‹ Petits éléments de morale [microform]Chapitre 16 sur 48 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

* LE MÉRiTK ET LE DÉMÉRITE

Un appelle mérite la qualité en vertu de laquelle uir agent moral se rend digne d'une récompense ; et le dé^

mérite^ la qualité par laquelle un agent moral se rendrait en quelque sorte digne de punition.

Le mérite d'une action se mesure : T par la difficulté de l'action; 2" par l'importance du devoir.

{•Pourquoi, par exemple, a-t-on en général très-peu de mérite à ne pas s'approprier le bien d'autrui au moins sous cette forme grossière que l'on appelle le vol ? Parce que l'éducation sur ce point nous a tellement façonnés, que la plupart des hommes n'éprouvent aucune tentation de ce genre, et que, eût-on une tentation semblable, on aurait même honte d'en revendiquer publiquement le mérite.

Pourquoi y a-t-il un grand mérite à sacrifier sa vie au bonheur des autres hommes? Parce que nous avons une très-vive attache à la vie, et un sentiment relativement très-faible d'amour pour les hommes en général : sacrifier ce que nous aimons beaucoup à ce que nous aimons peu, par une vue de devoir, est évidemment très-difficile ; c'est pourquoi nous trouvons dans cette action un très-grand mérite.

Supposez qu'un homme, ayant joui en toute sûreté de conscience pendant une longue vie d'une grande fortune qu'il croit sienne, et dont il fait le plus noble usage, apprenne tout à coup au seuil de la vieillesse, que cette fortune n'est pas à lui. Supposez, pour rendre l'action plus difficile, qu'il le sache seul, et puisse par conséquent, en toute sécurité, la garder, s'il le veut : aggravez la situation en supposant que cette fortune appartient à des héritiers dans la misère, et que ce dépositaire, une fois dépouillé, soit lui-même réduit à la dernière misère. Imaginez enfin toutes les circonstances qui rendent à la

fois le devoir, et plus strict, et plus difficile ; vous aurez alors une action dont le mérite sera très-grand.

2** Ce n'est pas seulement la difficulté de Faction qui en fait le mérite : c'est l'importance même du devoir. Ainsi le mérite de la difficulté vaincue n'a pas plus de valeur en morale qu'en poésie quand il est tout seul. On peut sans doute s'imposer une sorte de gymnastique morale, et par conséquent des épreuves très-difficiles, quoique inutiles en définitive ; mais ce n'est qu'à titre d épreuves et d'exercices, et non pas comme devoirs ; et encore faudra-t-il que ces épreuves aient quelques rapports à la vie que l'on est appelé à mener. Par exempie qu'un missionnaire appelé à braver toute sa vie tous les climats, tous les dangers, s'y exerce d'avance par des entreprises hardies et téméraires, de telles entreprises sont raisonnables et méritoires. Mais celui qui par bravade, par ostentation, sans aucun but scientifique, s'imposerait de gravir des montagnes inaccessibles, de traverser un bras de mer à la nage, de lutter ouvertement avec des bêtes féroces, etc., accomplirait des actions qui ne seraient pas sans mérite, puisqu'elles seraient courageuses, mais dont le mérite n'équivaudrait pas à celui que nous attribuerions à d'autres actions, moins difficiles, mais plus sages.

Quant au démérite, il est en raison de la gravité des devoirs et de la facilité de les accomplir. Plus un devoir est grave et facile, plus on est coupable d'y manquer.

D'après ces principes, on peut déterminer, comme il suit, l'évaluation des actions morales.

Les actions humaines, avons-nous dit, se divisent en deux classes : les bonnes et les mauvaises. C'est une

LE MERITE ET LE DEMERITE

ai

question entre les moralistes de savoir s'il y en a d'in^ différentes.

Parmi les actions bonnes, les unes sont belles, héroï* ques, sublimes, les autres, convenables, droites et hon* nètes; parmi les mauvaises, les unes sont simplement condamnables^ les autres, honteuses, hideuses, criminelles ; enfln, parmi les indifférentes, les unes sont a f/r cables ei permises, les autres sont nécessaires et inévitables.

Donnons quelques exemples pour bien faire comprendre ces différents caractères des actions humaines.

Un juge qui rend la justice sans partialité, un marchand qui ne vend sa marchandise que ce qu'elle vaut, un débiteur qui s'exécute régulièrement avec son créancier, un soldat exact à la manœuvre, obéissant à la discipUne et fidèle à son poste en temps de paix, un écolier qui fait régulièrement le devoir qui lui a été commandé, toutes ces personnes accomplissent des actions bonnes et louables, mais non extraordinaires. On les approuve, on ne les admire pas. Diriger économiquement sa fortune, ne pas trop accorder aux plaisirs des sens, ne pas mentir, ne pas blesser ou frapper nos semblables, sont autant d'actions bonnes, droites, convenables, dignes d'estime non d'admiration.

A mesure que les actions deviennent plus difficiles, elles deviennent plus belles ; et si elles sont extrêmement difficiles et périlleuses, on les appelle héroïques et sublimes ; pourvu d'ailleurs qu'elles soient bonnes : car on emploie quelquefois malheureusement l'héroïsme à faire le mal. Celui qui, comme le président de Harlay, dit en face à un usurpateur tout-puissant : ft C'est grand

pitié quanti le valet chasse le maître. » Celui qui, comme le vieomle d'Orte, répoudit à Cliarles IX après la Saint- Barihéiemy «mes soldats ne sont pas des bourreaux:» celui qui, comme Boissy-d'Anglas, maintient d'une manière ferme et inébranlable le droit d'une assemblée en face des violences sanguinaires d'une populace ameutée ; celui qui, comme Morus ou Dubourg, aime mieux mourir que sacrifier sa foi ; celui qui, comme Colomb, brave un océan inconnu et la révolte d'une troupe grossière et superstitieuse pour obéir à une conviction généreuse; celui qui, comme Alexandre, croit assez à l'amitié pour recevoir des mains de son médecin une boisson que Ton dit empoisonnée ; tout homme qui se dévoue pour ses semblable'^, qui dans le feu, dans l'eau, dans les profondeurs de la terre brave la mort pour sauver la vie, qui pour répandre la vérité, pour rester fidèle à la bonne foi, pour servir ou la religion, ou la science, ou rhumanité, ne recule m devant la faim et la soif, la misère, l'esclavage, les tortures ou la mort, est un

héros,

Epictète était esclave. Son maître pour une négligence le fit frapper. « Vous allez me casser la jambe, » dit-il : ce fut ce qui arriva, a Je vous avais bien dit que vous la casseriez, » reprit paisiblement l'esclave. Voilà un héros. Jeanne d'Arc, vaincue, prisonnière, menacée du feu, disait en face à ses bourreaux : « Je sais bien que les Anglais me feront mourir; mais fussent-ils cent mille goddem, ils n'auront pas ce royaume. » Voilà une

héroïne.

Les actions mauvaises ont également leurs degrés. Mais ici il est assez digne de remarque que les plus

LE MÉRITE ET LE DÉMÉRITE

détestables sont celles qui s'opposent aux actions simplement bonnes ; au contraire une action qui n'est pas héroïque n'est pas pour cela nécessairement mauvaise y, et quand elle est mauvaise, elle n'est pas ce qu'il y a de plus criminel. Quelques exemples sont encore néces-^ saires pour comprendre ces nuances, dont tout le monde a le sentiment et que l'on reconnaît très-bien dans la* pratique, mais qui sont assez difficiles à analyser théoriquement.

Être respectueux, par exemple, envers ses parents^ c'est une action bonne et honnête, mais non héroïque. Au contraire, les frapper, les insulter, les tuer, sont des actions abominables, du nombre des plus basses et des plus hideuses que l'on puisse commettre. Aimer ses amis, leur rendre les services que l'on peut, est le fait d'une^ âme droite et bien douée ; mais cela n'a rien de sublime. Au contraire, trahir l'amitié, calomnier ceux qui nous aiment, mentir pour s'insinuer auprès d'eux, leur surprendre leurs secrets pour s'en servir contre eux, sont des actions noires, basses et honteuses. On ne se fait guère de mérite de ne pas prendre le bien d'aulnii ; \& vol, au contraire, est ce qu'il y a de plus méprisable. Maintenant, faiblir devant l'adversité, reculer devant la mort, ne pas alTronter les glaces du pôle Nord, rester chez soi, quand l'incendie ou l'inondation menace nos frères, sont ou peuvent être des actions plates ou vulgaires, mais ce ne sont pas des actions criminelles. Ajoutons cependant qu'il est des cas où l'héroïsme est obligatoire, et où il est criminel de ne pas être sublime. Un capitaine de vaisseau qui a mis son navire en péril, et qui ne reste pas à son poste pour le sauver^.

lin général qui ne sait pas mourir, sMl le faut, à la tête de son armée, un chef d'État qui, en temps de révolte ou de patrie menacée craint la mort, un président d'assemblée qui fuit devant Témeute, un médecin qui fuit devant l'épidémie, un magistrat qui trahit la justice par peur, commettent des actions vraiment coupables. Chaque état a son héroïsme qui devient obligatoire dans un cas donné. Néanmohis, il sera toujours vrai de dire que plus une action est facile, moins il est excusable, et par conséquent, plus il est odieux de s'en affranchir.

Outre les actions bonnes et les actions mauvaises, il en est d'autres qui paraissent n'avoir ni l'un ni l'autre de ces deux caractères, ne sont ni mauvaises, ni bonnes et sont appelées pour cela indifférentes. Par exemple, aller se promener est une action qui considérée en ellemême, n'est ni bonne ni mauvaise, quoiqu'elle puisse devenir l'un ou l'autre selon les circonstances. Dormir, veiller, se nourrir, prendre de l'exercice, causer avec ses amis, lire un livre agréable, faire de la musique, sont des actions qui n'ont certainement rien de mauvais et que l'on ne citera pas néanmoins comme exemple des bonnes actions. On ne dira pas, par exemple : un tel est fort honnête homme, car il joue bien du violon. Un tel est un sage, parce qu'il a un bon appétit. A plus torte raison, s'il s'agit d'actions qui sont absolument nécessaires, comme l'acte de respirer et de dormir. Les actions qui tiennent aux nécessités mêmes de notre existence échappent par là à tout caractère moral : elles sont chez nous ce qu'elles sont chez les animaux ou chez les plantes, des actions purement naturelles. Il en

Page 1