LA VÉRACITÉ
Les hommes se servent de la parole pour exprimer la pensée. De là un devoir important et fondamental : celui de n'exprimer par la parole que la vérité, ou ce que l'on croit tel, après avoir pris toutes les précautions possibles pour ne pas se tromper. On estime au plus haut degré ceux qui ne se servent de la parole que pour exprimer leur pensée, et on méprise ceux qui s'en servent pour tromper. Cette sorte de vertu s'appelle véracité^ et le vice qui lui est opposé est le mensonge. On peut distinguer deux espèces de mensonge : Le mensonge miérieu?\ et le mensonge extérieur : le premier par lequel on se ment à soi-même, c'est-à-dire on manque de sincérité par rapport à soi-même; îe second par lequel on ment à autrui.
g4 PETITS ÉLÉMENTS DE MORALE.
On peut se demander s'il est possible que rhomme se mente véritablement à soi-même. On comprend en effet que rhomme se trompe : mais alors il ne sait pas qu'il se trompe : c'est erreur, ce n'est pas mensonge ; si, au contraire, il sait qu'il se trompe, par cela môme il n'est pas trompé. Une peut donc y avoir mensonge à l'égard
de soi-même.
Et cependant il est certain que l'homme peut se tromper volontairement lui-même, par conséquent se mentir. Le cas le plus habituel du mensonge intérieur, est lorsque l'homme emploie des sophismes, pour étouffer le cri de la conscience, ou encore lorsqu'il clierche à se faire croire à lui-même qu'il n'a d'autre motif que le bien moral, tandis qu'il n'obéit en réalité qu'à la crainte du châtiment, ou à tel autre motif intéressé.
Le mensonge intérieur est déjà une véritable bassesse, ou du moins une faiblesse ; et l'on doit conclure de là qu'il en est de même du mensonge extérieur, c'està-dire du mensonge qui s'exprime par des paroles.
Le mensonge est toujours une chose basse, soit qu'il ait pour cause le désir de nuire ou celui d'échapper à la punition, ou le désir du gain, ou tout autre mobile plus ou moins grossier : « Le menteur, a dit un moraliste,, est moins un homme véritable que l'apparence trompeuse d'un homme. »
Il est évident que le devoir de ne pas mentir n'entraîne pas comme conséquence le devoir de tout dire, il ne faut pas confondre le silence avec la dissimulation, et nul n'est tenu de dire tout ce qu'il a dans le cœur ; i)ien au contraire, nous sommes ici en face d'un autre
LA VERACITE.
devoir envers nous-mêmes, qui est en quelque sorte l'opposé du précédent, à savoir : la discrétion. Le bavard et l'étourdi, l'un qui parle quand môme, l'autre qui dit ce qu'il devrait taire, ne doivent pas être confondus avec l'homme loyal et sincère, qui ne dit que ce qu'il pense, mais qui ne dit pas nécessairement tout ce qu'il pense.
Si le mensonge, en général, est un abaissement de la dignité humaine, cela est encore vrai, à bien plus forte raison, de cette sorte de mensonge que l'on appelle parjure^ et que l'on pourrait définir un double mensonge.
Le parjure est de deux sortes : il est ou une prestation d'un faux serment, ou la violation d'un serment antérieur vrai ou faux, sincère ou mensonger. Pour savoir ce que c'est qu'un parjure, il faut donc savoir ce que c'est qu'un serment.
Le serment est une affirmation où Ton prend Dieu à témoin de la vérité de ce qu'on dit. Le serment consiste donc en quelque sorte à invoquer Dieu en notre faveur, à le faire parler en notre nom. On atteste pour ainsi dire que Dieu lui-même, qui voit le fond des cœurs, s'il était appelé en témoignage, parlerait comme nous parlons nous-mêmes. Le serment indique que l'on accepte d'avance les châtiments que Dieu ne manque pas d'infliger à ceux qui attestent son nom en vain.
On voit par là comment le parjure, j'entends par là la prestation d'un faux serment, peut être appelé un double mensonge. Car le parjure ment d'abord en affirmant une chose fausse ; et il ment ensuite en affirmant que Dieu lui rendrait témoignage, s'il était là. Ajoutons
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g(j PETITS ÉLÉMENTS MORALE.
qu'U y a là une sorte de sacrilège, qui consiste à faire en quelque sorte de Dieu le complice de notre mensonge. Il en est de même lorsque le parjure est la violation d'un serment intérieur.
CnAPITRE XXI
LA FORCE d'aME
La volonté est le pouvoir de se résoudre à Faction , sans y être contraint par aucune force du dehors, ou môme par la force des passions. Elle a donc elle-même une lorce par laquelle elle lutte contre les obstacles externes ou internes qui s'opposent à elle. C'est ce qu'on appelle la force d'âme dont la principale forme est le
courage.
Le courage, dans son îens le plus habituel, est cette sorte de vertu qui brave le péril et même la mort, quand il est nécessaire, pour accomplir un devoir.
Le courage qui frappe le plus les hommes, c'est le courage militaire : cependant ce n'est pas le seul: le médecin dans une épidémie, le simple citoyen dans un fléau public, chacun de nous sur son lit de mort peuvent montrer autant et souvent plus de courage que le soldat dans la bataille. Le. courage civil n'est pas moins nécessaire que le courage militaire : celui par exemple du magis-
trat rendant la justice malgré les sollicitations des puissants, celui du citoyen défendant les lois, du juste disant la vérité au péril de sa vie, etc.
Le courage, a-t-on dit, est un milieu entre la témérité et la lâcheté. Cela est vrai en général; mais il ne faut pas croire qu'il y ait toujours témérité à braver le péril, et toujours lâcheté à l'éviter. Le vrai principe, c'est qu'il faut braver les périls nécessaires, quelque grands qu'ilssoient, et éviter les périls inutiles, si minimes qu'ils puissent être.
Le courage ne consiste pas seulement à braver le péril et la mort, mais encore à supporter le malheur, la misère,, la douleur. On peut être courageux dans la pauvreté, dansl'esclavage, dans la maladie. Le courage ainsi entendu s'appelle patience.
C'est cette sorte de courage de tous les instants^ qui est surtout réclamé dans la vie, et c'est celui qui est le plus rare ; car on trouve encore un assez grand nombre d'hommes capables de braver la mort quand l'occasion s'en présente : mais supporter avec résignation les maux inévitables et sans cesse renouvelés de la vie humaine est une vertu d'autant plus rare, qu'on n'a presque point honte du vice qui lui est contraire. 0» rougirait de craindre le perd : on ne rougit pas de s'emporter contre la destinée : on veut bien mourir, s'il le faut, mais non pas être contrarié. Cependant on conviendra que de succomber sous le poids de sa destinée est aussi une sorte dé lâcheté. C'est pourquoi on a pu dire avec raison que le suicide lui-même est un acte lâche ; car s'il est vrai qu'il exige un certain courage physique,. il est aussi vrai que le courage moral qui saurait supporter
de tels maux serait d'un ordre bien supérieur encore. Mais il ne faut pas confondre la vraie force, le vrai courage, la vraie patience, avec la fausse force et la ridicule obstination. « Un de mes amis, dit Épictète, résolut sans aucun motif de se laisser mourir de faim. Je rappris, quand il y avait déjà trois jours qu'il s'abstenait de manger : j'allai le trouver, et je lui demandai ce qu'il faisait: Je l'ai résolu, me répondit-il. —Mais quel est le motif qui t'a poussé ? — Il faut être ferme dans ses décisions. — Que dis-tu là, mon ami? Il faut être ferme dans ses décisions, sans doute, mais dans celles qui sont raisonnables. Quoi ! si par un caprice tu avais décidé qu'il ferait nuit, tu persisterais en disant: Il faut être ferme dans ses décisions. . . Notre homme se laissa décider, mais non sans peine. — On ne persuade pas plus un sot
qu'on ne le brise.»
A la patience dans l'adversité il faut joindre toujours une autre espèce de courage, non moins rare et non moins difficile, à savoir : la modération dans la prospérité. C'est en quelque sorte une seule et même vertu, s'appliquant dans deux circonstances contraires ; et c'est ce qu'on appelle l'égalité d'âme. Il n'y a pas moins de faiblesse à manquer de modération quand la fortun nous sourit, que lorsqu'elle nous est contraire; et il n'y a rien de plus beau dans la vie qu'une âme to.ujours égale, un front toujours le même, un visage toujours
serein.
A l'égalité d'humeur ou possession de soi-même se rattache encore une autre obligation: celle d'éviter la colère, passion que l'on a considéré avec raison comme l'origine du courage, mais qui en elle-même
est sans règles, et plus propre aux bêtes qu'aux hommes. Il y a deux espèces de caractères irascibles ; celui qui s'emporte vite et s'apaise vite, et au contraire celui qui conserve longtemps son ressentiment. Le premier est le caractère irascible, le second est le caractère atrabilaire ou vindicatif. Ce second caractère est beaucoup plus odieux que l'autre; la colère est quelquefois excusable ; la rancune ne l'est jamais.
Cependant, si la colère est un mal, l'apathie et l'indifférence absolue est loin d'être un bien. S'il y a une colère brutale et animale, il y a aussi une noble colère, une colère généreuse, celle qui se met au service des nobles sentiments.
La colère généreuse a, comme on le voit, son principe dans le sentiment de la dignité personnelle, auquel se rattache le devoir du respect de soi-même.