LA DIGNITÉ PERSONNELLE
De là ces maximes :
« Ne soyez pas esclaves des hommes; — Ne souffrez pas que vos droits soient impunément foulés aux pieds ; —Ne contractez pas de dettes pour lesquelles vous n'offririez pas une entière sécurité ; — Ne recevez point de bienfaits dont vous puissiez vous passer ; — Ne soyez ni parasites, ni flatteurs, ni mendiants; — Les plaintes et les gémissements, même un simple cri arraché par une douleur corporelle, sont chose indigne de vous ( à plus forte raison si vous avez mérité la peine ). Aussi un coupable enuoblit-il sa mort par la fermeté avec laquelle il meurt. — Celui qui se fait ver peut-il se plamdre
d'être écrasé? »
Le juste sentiment de la dignité humaine s'appelle fierté. Il ne faut pas confondre la fierté légitime avec une passion qui imite la fierté, mais qui n'en est que le fantôme : je veux dire avec V orgueil, La fierté est le juste sentiment que l'homme a de sa dignité morale, et qui lui défend a'humilier ou de laisser humilier la personne humaine. L'orgueil est le sentiment exagéré que nous avons de nos avantages et de notre supériorité sur les autres hommes. La fierté se rapporte à ce qu'il y a en nous de sacré et de divin ; l'orgueil ne se rapporte qu'à notre Individu, et ce sont ses misères mêmes dont il se grandit
et se gonfle.
La fierté ne demande qu'à ne pas être opprimée ; 1 orgueil demande à opprimer les autres. La fierté est noble, l'orgueil est brutal et insolent.
Le diminutif de l'orgueil, c'est la vanité. L'orgueil prend avantage des grandes choses, au moins de ce qui paraît tel parmi les hommes : la vanité s'honore même
des plus petites. L'orgueil est insultant; la vanité est blessante. L'un est odieux, l'autre ridicule.
Le plus bas degré de la vanité est la fatuité, ou la vanité des avantages extérieurs, figure, toilette, agréments superficiels. Ce diminutif de l'orgueil est une des passions les plus pitoyables et doit être combattu par tous les sentiments mâles et virils.
La vertu opposée à l'orgueil, et qui n'est nullement inconciliable avec la fierté, est la modestie, à savoir le juste sentiment de ce que l'on vaut et de ce que l'on ne vaut pas. Il n'est nullement interdit par la morale de se rendre compte de ses propres mérites. Mais c'est à la condition de ne pas s'en exagérer la portée : ce qui est facile, en se comparant soit à ceux qui ont reçu des dons plus excellents, soit à ce que nous devrions et pourrions être avec plus d'efl'orts, plus de courage, plus de volonté, soit en reconnaissant à côté de ces avantages les limites' les bornes, les lacunes, surtout en ayant sur nos défauts mi œil aussi ouvert, plus ouvert encore que sur nos qualités. Prenons garde à la poutre de l'Évangile.
La modestie ne doit pas seulement être extérieure, mais encore intérieure ; au dehors, elle est surtout un devoir envers les autres que nous ne devons pas humilier de nos avantages ; au dedans, elle est un devoir envers nous-mêmes, que nous ne devons pas tromper sur notre propre valeur. Quelquefois on est modeste au dehors sans l'être au dedans et réciproquement. Je puis feindre devant les hommes de n'avoir pas grande opinion de moi-même, tandis qu'intérieurement je m'enivre de mon mérite : c'est pure hypocrisie. Je puis, au contraire, m'attribuer extérieurement des avantages que
ma conscience ne reconnaît nullement dans le l'or intérieur: c'est fanfaronnade. Il faut être modeste à la fois au dedans et au dehors, en paroles et en actions.
Il faut distinguer de la modestie une autre vertu que Ton appelle Yhumilité. L'humilité ne doit pas être un abaissement ; car ce n'est jamais une vertu pour l'homme de s'abaisser. Mais de même que la dignité et la fierté sont les vertus qui naissent du juste sentiment de la grandeur humaine ; de même l'humilité est la vertu qui naît du sentiment de notre faiblesse et ne le laisse pas avilir: voilà le respect de soi-même. Souviens-toi que tu n'es qu'un homme, et ne te laisse pas enorgueillir : voilà l'humilité.