CHAPITRE XI
On appelle sanction d'une loi l'ensemble des récompenses et des peines attachées à l'exécution ou à la violation de la loi. Les lois civiles, en général, font plu-: tôt usage des châtiments que des récompenses : car les peines peuvent paraître un moyen sufflsant de faire exécuter la loi. Dans l'éducation au contraire, les commandements ou lois posées par le supérieur, ont autant besoin des récompenses que des punitions.
Mais que faut-il entendre par les termes de récompenses ou de punitions?
La récompense est le plaisir obtenu à la suite d'une action bonne ou vertueuse, pour cette seule raison qu'elle est bonne ou vertueuse.
C'est amsi qu'il faut distinguer la récompense de deux
autres faits qui lui ressemblent, et qui en sont profonaément différents : la faveur et le salah^e,
La faveur est un plaisir ou avantage que Ton reçoit sans ravoir ni mérité ni gagné, et par pur don de la bienveillance d'autrui. C'est ainsi qu'un roi accorde des faveurs à ses courtisans, que les puissants distribuent des faveurs. C'est ainsi qutî Ton parle des faveurs de la fortune. Quoiqu'en principe il n'y ait pas de raison pour entendre le mot faveur dans un mauvais sens, cependant il a fini dans l'usage par signifier non-seulement im avantage non mérité, mais un avantage immérité, non-seulement une préférence légitime qui a sa raison dans la sympathie, mais un choix arbitraire, plus ou moins contraire à la justice. Cependant, lors môme qu'il ne s'y attache pas cette mauvaise signification, la faveur à titre de don gratuit se distinguera toujours de la récompense, qui implique au contraire une rémunération, c'est-à-dire un don en retour de quelque autre chose.
Cependant toute rémunération n'est pas nécessairement une récompense ; et ici il faut établir une autre distinction entre la récompense et le salaire. Le salaire <ist le prix que nous payons en retour d'un service rendu. Peu importe le motif qui détermine un homme à nous rendre ce service ; c'est l'utilité et rien autre chose que nous payons. La récompense au contraire implique l'idée d'un certain efiort pour faire le bien. Celui qui nous a rendu service avec son cœur et par dévouement, refuserait d'en èirepayé par un salaire; et réciproquement celui qui nous vend son travail n'entend pas que le prix que nous en donnons soit une récompense de ses efforts, mais au contraire qu'il en ait l'équivalent
en argent, la récompense laissant toujours une certaine latitude, comme tout ce qui est moral, tandis que le salaire se règle suivant la loi économique de l'offre et de la demande.
Réciproquement, on appellera châtimeiit ou punition^ toute peine ou souffrance infligée à un agent pour une action mauvaise, par cela seul qu'elle est mauvaise. La punition s'oppose au dommage ou au tort^ c'est-àdire au mal immérité. Les coups de la fortune ou des hommes ne sont pas des punitions. On peut être frappé sans être puni. Quoiqu'on puisse dire d'une manière générale que les maux qui atteignent les hommes sont souvent les châtiments de leurs fautes, cependant il ne faudrait pas prendre cela à la rigueur : autrement on transformerait trop facilement les malheureux en coupables.
Quoique les récompenses et les peines puissent être secondairement des moyens de conduire au bien ou de détourner du mal, ce ne doit pas être là leur office essentiel, ni leur vraie idée.
Ce n'est pas pour que la loi s'accomplisse, qu'il doit y avoir en morale des récompenses et des châtiments; c'est parce qu'elle a été accomplie ou violée. Tel est le vrai principe de la récompense. Elle vient de la justice, non de l'utilité.
Par la même raison, le châtiment, dans sa vraie idée, ne doit pas être seulement une menace qui assure l'exécution de la loi, mais une réparation ou expiation qui en corrige la violation. L'ordre troublé par une volonté rebelle qst rétabli par la souffrance qui est la conséquence de la faute commise. En un sens, on peut
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dire que la punition est le remède de la faute. En effet l'injuste et le vice étant comme les maladies de l'àme, il est certain que la souffrance en est le remède; mais c'est à la condition que cette souffrance soit acceptée à titre de châtiment. C'est ainsi que la douleur a une vertu purificative, et qu'au lieu d'être considérée comme un mal, elle peut être appelée un bien.
Une autre confusion d'idées qu'il faut également éviter, et qui est très-répandue parmi les hommes, c'est celle qui consiste à prendre pour le bien la récompense elle-même, et pour le mal, la punition.
C'est ainsi que les hommes sont plus fiers des titres et des honneurs, que du mérite véritable par lequel ils les ont conquis. C'est ainsi encore qu'ils craignent la prison plus que le délit, et la honte plus que le vice. C'est pourquoi il faut le plus grand courage pour supporter la punition imméritée.
On distingue habituellement quatre espèces de sanction :
r La sanction naturelle; 2** la sanction légale; 3° la sanctijn de l'opinion ; 4** la sanction intérieure.
1" La sanction naturelle est celle qui repose sur les conséquences naturelles de nos actions. Il est naturel que la sobriété entretienne et rétablisse la santé, que l'intempérance soit une cause de maladie. Il est naturel que le travail amène l'aisance, que la paresse soit une source de misère et de pauvreté. 11 est naturel que la probité assure la sécurité, la confiance et le crédit; que le courage écarte la chance de la mort, que la patience rende la vie plus supportable, que la bienveillance amène la bienveillance, que la méchanceté éloigne les
hommes de nous, que le parjure les mette eu défiance, etc. Ce sont des faits, souvent vérifiés par l'observation! L'honnête n'est pas l'utile ; mais il est souvent ce qu'iJ y a de plus utile.
2'' La sanction légale est surtout une sanction pénale. Elle se compose des châtiments que la loi a établie contre les coupables. Il y a en général peu de récompenées établies par la loi; et elles peuvent rentrer dans ce que l'on appelle l'estime des hommes.
3° Une autre espèce de sanction consiste dans Vopi-^ mon que les autres hommes portent sur nos actions et notre caractère. Nous avons vu qu'il est dans la nature des actions bonnes d'inspirei l'estime, et des actions mauvaises le blâme et le mépris. L'honnête homme jouit en général de l'honneur, de la considération publique. Le malhonnête homme, même celui que les lois n'atteignent pas, est frappé de discrédit, d'aversion, de mépris, etc.
4" Enfin, une sanction plus exacte et plus certaine est celle qui résulte de la conscience même et du sentiment moral dont nous avons parlé plus haut.
Ces diverses sanctions étant insuffisantes pour satisfaire à notre besoin de justice, il en faut encore mie autre, la sanction religieuse, dont nous parlerons plus loin (1).
CI) Voyez demie)' chapitre.