CHAPITRE III
l'utile et l'honnétb
On doit préférer, nous venons Je le voir, Vutile à Vagréable; mais l'utile lui-même ne doit pas être confondu avec le vrai bien, c'est-à-dire avec Vhonnête.
Expliquons les différences de ces deux idées.
1" Il n'y a pas d'honnêteté ou de bien moral saf i désintéressement; et l'homme qui ne cherche en tout que son intérêt personnel est fiétri par tqus sous le
nom à'égoîste.
2" L'intérêt ne donne que des conseils, la moralité donne des ordres. On n'est pas tenu d'être un habile homme, mais on est tenu d'être un honnête homme.
3^ L'intérêt personnel ne peut fonder aucune loi universelle et générale, s'appliquant aux autres comme à nous-mêmes, car le bonheur de chacun dépend de sa manière de voir. Chacun prend son plaisir où il le
trouve et entend son intérêt comme il lui plaîL Mais rhonnôte ou le juste est le même pour tous.
4" L'honnête est clair et évident: Tutile est incertain. La conscience déclare à chacun ce qui est bien ou mal : mais il faut une expérience très-exercée pour calculei toutes les conséquenc«îS possibles de nos actions, et souvent même il nous serait absolument impossible de les prévoir. Nous ne savons donc pas ce qui nous sera utile; nous savons toujours ce qui est bien.
5" Il n'est jamais impossible de faire le bien; mais on ne peut pas toujours faire ce que Ton désire pour être heureux. Le prisonnier peut toujours supporter courageusement sa prison ; mais il ne peut pas en sortir.
6" Le jugement que l'on porte sur soi-même diffère selon le principe d'action que l'on admet. Celui qui a perdu au jeu peut s'affliger sur lui-même et sur son imprudence; mais celui qui a conscience d'avoir trompé au jeu (quoiqu'il ait gagné par ce moyen) doit se mépriser lui-même lorsqu'il se juge au point de vue de la loi morale. Cette loi doit donc être autre chose que le principe du bonheur personnel. Car, pour pouvoir se dire à soi-même : a Je suis un misérable^ quoique j'aie rempli ma bourse » , il faut un autre principe que pour se féliciter soi-même et se dire : a Je suis un ïïommQ prudent^ car j'ai enrichi ma caisse. »
7" L'idée (ïepunitio7i ou de châtiment ne s'expliquerait pas non plus si le bien n'était que l'utile. On ne punit point un homme d'avoir été maladroit; on le punit d'avoii* été coupable.
l'honnÊtk. 13