‹ Petits-fils de LovelaceChapitre 10 sur 21 · VOYAGE A MADRID · texte numérisé non relu

VOYAGE A MADRID

Le lendemain, avant le jour, Adrien, complètement dégrisé, vit entrer chez lui lord Williams Stone et M. de Monchenot. L’étran-

gelé de la scène qui s’était passée durant la nuit ne lui avait pas permis d’en oublier les détails; il s’attendait à cette visite.

— Vous savez, monsieur, la gravité du sujet qui nous amène , lui dit M. de Monchenot ; nous sommes les témoins de M. de Flizc. Veuillez nous dire quels sont les vôtres.

— Il y tient donc? répondit Adrien d’un air suffisant.

Ët prenant le ton et les manières d’un marquis poudré, il ajouta :

— Palsambleu ! messieurs, c’est une chose étrange qu’on ne puisse entendre la vérité sans se fâcher. Voilà une aventure qui me guérira de l’amitié.

— Nous attendons, monsieur, reprit gravement le baron.

Cette fois, Adrien abandonna ses petits airs régence et prévint par un billet ceux des convives de ses amis qui demeuraient le plus près de la rue Taitbout.

Il en arriva deux qui s’abouchèrent avec les témoins de M. de Flize.

Le comte s’était réservé seulement l’heure du combat , laissant à son adversaire le choix des armes. Ce qu’il voulait avant toute chose, c’était un prompt duel.

L’offense était si grave , que les quatre témoins ne soulevèrent ni les uns ni les autres aucune difficulté contre l’opportunité d’une rencontre. L’un d’eux seulement demanda à M. Bouzonville s’il ne consentirait pas à se

rétracter et à faire des excuses publiques à M. de Flize.

Adrien se récria. Il avait cru rendre service à un ami y il l’avait fait un peu brusquement peut-être ; mais son ami avait si mal pris lfr chose que lui aussi, Adrien-Philibert Bouzonville, voulait une réparation et la voulait éclatante.

— Nous nous battrons, mordieu î dit-il.

Le fait est qu’Adrieii souffrait cruellement de l’issue de son récit, un récit charmant, revu, corrigé, augmenté. L’effet de sa représentation avait avorté. L’amour-propre était enjeu. Adrien éprouvait cette espèce d’irritation fébrile et sourde à laquelle sont en proie les auteurs siffles un jour de chute.

Il fut décidé, d’un commun accord, que les adversaires et les témoins se rendraient à Madrid et qu’on se battrait sur-le-champ. Il pouvait être alors six heures du matin. En se pressant un peu , il était facile de tout terminer en une heure.

Adrien partit en calèche avec ses. témoins ; M. de Flize et M. de Monchenot étaient en coupé , lord Williams Stone à cheval. Chacun des groupes suivit une route différente.

L’Anglais, qui montait un trotteur de race, arriva le premier au pied de l’arbre colossal qui étend ses branches énormes devant l’établissement fashionable de Bornes ; il arrêta son cheval, passa la bride autour de son bras et attendit.

On était alors au mois de mars; bien que l’atmosphère commençât à s’attiédir , aucune teinte verte n’adoucissait encore le rideau gris, des arbres qui frissonnaient au vent du matin ; il avait plu dans la nuit, l’air était humide; un brouillard flottant enveloppait la cime du bois et s’envolait aux premières lueurs du jour, déchirant ses flocons de ouate aux rameaux noirs des ormes et des trembles. Le coucou criait au fond du bois. Ça et là quelques brins d’herbe perçaient le terreau sombre, tout couvert des feuilles semées par l’hiver. Des pinsons et des verdiers sautillaient le long des sentiers, cherchant leur pâ.ure parmi la mousse. A cette heure matinale, Madrid dormait profondément. Toutes les portes étaient closes , toutes les fenêtres fermées ; à peine un filet de fumée tournoyait-il au bout d’une cheminée comme pour montrer que la vie ne s’était pas retirée du milieu de cette habitation vouée au bruit.

L’aspect de Madrid était en ce moment triste et lugubre; la ceinturé d’arbres qui l’entoure laissait tomber goutte à goutte les pleurs delà nuit ; des pans de vapeur assombrissaient le ciel où soufflait un vent âpre et glacial. Des bandes de pigeons privés volaient à l’entour des bâtiments et s’abattaient sur les toits d’où nul bruit ne sortait. Quelques poules, dont la brise hérissait le plumage, caquetaient çà et là. Partout ailleurs le silence; personne dans les avenues, personne sur la pelouse.

Ce lieu où retentissent tant de cris et d’éclats de rire en été, où lant de paris perdus et tant de dîners improvisés réunissent tant de jeunes fous, où tant d’intrigues se nouent et sc dénouent, où tant de chevaux hennissent et piaffent, ce lieu qui voit passer tant de robes de soie et tant de chapeaux de gaze, dont tant dé pieds inconstants pétrissent lesol, où le bruit des roues tourbillonne dès que s’épanouissent les lilas, avait alors une apparence morne et désolée dont l’Anglais lui-même fut frappé, bien qu’il se laissât médiocrement influencer par les objets extérieurs.

Il ramena autour de ses oreilles le col de son habit de cheval et marcha devant l’hôtellerie pour se réchauffer.

Au bout de quelques minutes, la calèche et le coupé arrivèrent ; les témoins et les adversaires se saluèrent.

— Nous sommes sur le terrain, dit Georges, toute explication devient désormais inutile ; hâtons-nous.

La grand’porte de Madrid s’ouvrit en cet instant ; un garçon, ceint du tablier blanc , parut sur le seuil.

— Voici l’auberge qui se réveille , continua Georges; si quelque garde venait h passer, notre duel serait impossible. Partons vite.

M. deMonchenotetl’un des témoins d’Adrien portaient dans la poche de leur paletot des pistolets dont ils avaient fait choix pour le duel. Ils désignèrent pour le lieu du combat une

petite clairière qui pouvait être a quelques centaines de pas entre Madrid et une allée voisine ; lord Williams Stone s’en alla du côté de l’auberge où, pour dissiper les soupçons de l’hôte, il commanda un déjeuner. M. de Flize prit d’un côté, Adrien d’un autre, et cinq minutes après ils se trouvèrent réunis au lieu désigné.

Il avait été convenu qu’on se battrait au pistolet ; les deux adversaires devaient être placés à vingt-cinq pas, avec la faculté de marcher jusqu’à quinze et de tirer à volonté, chacun ayant deux coups à tirer.

Au moment de charger les armes, M. de Monchenot tenta un dernier effort sur Fesprit d’Adrien; le sang-froid méprisant de M. de Flize avait exaspéré le narrateur : cependant la gravité de ce duel et des conséquences qu’il pouvait avoir l’avait fait réfléchir ; il répondit que tout en écartant les premières conditions qui lui avaient été présentées, il était prêt à se soumettre à toutes celles qui seraient compatibles avec son honneur.

— Ainsi, dit-il, je puis, sans me rétracter, exprimer des regrets.

M. de Flize, consulté par son témoin, répondit à son tour, mais assez haut pour être entendu :

— L’ivresse et la sottise ont des droits, sans doute, mais M. Bouzonville en a abusé.

Adrien sauta sur les pistolets que tenait son témoin et M. de Monchenot conduisit Georges

h sa place. On ne dit plus un mot de part et d’autre.

Au signal donné par lord Stone, à qui son âge réservait la présidence, les deux adversaires marchèrent l’un sur l’autre. Ils franchirent cinq pas chacun , levèrent le bras et tirèrent en meme temps, si bien que les deux coups semblèrent n’en faire qu’un.

Les deux adversaires restèrent immobiles après cette double détonation ; Adrien jeta son pistolet vide, mais comme il s’armait du second, Georges chancela.

- Ayant que M. de Monchcnot , qui s’était aperçu de ce mouvement, eût pu s’élancer vers lui, Georges était tombé.

La balle d’Adrien l’avait atteint au-dessus du sein droit, près de l’épaule.

— Voilà, s’écria M. Bouzonvillc, où conduit ravcuglement !

On porta Georges évanoui dans sa voiture; M. de Monchenot y monta avec un chirurgien qu’il avait eu la précaution d’amener, et le cocher poussa du côté de Paris. Au moment où tous les acteurs de ce duel disparaissaient, les gardes accoururent attirés par le bruit. Ils ne trouvèrent plus rien que deux bourres fumantes sur le lieu du combat et une touffe de mousse teinte de sang.

Lord Williams Stone s’était élancé au galop pour prévenir madame de Flize, à laquelle il présenta le duel comme la suite malheureuse d'un coup de lansquenet.

LOVF.LACB. â

Le chirurgien examina la blessure et déclara qu’elle n’était pas mortelle ; cependant l’état du malade demandait de grands ménagements, et le moindre accident pouvait mettre sa vie en danger.

Hélène s’installa au chevet du blessé, heureuse d’échapper par l'accomplissement d’un devoir à la fatigue de ses pensées, peut-être aussi à la présence d’Armand dont le souvenir lui apportait alors plus de tourment que de consolation.

Adrien avait peut-être bien quelque regret de son action, il en parla même d’un air contrit; mais on voyait bien que la pensée de ce duel, le premier où il se fut trouvé, et sa triomphante issue , charmaient son imagination. Use posait en mousquetaire, et l’inclinaison formidable de son chapeau sur l’oreille droite s’cn accrut considérablement. Dans son for intérieur, Adrien se considéra dès lors comme un Renaud de Mon tau ban.

Aussitôt qu’il fut en état de parler, Georges remercia sa femme des soins qu’elle lui prodiguait sans souci de sa propre santé encore chancelante. Il eut la délicatesse d’affirmer tout ce que lord Williams Stone avait dit sur la cause de ce fatal duel, et de ne rien laisser paraître dans ses paroles et ses actions qui donnât lieu &e croire que les accusations d’Adrien avaient agi sur son esprit.

Mais le secret que Georges avait demandé aux convives du dîner où l’éclat avait eu lieu,

ne fut pas gardé par d’autres aussi bien que par lui. Quelqu’un d'entre eux en parla, Adrien lui-même, peut-être bien, et la nouvelle en courut dans le monde.

Armand de Yaùvillers et madame de Monchenot en furent instruits; Caroline questionna son. mari et apprit toute la vérité. Le péril où se trouvait son amie Fépouyanta.

— Quant à moi , lui dit le baron , tout en trouvant l’action de M. Bouzonville infâme, je ne crois pas quril ait menti. Si madame de FIfzc n’y prend garde, la vérité éclatera aux yeux de tous.

— Je la crois -innocente ! sîécria Caroline qui mentait par dévouement.

Le baron hocha la tète.

— C’est votre amie, et vous la d 'fendez , dit-il avec un sourire , c’est sublime !

Puis il reprit sérieusement :

— Hélène est bien près de sa perte ; s’il en est temps encore, empêchez-la de tomber, pour elle que vous aimez, pour Georges qui est mon ami.

Caroline embrassa son mari ; des larmes brillaient dans ses yeux.

— Coupable ou non, je la sauverai ! s’éeriat-clle dans un élan de généreuse amitié.

Mais déjà les événements avaient marché.

Une quinzaine de jours après le duel , et’ lorsque le blessé se trouvait hors de danger, Hélène, étant en visite chez une vieille dame du faubourg Saint-Germain, y rencontra deux;

ou trois jeunes femmes qui comptaient parmi celles dont le monde s’occupe toujours.

La conversation battit la campagne quelque temps, allant des modes nouvelles aux pièces du jour ; un vicomte très-bien ganté et un marquis merveilleusement frisé, papillonnant par la, oA en vint enfin à parler de ce qui est au fond de toute conversation entrejeunes femmes et jeunes gens; l'amour sur le tapis, les anecdotes, les commentaires et les aphorismes accoururent en foule.

— Qui peut être sûre d'ètre aimée? dit en soupirant l’une des interlocutrices qui avait les cheveux blonds et les yeux bleus.

— Celle qui aime, répondit le vicomte.

Et le soupir de la dame eut un écho.

— Une élégie n’est pas une raison, répliqua sa voisine ; s'il existait un moyen de faire venir l’amour, tout le monde s’en servirait et ce ne serait vraiment plus la peine de le désirer.

— Soit , reprit la dame blonde, la révolution a tué l’amour par l’invention du code civil et des babils noirs. La légalité étouffe le sentiment.

— Il est certain , dit le marquis , qu’on ne saurait faire grand‘chose dans un temps où les patrouilles empêchent les gens de grimper aux balcons avec des échelles de soie; "finir a la Bastille, c’est bien; mais à la police correctionnelle, ah ! fi !...

Une grande dame, très-brune, avec un nez

pointu , des lèvres minces et courbées a leur extrémité, prit la parole à son tour.

— Eh bien ! dit-elle, je crois , moi, que si l’amour s’était enfui du reste de la terre on le retrouverait dans le cœur des maris !

— Des maris? firent les autres dames d’une seule voix.

— Eh ! bon Dieu, oui ! Les maris sont fort calomniés. J’en sais un, et madame de Flize le connaît mieux que moi, ajouta-t-elle tournée du côté d’Hélène, qui vient de donner de son amour une preuve éclatante. N’est-ce pas vrai , ma chère?

— Mais je ne sais, madame , répondit Hélène qui se sentit rougir sans savoir pourquoi.

— Ah 1 voila une ignorance bien modeste!

— Je vous jure, madame, qu’il n’y a pas dans mon ignorance autre chose que de la sincérité.

— Quoi ! madame , vous seriez la seule dans Paris à ne pas savoir ce que M. de Flize^a fait?

La curiosité d’Hélène était vivement excitée, mais elle éprouvait en même temps une crainte indéfinissable.

— Vous me verriez, dit-elle d’une voix un peu hésitante, toute charmée de l’apprendre.

— Oh ! c’est un témoignage d’amour, tel que peu de maris en pourraient donner de semblables. C’est chevaleresque , en vérité , et ce sont de ces choses qui font bien voir que

— so

la poésie n’est pas morte comme les poètes le disent dans leurs vers.

Toutes ces réticences habilement calculées irritaient le désir de madame de Flize. Il lui tardait de savoir à son tour ce que tout le monde connaissait; un pressentiment secret lui disait d’ailleurs qu’il s’agissait du duel mis au compte du jeu.

— Apprencz-moi donc, madame, reprit-elle, ce que je dois de reconnaissance à M. de Flize.

— Mon Dieu ! vous ne lui devez rien que çe que vous lui accordez, bien qu’en faisant son devoir il ait agi comme bien des maris ne l’eussent pas fait. Vous étiez calomniée , il vous a défendue.

Madame de Flize pâlit à ces mots qui semblaient confirmer ses vagues soupçons.

— Mon Dieu! madame, achevez, s’écriat-elle , ce duel...

— Ce duel est une réparation. Un fat vous attaquait dans -voire réputation, M. de Flize a voulu le punir. La fortune ne protège pas toujours les bonnes causes. C’était au milieu d’un dîner; un M. Bouzonville, qui me paraît fort étourdi , s’est permis d’assez sottes plaisanteries sur votre compte... de ces choses que personne ne croit. Il a parlé de coupés à stores baissés, de visites je ne sais où, de cachemire blanc, de promenades nocturnes et de mille autres absurdités que M. de Flize a relevées lestement. On dit que M. Bouzonville a insisté, ajoutant des impertinences sans

nombre à toutes celles qu’il avait débitées, et voilà qu’un duel est sorti du débat comme une vipère d’un buisson.

Ces révélations écrasaient Hélène. Ainsi non-seulement elle avait , dans les idées du monde, flétri l’honneur de son mari, mais elle avait encore exposé sa vie. Son cœur battait à l’étouffer, et dans son trouble elle ne pouvait pas répondre.

— M. de Flize a trouvé des mots superbes, reprit la dame qui savourait avec délice l’effet qu’elle produisait. Tandis qu’on le pressait d’éclaircir les misérables accusations portées contre vous : «Comme celle de César, a-t-il dit, ma femme ne doit pas meme être soupçonnée. » Ah ! madame, vous avez bien le droit d’être fière du mari que le ciel et la loi vous ont donné.

Comme il arrive toujours, en passant de bouche en bouche, l’histoire s’était accrue d’une foule d'incidents qui témoignaient de la richesse d’imagination des narrateurs ; le propos qu’on prêtait à €eorges, et qu’il n'avait jamais tenu, était peut-être de l'interlocutrice elle-même; son exagération même bouleversa Hélène qui avait à son insu , ainsi que beaucoup de femmes, du goût pour les phrases d’un effet théâtral.

La loyauté chevaleresque de son mari lui fit paraître plus coupable encore sa propre conduite à elle ; elle frissonna à la pensée qu’il aurait pu trouver la mort dans ce duel où il la défendait; elle mesura d’un coup d’œil êpou-

vanté la profondeur de Fabiroe dans lequel elle était tombée et fondit en larmes.

On s’empressa autour d’elle ; mais à tout ce qu’on pouvait lui dire, madame de Flize ne répondait que par des pleurs. La dame qui avait arrangé ce petit réeit jouissait intérieurement du résultat qu’il avait obtenu ; elle y voyait l’oecasion d’une autre narration qu’elle se promettait d’arranger si bien que l’innocence de son amie en sortirait parfaitement compromise.

Quand elle fut en état de parler, Hélène remercia la personne charitable qui lui avait tout appris.

— Grâce h vous, madame, lui dit-elle, je sais tout ce que je dois à mon mari. Vous avez bien fait de m’en instruire. Il ne me l’aurait jamais dit , lui !

L’aceent qu’Hélène mit dans ees dernières paroles leur donnait un air de reproche / ’ont son interlocutrice se montra blessée ; mais dissimulant soïî dépit sous une apparence de contrition :

— Ah! pauvre Madeleine, s'écria - t- elle après que madame de Flize se fut retirée , comme elle a bien fait de pleurer devant nous, qui sommes ses amies ! Que penserait-on si d’autres l’avaient vue?

Madan^e de Flize était partie dans un état de trouble, de confusion, de désespoir qui touchait à la folie. Mille projets violenta roulaient dans son esprit assiégé de remords et de

terreurs confuses. Elle voyait son nom , celui de ses enfants , livré à la risée et au mépris publies, et colporté de bouche en bouche, comme ceux des femmes perdues. Sa réputation était dono tellement avilie qu'on en pouvait faire le jouet d’une conversation de table, et qu’elle traînait dans les clubs et sur les boulevards de Paris !

Quand madame de Flize. arriva chez elle , l’égarement de son esprit était à son comble; elle écarta ses enfants qui s’attachaient à ses pas pour l’embrasser et monta chez son mari, décidée à tout lui dire, dut-il la tuer sur le coup.

Pâle et l’œil en feu, elle poussa la porte.

M. de Flize causait au coin du feu avec M. de Vauviilers.

Hélène s’arrêta brusquement sur le seuil.

— Entrez, Hélène, lui dit son mari, Armand se plaignait â l’instant même de ne vous avoir pas vue depuis longtemps.

M. de Vauviilers comprit à l’expression de son visage que madame de Flize était dans une de ces situations d’esprit qui entraînent les éclats les plus foudroyants. Il s’approcha d’elle rapidement, et lui offrant son bras avec l’aisance d’un homme du monde :

— Prenez garde, lui dit-il, penché à son oreille, si vous dites un mot, vous êtes perdue. Laisscz-moi vous sauver.

Le sang-froid de l’homme qu’elle s’était habituée à regarder comme \e maître de sa destinée dompta Hélène.

Le regard éteint qu’elle jeta à son cçmplice lui apprit qu’elle était soumise, et morne comme un automate elle s’avança vers son mari.

Armand craignait les suites d’un tête-à-tête; il resta et Georges le retint à dîner. Les efforts que faisait madame de Flize pour dissimuler son émotion avaient couvert ses joues d’une rougeur brûlante ; elle parlait pour s’étourdir. Le cliquetis des mots l’empêchait d’entendre le murmure de sa conscience, comme dans les nuits d’orage le vent qui souffle sur les montag ries étouffe le bruit des ruisseaux.

. Armand lui prit le bras pour la ramener au salon.

— Il faut que je vous parle, lui dit-il.

— Oui, pour la dernière fois, répondit-elle.

— Ah! pensa-t-il, ce sera une tempête; beaucoup de bruit pour rien !

Armand se retira fort tard. Toujours maître de lui, aucune autre émotion n’avait paru sur son visage que celle qu’il voulait montrer. Jamais peut-être il n’avait été aussi gai, aussi fertile en anecdotes.

Le lendemain matin, à cette heure où les boutiques ouvrent leurs volets, madame de Flize entra chez lui.

Elle portait sur son visage la trace de l’insomnie qui l’avait dévorée toute la nuit ; ses joues étaient plombées et ses veux enflammés.

— Il faut que cela finisse, dit-elle en allant droit à M. de Vauvillers, il y a trop longtemps

que cela dure... ma vie s’en va et s’épuise jour à jour... Tenez, mon cœur est comme une orange dont le sang tombe goutte à goutte... Où est mon repos? où sont ma tranquillité, mon sommeil ? mon bonheur, qu’est-il devenu ? Savez-vous bien que M. de Flize a failli être tué?... et pour qui?... pour moi!... Si on me l’avait rapporté mort, je me serais jetée par la fenêtre... Voilà mon nom qui court le inonde; demain il sera dans les journaux, peut-être... on en cause /on en rit! Partout où j’irai, le sang me montera au visage... flétrie, perdue, déshonorée ! Moi ! la fille de cet honnête vieillard qui m’embrasse et me bénit!... Ali! s’il me connaissait!... Voilà deux ans que je voudrais être morte... Savez-vous que ma fille apprendra à me mépriser? Quand je la baise au front, cette enfant, et qu’elle roule ses bras autour de mon cou, des larmes de feu s’échappent de mes paupières !... C’est un supplice de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants... il m’obsède, me brise, me tue ! j’ai fait de ma vie un mensonge éternel, un mensonge qui n’a point de trêve, une trahison qui ne finit pas... Cette nuit a été plus longue qu’une agonie... j’avais des fers rouges aux tempes... il me semblait que je devenais folle, je me suis regardée dans une glace et je me suis fait peur à moi-même ; et vous voulez que cela dure ! Non ! non ! Est-ce que je suis de fer, moi, pour résister à cette torture? Ne me dites rien, n’essayez pas de me

vaincre, taisez-vous !... Encore une journée comme celle d’hier, et l’on me trouve morte dans mon lit ! Est-ce que vous pouvez savoir ce que j’ai souffert lorsque cette abominable femme m’a tout révélé? tout, comprenez-vous bien? tout! J’ai senti mon cœur se fendre! Exposer à la mort un mari qu’on trompe, c’est une lâcheté ! car enfin Georges est le père de mes enfants ! Il ne m’a pas seulement soupçonnée, lui ! il ne m’a rien dit... Il a offert sa poitrine toute nue aux balles, il a versé son sang, et cependant je le trompais !... Tenez, c’est infâme! Tant d’honneur d’un côté et tant de perfidie de l’autre... je courais à lui, hier, pour tout avouer... s’il m’avait tuée, il eut été dans son droit! Quelle vie est la mienne!... toujours tremblante, effarée, inquiète, je ne rentre jamais chez moi sans que la terreur me fasse tinter les oreilles! Et vous croyez que je résisterai à toutes ces secousses! les meurtrissures sont au cœur! Voyez et dites-moi si je suis telle que vous m’avez rencontrée. Je traîne le remords comme un boulet... Est-ee que je dors, moi?... jamais, jamais, entendezvous ?

Madame de Flize parla quelque temps en- * core avec une exaspération et une volubilité extraordinaires, s’animant elle-même au bruit de ses paroles. Armand se garda bien de l’interrompre; il attendait que son emportement s’épuisât par son propre excès. Il savait qu’une objection eût été un coup de fouet à cette

colère aveugle, à ce désespoir intraitable.

— Vous m’écoutez, s’écria-t-elle enfin brisée déjà par sa violence, et vous vous taisez J M’écoutez-vous seulement? Mais parlez donc! que voulez-vous que je fasse? dites !

— Je suis à vous , corps et âme , répondit Armand d’une voix émue ; quoi que vous décidiez, je vous obéirai.

— C’est-à-dire que vous aussi vous êtes prêt à m’abandonner !

Armand s’attendait à ce revirement d’opinion ; l’habitude qu’il avait des femmes le rendait impassible à tous les brusques mouvements de leurs passions.

— Moi, vous abandonner, s’écria-t-il, vous m’aceusez quand je me sacrifie !

Hélène, qui avait dans ce moment une résolution sincère de rompre avec Armand, voulait cependant être toujours aimée; ce cri la désarma.

— Pardonnez-moi, dit-elle à M. de Vau-villers en lui tendant la main, je suis si malheureuse !

Ses genoux tremblaient sous elle ; elle tomba plutôt qlj’dle ne s’assit sur un fauteuil.

— Mon ami, dit-elle, c’est à votre générosité que je m’adresse ; si vous m’aimez, promeltezmoi de faire ce que je vous demanderai.

. — Je vous le jure.

Armand jurait toujours tout ce qu’on voulait.

— Eh bien ! il ne faut plus nous revoir,

M; de Vauvillers, qui s’attendait à cette prière, laissa échapper un mouvement pour faire croire à Hélène qu’il en était surpris.

— Oh ! reprit Hélène, et fort vite comme une personne qui craint d’être interrompue, il le faut absolument. Aimez-vous mieux qu’une catastrophe nous perde tous deux?... j’ai des enfants, vous m’oublierez, et puis, quand vous ne m’aimerez plus, vous reviendrez vers moi comme un ami... Croyez-vous que je sois heureuse? je vais être seule à pleurer, tandis que vous !... vous avez des amis, et puis vous vous marierez !... Ne comprenezvous pas vous-même que nous devons nous séparer? Quant à mes lettres... oh ! je ne vous les demande pas... vous les brûlerez un peu plus tard, lorsque vous" voudrez.

M. de Vauvillers, qui était resté debout, les bras croisés, sombre et muet, alla droit à son secrétaire, ouvrit un tiroir, prit un paquet de lettres et les montrant à Hélène :

— Les voilà toutes, lui dit-il d’un air désolé comme Werther parlant à Charlotte; ces let- , très, c’était ma joie, vous ne voulez plus que je les garde, qu’elles meurent !

Il les pressa sur ses lèvres tragiquement et, jeta le paquet dans la cheminée.

Les lettres s’éparpillèrent en tombant sur la braise; les unes restèrent devant le foyer, d’autres s’enflammèrent , gagnant de proche en proche celles qui gisaient autour dçs chenets.

Touchée de Faction d’Armand, Hélène s’élança pour en sauver quelques-unes. M. de Vauvillers la retint :

— Non , dit-il tristement , il faut qu’elles périssent toutes.

Armand en avait gardé douze des plus compromettantes qu’il avait mises à part après les avoir soigneusement triées. C’était en toute chose un homme que les' circonstances ne prenaient jamais au dépourvu.

II ne resta bientôt plus dans le foyer que des débris calcinés sur lesquels des étincelles rouges traçaient leurs méandres capricieux et dont les cendres voltigeaient sur les chenets.

Hélène laissa tomber son front sur les mains d’Armand.

— Maintenant vous êtes libre, reprit-il avec une intention qui ne pouvait pas échapper a madame de Flize.

— Libre! s’écria-t-elle, croyez-vous que le feu consume aussi le souvenir? Vous ne me comprenez donc pas? moi, libre! Eh bien! dites vous-même ce qu’il faut que je fasse !

— - Ce qu’il faut que vous fassiez, reprit Armand en jetant sur Hélène le regard de l’homme qui sonde la profondeur d’une cau> muette avant d’y plonger, il faut partir.

— Partir ! répéta madame de Flize qui tressaillit de la tète aux pieds.

— Oui, partir avec moi , sur-le-champ, quitter ce monde qui est entre nous et n’y plus rentrer. Il est encore des retraites incon-

nues ou le bonheur habite, des asiles solitaires où l‘ôn peut vivre et mourir à deux, un coin de terre plein de rayons où l’amour s’exhale comme un parfum! Venez !

— Et mes enfants ! s’écria Hélène.

Armand baissa la tête. À vrai dire, il ne tenait pas beaucoup à partir; l’important pour lui était de bien persuader madame de Flize de l’ardeur et de la sincérité de son amour, afin de l’enchaîner à sa destinée par l’expression même de cet amour. Madame Charpion pouvait lui manquer d’un moment à l’autre, et il n’était point décidé à garder Faustine le jour où la question du mariage serait franchement posée entre eux. Le dévouement d’Héicne était bien encore ce qu'il y avait de plus durable autour de lui.

— J’avais fait un rêve ! reprit -il en continuant le système de phrases romanesques qu’il avait adopté.

Puis il ajouta avec une vivacité extrême :

— Mais alors qu’ètes-vous venue chercher ici? Vous parlez de rupture et d’abandon comme d’autres parlent de bals et de concerts, et vous venez toute pantelante insulter à mon amour parce que Georges vous a défendue. Pauvre femme, qui croyez au dévouement la où éclate la vanité !

Hélène regarda Armand tout effarée.

— Oh ! laissez-moi continuer, dit-il, aussi bien faut-il que vous sachiez la vérité ! Est- ce donc la première fois que M. lé éémte de

Flize se bat? Il n’est pas une de scs maîtresses passées pour laquelle il n’ait dégainé. II a écrit l’histoire de ses galanteries avec la pointe de son épée. Les aimait-il toutes ensemble et l’une autant que l’autre ? Lui ! il a la vanité de la possession et rien de plus ! Demain il se battra peut-être; sera-ce pour vous cette fois encore? Mais s’il vous avait aimée, voils aurait-il quittée, lui qui promène son cœur dans , toutes les alcôves de Paris?

M. de Vauvillers jouait admirablement le trouble, la passion, l’emportement, le désespoir, la colère. Son cœur était Comme un volcan et les paroles débordaient de ses lèvres. Leur flux implacable atterrait Hélène. Avec un art profond et une ironie impitoyable , il sapait la loyauté de Georges et réduisait son dévouement aux mesquines proportions de la vanité.

— Est-ce donc parce que je vous ai trouvée bonne et secourable dans les heures de désespoir que vous me proposez froidement une séparation ? reprit-il avec une sombre violence. Est-ce parce que votre pitié.,, je n’ose plus dire votre amour, m’est venue en aide, que vous êtes si prompte?...

Un sanglot d’Hélène l’arrêta.

— Oh ! s’écria-t-elle , méritais-je cela de vo us ?

Madame de Flize était accourue chez Armand dé?ê|%9inée a rompre. Elle en sortit plus irrésolue , plus incertaine , plus indécise

que jamais , et le cœur bouleversé. Coupable envers son mari , coupable envers Armand , quelle que fût sa résolution , elle n’en prit aucune et quitta la rue Chauchat Famé saignante de mille morts.

Ce soir-là Armand soupa chez Faustine.

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