez le naturel, il revient au galop (1). »

Rien n'est plus inexact en fait, de plus dangereux en principe que cette prétendue immutabilité des caractères humains, qui rendrait le mal irrémédiable et incorrigible. L'expérience nous apprend le contraire. Nul homme n'est absolument privé d'inclinations bonnes ni d'inclinations mauvaises; il peut développer les unes et les autres et choisir entre e'ies.

2" Les habitudes. — Les habitudes deviennent, il est vrai, à la longue, presque irrésistibles. C'est un fait qui

(1) Vers du poète Destouche, iiaiontaine a dit dans le même sens :

« Vous lui fermez la porte au nc»

, 1 reviendra par la fenët r.>.

a été souvent observé ; mais, d'une part, si une habitude invétérée est irrésistible, il n'en est pas de même d'une habitude qui commence; et ainsi l'homme reste libre de prévenir l'envahissement des mauvaises habitudes. C'est pourquoi les moralistes nous conseillent surtout de veiller à l'origine de nos habitudes. « Prends surtout garde aux commencements. »

3" Les passions. — Les passions ont eu surtout le privilège de passer pour indomptables et irrésistibles. Tous les grands pécheurs s'excusent sur l'entraînement fatal des passions. « L'esprit est prompt, la chair est faible », est-il dit dans l'Évangile. Les observations que nous venons de faire sur les habitudes s'appliquent également aux passions. 11 est rare que les passions se manifestent subitement avec cet excès de violence, qui, lorsqu'il est inattendu et éclate comme un délire, peut avoir en etîet les apparences de la fatalité. Mais, en général, la passion croît et grandit peu à peu. a Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. » C'est surtout quand les premières atteintes de la passion commencent à se montrer qu'elle doit être combattue avec énergie.

4° V éducation et les circonstances. — L'éducation que l'on a reçue, les circonstances dans lesquelles on se trouve peuvent limiter la liberté des hommes; et ils ne sont pas toujours entièrement responsables des impulsions qu'ils doivent à l'exemple et aux mauvais principes dans lesquels ils ont été nourris. Ce seront là, si l'on veut, des circonstances atténuantes^ mais qui ne vont pas jusqu'à supprimer entièrement la liberté et la responsabilité.

Mais tout en faisant la part aussi large que possible aux circonstances atténuantes daiiS Tappréciation des actes d'autrui, nous devons au contraire la faire aussi stricte et aussi étroite que possible dans le gouvernement de nous-mêmes. En eflet, personne n'ayant une mesure fixe qui lui permette de fixer d'une manière absolue sa force morale, il vaut mieux viser plus haut que plus bas. Il faut se guider par ce principe que rien n'est impossible à qui le veut bien, a car on peut quand on croit pouvoir. »

En résumé, la liberté n'est autre chose que la force morale. L'expérience atteste que l'homme peut devenir le maître de la nature physique qu'il soumet à ses desseins; il peut devenir le maître de son propre corps, U peut devenir le maître de ses passions, le maître de ses habitudes, le maître de son propre caractère, en un mot, il peut être a maître de lui-même. » En remontant ainsi de proche en proche de la nature extérieure au corps, du corps aux passions, des passions aux habitudes et au caractère, nous arrivons ainsi jusqu'à un ressort premier, qui meut tout sans être mû : c'est la liberté.

LE MÉRITE ET LE DÉMÉRITE

Page 1