LE CHAPITRE DES CONFIDENCES
Le hasard voulut que M. de Flize fût en affaires lorsque sa femme rentra ; s’ils s’étaient rencontrés, peut-être la vérité eût-elle éclaté comme un coup de tonnerre.
Hélène s’enferma dans sa chambre et voulut prier; mais sa pensée était attachée à la terre et n’avait plus d’ailes pour s’envoler au ciel. Elle fît venir ses enfants, les prit sur ses genoux, les embrassa avec furie, tous deux serrés sur son cœur, comme si elle avait craint de les. perdre, puis les renvoya, sentant que les larmes la gagnaient.
Restée seule, Hélène ouvrit 'un livre, mais ses yeux mouillés ne voyaient rien ; ce qu’elle parvenait à lire, d’ailleurs, elle ne le comprenait pas; eile lisait en esprit le livre de sa vie écrit
en caractères de feu. Elle s’assit à son piano ; ses doigts tombèrent sur le clavier, qui rendit un son triste et doux ; ce gémissement harmonieux semblait répondre aux plaintes de son âme ; elle l’écouta jusqu’à ce que les dernières vibrations se fussent éteintes dans le silence. Une bouffée de vent enfla ses rideaux comme une voile, et répandit par la chambre ces vagues et fraîches senteurs que la nature exhale comme un soupir aux premières lueurs du printemps. Hélène se mit à la fenêtre et regarda les grands lilas de son jardin qui commençaient à bourgeonner, et les oiseaux ravis qui voltigeaient dans l’air tiède. Une hirondelle passa devant son balcon , fendit l’espace du bout de ses longues ailes noires, gazouilla et s’évanouit dans la lumière. Hélène la suivit d’un regard jaloux et désolé. Elle eût donné tous les jours qui lui restaient à vivre pour une heure de cette liberté joyeuse et vagabonde. Sa main distraite prit sur sa tige un camélia blanc et l’effeuilla lentement^ le vent prenait les pétales éclatants, les emportait dans son vol incertain et les précipitait à terre; ainsi toutes ses joies s’étaient flétries une à une.
De grosses larmes tombaient de ses yeux sans qu’Hélène songeât à les essuyer. Ses joues en étaient couvertes, comme ces beaux lis que la rosée du matin inonde; elle allait et venait, s’asseyait et se relevait, triste à la mort comme Desdémone chantant la romance du Saule, et ne pensant pas à ce qu’elle faisait.
Hélène avait fermé sa porte, mais madame de Monchenot, qui tremblait pour elle depuis le jour où le baron lui avait conté l’histoire du duel, força la consigne et monta chez son amie.
Hélène n’eut pas plutôt aperçu Caroline , qu’elle se jeta dans ses bras et se mit à pleurer avec sanglots. Caroline s’effraya de ce mouvbr ment impétueux et de cette émotion profonde.
— Mon Dieu ! qu’as-tu? s’écria-t-elle.
— Je suis perdue*! répondit Hélène.
Son cœur si longtemps fermé s’ouvrait en fini Il palpitait à se rompre sous la main de Caroline.
Madame de Monchenot crut sérieusement à une catastrophe. Elle serra Hélène dans ses bras comme pour la protéger, et l’embrassa comme une mère son enfant.
Hélène était dans un de ces moments où l’âme s’épanche violemment ainsi que l’eau d’une source trop pleine. Elle prit les mai ds de Caroline dans les siennes et lui raconta toute son histoire. ,
Vingt fois les sanglots l’interrompirent et vingt fois elle recommença son lamentable récit, ne cachant rien, n’omettant rien et montrant aux yeux de son amie épouvantée toutes les plaies de cette âme qui n’était pas née pour le mal et que le mat rongeait.
— Voilà tout, tout! s’écria-t-elle en finissant; à présent, tu vas me mépriser. - ^
— Je te plains , pauvre Hélène donc que moi aussi je sois sans repi pondit Caroline.
— Toi !
Les deux amies se regardèrent Hélène tout étonnée, Caroline calme et sereine.
— Oui, moi, reprit-elle.
— Mais c'est impossible, tu souris, toi, tu es heureuse.
— Peut-être; ce sera, si tu veux, un échange de confidences.
Avec une délicatesse exquise, Caroline avait détourné de leur cours les pensées d’Hélène, en les forçant à se porter sur son amie. Elle avait transformé le juge en coupable, et d'un seul coup détruit la confusion d’Hélène ; il fallait la sauver et non pas la faire rougir.
Madame de Flize , attentive et consternée , contemplait Caroline.
— Si tu dis vrai, queje te plains ! reprit-elle.
Elles s’embrassèrent comme deux sœurs et se placèrent l’une près de l’autre les bras entrelacés.
— L’histoire de mon mafiagé, c’est l’histoire du tien, dit Caroline. On me fit épouser le baron de Monchenot parce qu’il portait, ainsi que moi, un nom honorable, et que nos fortunes étaient pareilles. Du reste, nous nous étions vus quelquefois dans le monde. Je crois même que nous avions tourné trois tours de valse ensemble. Notre connaissance était donc faite; selon le monde, nous avions pu nous apprécier mutuellement. Il est certain que M. de Monchenot valsait fort bien et que je ne dansais pas mal. Il y avait donc compatibilité
d’humeur. Au commencement , les parures nouvelles, les bals, les visites, les présentations remplirent ma vie; ma lune de miel fut une lune de chiffons.
— Comme la mienne une lune de romances, dit Hélène.
— AuTmut d’un certain temps, il me parut que les robes et les chapeaux ne faisaient pas le bonheur. Je le cherchai autour de moi, je n’y trouvai même plus mon mari. Cependant je n’étais pas seuie. Un ami de M. dé Monchenot se rencontra par là.
— Toujours un ami!
— Voudrais - tu , par hasard , que ce fut un ennemi? Nos ennemis ne vont pas chez nous!
Hélène inclina sa tête sans répondre et Caroline continua :
— Cet ami, — tu me permettras de taire son nom, il ne vaut ni plus ni ïnoins que d’autres, bien qu’il vaille mieux que M. de Vauviîlers, — cet ami, dis-je, m’aima, ou tout au moins fit semblant de m’aimer. Malheureusement, c’est bien pour nous la même chose. J’étais seule; mariée, on l’est presque toujours... Que te dirai-je?... j’en vins à l’aimer aussi, ou, peut-être, à me persuader que je t’aimais , car lorsque j’y pense à présent...
— Quoi! c’est fini déjà?
— Ce qui n’a pas beaucoup commencé, ma pauvre Hélène, n’a pas grand’peine à finir,
— Que veux-tu dire?
— Ceci tout simplement , que l’amant m’a guérie de l’amour.
Hélène, la surprise peinte sur le visage, regarda Caroline.
— Tu ne me comprends pas , reprit-elle.
Me comprendrais-tu si je te disais que le mari guéri du mariage?
— Il y a les enfants, répondit Hélène.
— C’est la circonstance atténuante, reprit Caroline avec un sourire. Tout d’abord , ma chère, nous étions fort romanesques l’un et l’autre, quelque chose comme Roméo et Juliette avant le balcon : je cherchais son regard dans les étoiles ; il écoutait ma voix dans les murmures du feuillage. J’étais sincère dans toute cette poésie éthérée... Un poëte que je connais m’a toujours dit que j’avais la physionomie d’une ballade... Quant a lui, c’était un homme, rien de plus, rien de moins. Le substantif dit la chose. Les hommes n’ont jamais le temps d’être sincères en amour : c’est* leur récréation ; c’est toute notre vie, a nous.
— A toi aussi?.,. Tu es bien gaie, cependant...
— Oh! moi, j’ai jeté la poésie à la mer quand j’ai vu que la poésie allait me faire sombrer. Ce fut un soir d’automne; les bois avaient des feuilles d’or illuminées par le soleil couchant; nous étions seuls, l’ami de M. de Monchenot et moi, dans un pavillon au bord d’un ruisseau qui chantait parmi les cailloux et les herbes. Était -ce un rendez-
vous? Je le crains. Il me semble que nous en étions venus la , je ne sais comment, ni par quels chemins. On n’y songe que lorsqu’on y est.
— Que ne meurt-on en y allant!
— Si l’on mourait si vite , on n’aurait pas le temps de se repentir. Ya, ma pauvre sœur, le repentir nous vient de Dieu et nous y ramène.
Hélène baisa silencieusement la main de Caroline, qui si doucement la relevait de sa confusion.
— C’était à cette heure , ajouta madame de Monchenot, où la terre embrasée sourit au ciel comme une fiancée. Les alouettes perdues dans le firmament saluaient le soleil à son déclin. Je regardais les campagnes charmantes qu’une brume lointaine voilait déjà ; j’étais heureuse et triste tout à la fois... Notre ami ine tenait la main... On aurait dit que lui aussi s’enivrait de cette joie mélancolique qu’on trouve à contempler les champs magnifiques à cette heure où la sérénité descend du ciel..*. Il £#ta ma main à ses lèvres... Je la lui laissai; son bras glissa comme un serpent autour de ma taille, et tout à coup je sentis son haleine brûlante sur ma joue. Tout le sang de mes veines me vint au cœur. Je ne te répéterai pas le récitatif de donna Anna surprise par don Juati. Tu l’as entendu aux Italiens. Ja-v mais je n’oublierai cette heure... Chaque mi-i nute a laissé dans mon souvenir une trace de^j?
feu... 4e temps lui-même ne l’effacera pas; quand je sortis du pavillon, cet homme que j’avais aimé, je le méprisais!
— Tu étais sans tache* toi ! -
— Est-on pure quand on a l’âme souillée ? s’écria Caroline, qui s’accusait généreusement > afin qu’Hélène ne s’humiliât pas. Entre nous, il n’y a pas d’autre différence que celle d’une circonstance et du hasard. Peut-être j’eusse cédé la veille! Ce que j’ai fait alors, tu peux le faire aujourd’hui. D’abord, je voulais tout avouer à mon mari... Une réflexion plus mûre m’en a empêchée ; mais comme j’avais une faute a réparer, je me suis consacrée à son bonheur.. . Rien ne m’a plus coûté pour y arriver, et j’y suis arrivée. Il ne sait pas que cette paix qui l’environne et cette joie qu’il trouve à son foyer viennent du repentir... Il en jouit, et si je pleure, mes larmes sont une offrande que j’adresse a Dieu. Tu ne sais pas combien la patience et la bonne volonté rendent faciles les çhoses qui semblent impossibles... J’ai ramené M. de Monchenot à moi... Je crois vrai-> ment qu’il me préfère au whist... J’ai toute sa confiance, et je ne sais pas s’il pourrait rien entreprendre sans me consulter. Ce bonheur dont je l’entoure, c’est aussi le mien. Croismoi, Hélène, il y a plus d’égoïsme qu’on ne le pense à rendre les gens heureux.
— Mais le puis-je, â présent? s’écria Hélène.
— On le peut toujours. Mais d’abord, romps avec M. de Vauvillcrs.
— Le raalheuref^^fel së mort que tu demandes î
— Nous avons toutes et toujours de ces illusions ; quelle femme ne croit pas que celui qu’elle aime est prêt à mourir au premier signe d’abandon? Ces désespoirs-là conduisent leurs victimes au café de Paris... Ce sont là les plus sincères... D’autres les conduisent au Ranelagh.
Hélène fit un geste d’horreur.
— Écoute, reprit sévèrement Caroline , lu as vingt-six ans, un an de moins que moi, et tu raisonnes comme une petite fille. A ton âge, ma chère, les 'femmes de Paris doivent avoir intérieurement quarante ans. L’expérience et l’observation les leur donnent. Tu rompras avec M. de Vauvillers, et tout de suite. 11 ne se tuera pas. A Paris, on n’a pas le temps de se tuer... Et puis, il n’y a que les gens de cœur qui se tuent, or M. de Vauvillers n’en a pr^s.
— Lui! s’écria madame de Flize avec un accent où éclatait toute la force de sa croyance en lui.
— Il n’en a pas, te dis-je! reprit Caroline avec plus de force. Comment s’est-il conduit envers toi? Il t’a dépouillée, il t’a volée ! Oh ! ne me repousse pas... S’il faut déchirer ton cœur pour en arracher son image, je le déchirerai... C’est une âme gangrenée par les mauvaises passions. Tout est mensonge en lui... Il ne t’a jamais aimée... Tu as été pour lui une chose qu’on exploite... Tu as payé son état
dans le monde avec des larmes !... A-t-il rien diminué de son luxe? Il Pa augmenté ! Regarde-toi, pauvre amie , et dis-moi si la passion qui plombe les joues, creuse les yeux, pâlit le front, est un amour sincère et dévoué ! Tu as été la victime, il a été le bourreau. Et cependant que faisait Georges, ton mari? Il te couvrait de son honneur et de sa vie ; il ne parlait pas, celui-là , il agissait. Il lavait de son sang l’injure qu’on t’avait faite... et après il se taisait !
— Eh bien ! s’écria Hélène , j’irai trouver M. de Flize, je lui dirai tout ce que j’ai fait, je me mettrai à ses genoux , et lorsqu’il m’aura entendue, s’il me tue, j’embrasserai ses mains. Ce sera le châtiment après la confession.
Hélène s’était levée; le visage en feu, elle courait vers la porte, lorsque madame de Monehenot la prit dans ses bras.
— Reste, malheureuse, lui dit-elle. Veuxtu donc empoisonner sa vie?
— Pourquoi veux-tu que je mente toujours? Le mensonge me brûle, c’est le ver qui me ronge.
— Eh bien ! ce sera ta punition ! J’ai bien la mienne aussi. As-tu le droit d’anéantir le repos de Georges ? Il y a de ces confessions qui brisent le cœur comme ces poisons qui font éclater les vases où on les renferme. Tais-toi et souffre. Le bonheur de ton mari sera ton pardon, tes souffrances ton châtiment.
Hélène retomba auprès de son amie, vaincue
( L désignée,. A cet esprit exalté Caroline avait h abi 1 e m e n t m cm t vé 1 e sacrifice dans le silence. Elle ne lui avait pas dit : « Tais-toi| c’est prudent;» mais bien : «Tais-toi e't souffre. » Hélène 'accepta le silence comme une rédemption.
— Tu ne reverras plus M. de Vauvillers, continua madame de Monchenot.
Madame de Flize Inclina la tête.
S’il a des lettres de. toi , peut-être voudra-t-iî s’en "servir.
— Oh ! il les a brûlées devant moi T '
— Toutes?
— Oui, toutes ; comme je voulais en sauver quelques-unes, il s’y est opposé.
— C’est étrange, reprit Caroline en secouant la fête d’un air de doute.
— Mon Dieu ! Caroline, quelle opinion as-tu de lui ?
— La plus mauvaise... de lui et de tous. Mais tu ne vois* donc pas comment ils vivent, ces misérables ! Lequel d’entre eux n’est pas perdu de (Jfcttes et de débauches?... Exploités par leurs jfassions d’abord, plus tard exploitant le monde au profit^le ces mêmes passions , et complfces toujours, au commencement par vMûv vanjté, à la fin par leurs vices, de toutes les choses dâèjîe&f0t^ïPân^ises. Ils battent des cartes toute la nuit comme des laquais... et ceux-là qui n’empruntent pas , que font-ils? Oh ! j’ai appris à les connaître depuis que je ne les crains plus. Ouvre les yeux et regarde. Ce monde-là est tout plein de Vauvillcrs.
Hélèpc cacha son visage brûlant entre ses mains.
— Tais-toi ! tais-toi ! cria-t-elle.
— Je voudrais que toute l’indignation qui remplit mon cœur passât dans le tien , reprit madame de Monchenot, tu serais sauvée !
Elle s’arrêta un instant pour calmer sa propre émotion et continua :
— Si M. de Vauvillers a brûlé toutes tes lettres , c’est bien ; s’il en a conservé quelques-unes, ce que je crois, il hésitera sans doute à s’en servir... Il connaît Georges. La crainte, d’ailleurs, ne doit pas t’arrêter. Persuade à ton mari de quitter Paris... au besoin, Jes médecins nous ÿ aideront... Vous partirez pour votre terre des Cloyettes... je t’y accompagnerai... Si M. de Vauvillers tentait de t’y suivre... c’est moi qui le recevrai. Mais il faut partir tout de suite et sans explica-* tion.
— Je partirai, dit Hélène les yeux tout humides.
— Embrasse-moi, pauvre amie, reprit Caroline, nous resterons aux Cloyettes jusqu’à ce que tu sois guérie.
Les deux, amies causèrent quelque temps encore ; elles étaient ensemble lorsque la femme de chambre d’Hélène vint la prévenir que M. de Vauvillers, qui venait d’entrer chez le comte, demandait à la voir.
Hélène tressaillit et regarda son amie.
— Dites â M. de Vauvillers, répondit Caro-
Si
line, que madame de Flize est souffrante et qu’elle ne veut voir personne.
La camériste sortit.
— J’ai pris le commandement, reprit Caroline, et voilà la bataille engagée.
Dès le soir même, Hélène parla àM. de Flize d’un voyage aux Cloyettes, qu’ils n’avaient pas . visitées depuis trois ans. M. de Chamarande, qui se trouvait là, applaudit à ce projet; le comte était un peu las, on le sait, de la vie parisienne ; sa récente blessure lui avait fait faire de sérieux retours sur le passé. Il ne repoussa donc pas l’idée de sa femme et Finit par accepter, sauf à en remettre l’exécution après les courses de la Croix-de-Berny, qui devaient avoir lieu dans très-peu de jours, et pour lesquelles on avait fait de magnifiques préparatifs.
— Nous irons ensemble à ces courses, dit-il à Hélène, c’est un adieu à mes folies , et nous partirons après. <
Hélène respira et se crut sauvée, protégée qu’elJe^etait maintenant par Georges et Caroline.
Armand resta plusieurs jours sans la voir et j sans lui écrire. Une fois seulement, il envoya I demander de ses nouvelles.
Bien que Faustine reçut trèsrpeu de monde depuis qu’elle avait entrepris de livrer la ba- ,;| taille décisive qui devait être l’Austerlitz ou le Waterloo de ses campagnes, elle fut informée du duel dans lequel Mi de Flize avait été blessé | par Adrien.
Elle voulut en connaître le motif et l’apprit; cependant, on lui en parla comme d’un soupçon bien plus que d’une certitude.
Armand , qui redoutait une indiscrétion , avait employé auprès de Faustine ce moyen qui réussit presque toujours aux femmes : il avait redoublé de prévenances et d’attentions. Dans les épanchements de l’intimité, sa tendresse était allée jusqu’à des paroles qui faisaient luire le mariage aux yeux éblouis de Faustine, comme brillent les éclairs d’un phare dans les ténèbres de la nuit.
Quand il comprit qu’elle était instruite et disposée au soupçon, il courut hardiment audevant d’une explication.
Faustine l’accepta ; c’était une maladresse , et Armand en profita ; le soupçon doit être muet. Aussitôt qu’il parle, on l’égare.
— » Parbleu! dit Armand, on me fait les honneurs d’une bonne fortune dont malheureusement je n’ai pas la moindre faveur.
Faustine réprima un geste de colère.
— Oh ! reprit Armand, entre nous, et quoique très-jolie, vous pouvez bien avouer que madame de Flize l’est aussi. On m’a fait une terrible réputation de Lovelace... Je puis bien vous confesser que je ne la mérite guère. Le bonheur m’a rouillé, ajouta-t-il en baisant la main de Faustine.
— Vous me flattez beaucoup aujourd’hui, dit la courtisane en attachant sur Armand un regard inquiet.
— Je m’efforcerai de ne plus vous flatter du tout en essayant de me mettre au niveau de ma réputation, répliqua-t-il gaiement. En somme, ce doit être un métier fort divertissant que celui de séducteur, et je m’en vais m’y mettre dès ce soir. Il est certain qu’on doit éprouver des joies infinies à écouter soixante et douze fois Don Pasquale pour le bonheur enivrant de contempler la moitié de son âme tête à tête avec son mari ; respirant quotidiennement la poussière du bois de Boulogne â la suite d’une calèche où l’on est quatre; à user ses doigts et sa cervelle à écrire des billets doux qui disent à perpétuité la même chose; à suivre son idole de bal en bal six mois durant, pour le plaisir divin de la voir tourner aux bras d’imbéciles qui lui disent des fadeurs h l’oreille ; à s’habiller de pied en cap dès huit heures du soir, pour marcher à la* première réquisition ; â se nourrir de concerts où la férocité des artistes vous inflige des tourments inconnus sous prétexte de variations ; à se mettre de faction dans un boudoir, où l’on goûte les délices d’entendre les madrigaux de Faublas en apprentissage; à abdiquer sa personnalité, son indépendance, toutes les fantaisies de l’heure et de l’imagination pour la volupté de marcher en laisse d’uœ divinité de salon trop grasse quelquefois ou trop maigre le plus souvent ! Diable ! voilà une félicité a nulle autre pareille, et je m’en veux de ne m’eu être pas abreuvé plus tôt. Désormais, au lieu
de prêter mon appartement a des Alcibiades de tous pays qui s’y délectent avec des Saphos de toutes conditions , je le garderai pour moi.
Vous l’aviez prêté?
— Hélas! oui.
— A qui donc?
— Ma foi, à l’ami de mon ami’.
— M. de Monehenot ?
— Chut! fit Armand en posant un doigt sur les lèvres de Fausiine.
Faustine partit d’un éclat de rire.
— Quoi! le baron ! reprit-elle; introduisez donc des maris dans votre ménage!
~~ Il est certain que les célibataires ont plus de moralité.
— Et il a laissé blesser ce pauvre Georges !
— Que vouliez-vous qu’il fît contre un jaloux qui a parlé de tout massacrer dès le premier mot?
— Qu’il se nommât.
— Ma chère, c’est trop romain. On ne parle plus latin en français.
— Ainsi, Adrien disait la vérité?
— Ma foi oqi, cette vérité vraie dont parle Figaro.
— Mais, s’écria Faustine, c’est une situation de vaudeville. L’amant qui sert de témoin au mari !
— Ceci démontre que la Providence est quelquefois plus spirituelle que M. Scribe luimême. Quant à moi, j’ai voulu que le vaude-
ville en restât là ; dès le lendemain, j’ai signifié congé à mon locataire. Ces mœurs-là pouvaient à la fin me compromettre et faire manquer mon mariage... car, enfin, on finit toujours par se marier.
Cela fut dit d’un air moitié sérieux, moitié riant, qui désarma Faustine. Les dernières paroles, surtout, se pouvaient entendre de diverses façons, et grâce au regard rapide qui les accompagna, Faustine les entendit comme il lui plaisait de les comprendre.
— Pauvre Georges ! reprit-elle. Vrai, je le plains.
— Moi, je plains M. de Monchenot.
— Pourquoi ?
— Sa femme lui reste et madame de Flize part pour la campagne...
Si Faustine eût conservé quelque soupçon, ces quelques mots lestement dits les eussent dissipés. Elle éclata de rire et oublia tout.
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