LA FLEUR DES POIS
Après trois semaines de fièvre violente, la convalescence d’Hélène était venue ; elle était douce et tranquille comme ces heures sereines qui suivent les orages ; madame de Monchenot, madame Charpion, Georges et M. de Chamarande passaient presque tout leur temps auprès d’elle ; M. de Vauvillers la visitait fréquemment; mais qu’il fût seul auprès d’Hélène, ou en compagnie, il n’avait jamais, ni directement , ni indirectement , ramené l’entretien sur ces questions brûlantes qui calcinaient lentement la vie de madame de Flize. La pauvre femme , qui depuis longtemps n’était plus habituée au repos , était reconnaissante à Armand du mal qu’il ne lui faisait pas. Quant à lui, comme ces tortionnaires qui abandonnent leurs victimes après les avoir
conduites aux portes du tombeau , il laissait a la comtesse le temps de trouver de nouvelles forces pour de nouveaux déchirements. Faustine pourvoyait d’ailleurs à tout son luxe et Félicité à tous ses besoins.
L’espérance, raisonnée comme une spéculation , à laquelle la laitière avait ouvert son âme, la rendait compatissante aux souffrances d’autrui. S’étant aperçue du mal que faisait à madame de Flize la présentation de ces Jactures que les fournisseurs ont, par une étrange fatalité, l’habitude de porter dans les moments* les plus inopportuns, elle avait donné ordre a la femme de chambre djHéiène de lui faire remettre tous ces papiers sans en parler à sa maîtresse.
— C’est une affaire entendue entre nous, lui avait -elle dit, je suis chargée de tout régler pendant sa maladie.
La femme de chambre obéit et tous les mémoires tombèrent aux mains de Félicité. La bergère fut effrayée du nombre et du chiffre total de ces mémoires dont plusieurs étaient d’une date ancienne; elle n’y vit rien qu’un témoignage de l’incurie et du désordre où vivait son amie, et sa pensée n’alla pas plus loin. Pour couper court h toutes les réclamations, elle fît venir chez elle les créanciers d’Hélène et prit avec eux des arrangements qui éteignirent la colère des plus récalcitrants. La paix se fit autour de madame de Flize comme par enchantement. Dans les commencements
elle l’accepta sans autre sentiment que celui d’une joie intérieure et sans en rechercher la cause, mais plus tard elle s’en étonna^ et, ne voyant rien venir, elle questionna sa femme de chambre timidement. Sa crainte était que Georges n’eût tout arrêté au passage.
— Madame sait bien, répondit la camériste, que tout cela est arrangé.
Hélène pâlit.
— Arrangé, reprit-elle, et par qui ?
La camériste pensa que madame de Flize avait perdu la mémoire dans un accès de fièvre.
— Mais par madame Charpfbn qui s’en est entendue avec madame. Nous avons tout renvoyé chez elle suivant l’ordre qu’elle m’en a donné.
— C’est vrai , dit Hélène , je l’avais oublié.
Quand madame Charpion entra , madame de Flize se jeta dans ses bras et l’embrassa en pleurant.
Lorsque madame Charpion sentit sur ses joues les baisers humides d’Hélène et sur sa poitrine les palpitations de ce cœur tout sanglotant, une émotion incroyable la prit tout entière, et des larmes jaillirent de ses yeux. Elle l’embrassa vingt fois avec frénésie , collant ses lèvres aux cheveux, aux mains-, au front d’Hélène.
— Va, ma petite, tu es mon enfant, toi, ne crains rien tant que je serai là, lui dit-elle dans un élan de tendresse maternelle; quand tu pleures, mes entrailles brûlent !
Elle prit Hélène dans ses bras et la serra h l’étouffer ; s’il eût fallu tout son sang pour lui éviter une insomnie, elle Peut donné avec ivresse.
Depuis que sa femme était malade, Georges s’était rapproché d’elle. Heureuse , il la négligeait ; malheureuse, il l’aimait. Et puis, il faut bien le dire, M. de Flize commençait à être las de la vie qu’il avait traînée du club à Chantilly, des coulisses de l'Opéra au Champde- Mars, entre le lansquenet et les chevaux, passant des caries aux lorettes , et de sa loge d’avant-scène aux écuries. Il commençait à comprendre que eette existence était bien creuse et bien misérable, et que c’était une honte d’employer le nom de son père , sa fortune et son intelligence à de pareilles choses presque toujours inutiles quand elles ne sont pas stupides ou dégradantes.
Il revenait au foyer domestique, aux saines et honnêtes pensées, au désir du travail, ce qui est presque le travail déjà ; il trouvait des douceurs inaccoutumées à caresser ses enfants, à les entendre, à se préoccuper de leur avenir, et cherchait dans le trouble de son cœur s’il n’y avait pas à la vie d’un homme un but plus sérieux et des destinées plus nobles que les destinées et le but qu’il avait poursuivis.
M. de Flize rentrait dans le droit chemin, malheureusement il y rentrait trop tard.
Ce retour de Georges remplissait les jours
d’Hélène tout ensemble de repentir et de consolation ; son cœur lui disait que, plus rapide, ce retour lui eût épargné bien des larmes, mais en même temps sa raison lui démontrait que, pour s’être fait attendre, il devenait inutile. Cependant la sensibilité naturelle de son cœur lui faisait accueillir avec joie ces témoignages d’une tendresse qui s’étendait de la mère aux enfants, et qui ramenait la confiance et l’intimité au foyer de la famille.
Mais les douceurs de ce rapprochement, empoisonnées déjà par le remords, étaient menacées à l’extérieur par un danger dont madame de Flize ne se doutait pas.
Un jour qu’Adrien Bouzonville — il y avait déjà quelque temps de cela — se rendait chez Armand, il avait rencontré sous la voûte de la maison de la rue Chauchat une voiture arrêtée devant la porte à laquelle il venait lui-même de sonner.
Armand , qui attendait Hélène, n’avait pas reçu Adrien.
La vue de cette voiture , dont les stores étaient baissés, intrigua vivement Adrien, qui, ainsi que tous les désœuvrés, était curieux comme une lorgnette et bavard comme un journal. Il attendit, et vit descendre du coupé une femme dont le visage disparaissait sous un voile épais.
Elle passa comme un éclair. Un grand manteau de velours noir empêchait de distinguer sa taille.
C’était le temps où la mode taillait de ees sortes de manteaux, et toutes les femmes de la connaissance d’Adrien en portaient.
Le chapeau de crêpe blanc ne disait rien non plus. Des précautions que prenait l’inconnue pour se rendre chez Armand il résultait seulement cette certitude qu’elle était du monde. Une danseuse eût agi plus librement.
Ce mystère excita la curiosité de M. Bouzonville. N’ayant rien à faire de son temps, il consacra trois ou quatre heures par jour à surveiller le rez-de-chaussée d’Armand , apostant un commissionnaire dans la rue, lorsque luimême ne pouvait pas y rester.
Trois ou quatre fois il vit la voiture et l’inconnue, mais la voiture n’étaitjamais la même; le côctier ne savait rien, ayant été pris dans la rue; quant à la visiteuse, elle disparaissait comme un fantôme lugubre, enveloppée qu’elle était toujours dans son éternel manteau noir.
Un jour, vers deux heures, s’étant présenté inutilement chez madame de Flize à laquelle il rendait quelques visites, Adrien rencontra la comtesse comme il sortait. Il avait plu dans la matinée, et le manteau de velours noir de madame de Flize était tacheté çà et là de gouttes d’eau.
Deux heures auparavant, un manteau tout à fait pareil avait pénétré chez M. de Vauvillers.
Comment se faisait-il qu’étant sortie par ce mauvais temps, madame de Flize n’eût pas pris sa voiture ?
Ce raisonnement traversa comme un éclair l’esprit d’Adrien. Il observa la chaussure de la comtesse et remarqua que les bords en étaient mouillés et légèrement salis vers le bout. Elle était donc sortie à pied, et la voiture qui la ramenait, elle l’avait prise à quelque station.
A peu de temps de là, Adrien vit descendre l’inconnue rue Chauchat; elle portait ce jourr là un cachemire blanc à grandes palmes, et une capote de tulle rose.
— Pour le coup, dit-il, je saurai bien à quoi m’en tenir sur mes soupçons.
Il prit une citadine, en baissa les stores, et courut sc placer en observation non loin de l’hôtel de Flize, au coin de la rueBoursault et de la rue Blanche. A l’affût, derrière un pli de l’étoffe, il attacha sur la porte le regarcb infatigable du tigre qui attend les gazelles . ; >
Au bout de deux heures , un cachemire blanc à grandes palmes et une capote rose passèrent la porte.
La personne qui les portait s’arrêta chez le concierge et se retourna. C’était madame de Flize.
— La belle histoire ! s’écria M. Bouzonville, en se frottant les mains.
Adrien Bouzonville appartenait à cette classe de jeunes gens oisifs et ridicules qui partagent leur vie entre le boulevard des Italiens et le bois de Boulogne, sans autre occupation que celle de ne rien faire. Leurs exploits se haussent jusqu’à séduire quelquefois une quatrième
ingénue du théâtre des Délassements-Comiques, bonne fortune, dont la perpétration leur a été ménagée par d’obligeantes personnes, et leur esprit va jusqu’à répandre la nuit les sots propos qu’ils ont récoltés le jour.
Adrien Bouzonville, fils unique d’un ancien receveur général de la Nièvre, mangeait bêtement à Paris l’héritage paternel, écorné déjà avant la majorité. Cet honnête garçon, bachelier ès lettres comme tout le monde et bon diable au demeurant, menait sans y être contraint un genre de vie qui paraîtrait un accroissement de peine si on l’infligeait aux condamnés à la déportation,, pour peu que ces déportés eussent de l’esprit.
Son univers allait de la rue Grange-Batelière à Madrid ; cependant il lui était arrivé de pousser à l’est jusqu’au théâtre desFolies- Dramatiques où il avait séduit, à prix débattu, sa première maîtresse, et à l’ouest jusqu’à Satory où il avait perdu son premier pari. Le matin, à midi, il fumait quatre ou cinq cigares coup sur coup, parce qu'il lui semblait de bon goût d’empester le tabac dès l’aurore. Deux ou trois fils de famille se réunissaient à déjeuner chez lui et parlaient de leurs maîtresses comme des mousquetaires gris, innocentes forfanteries qui ne trompaient personne, eux moins que tout autre ; à trois heures Adrien et ses amis partaient pour le bois où ils faisaient un terrible tapage , domptant toutes sortes de chevaux impassibles et pacifiques,
vidant chez Bornes deux ou trois bouteilles de vin de Champagne, accablant d’œillades assassines les lionnes émérites dont la mode vote le tarif, et ne manquant jamais de tourner la tête de tous côtés pour qu’on les remarquât lorsqu’ils serraient une main passée nonchalamment par la portière d’un coupé.
A six heures il revenait au pas, triomphant, superbe, émerveillé, et dînait au café de Paris ou au Club; après quoi il se transportait chez Tortoni où bravement il fumait de nouveaux cigares en compagnie d’autres niais qu’il éblouissait du récit de ses batailles équestres. En été Adrien se tenait devant le petit perron du café, assis le dos au mur, parlant haut et jetant au nez des femmes la fumée de son cigare ; en hiver il s’enfoncait dans le fumoir obscur où viennent s’abattre les soirs de pluie les cinquante oisifs qui promènent éternellement leur nullité sur l’asphalte do boulevard. Vers neuf heures, Adrien allait perdre une heure ou deux encore à l’orchestre des Variétés ou du Vaudeville , lorgnant les actrices et faisant de petits signes d’amitié protectrice aux débutantes. A la fin du spectacle, il rôdait un instant avec les désœuvrés qu’il avait rencontrés, retournait à Tortoni , y restait jusqu’à minuit mêlant un flot de sottises au torrent de bavardages qui coule incessamment dans ce lieu; puis à l’heure où le fumoir perd ses habitués à court d’extravagances , il s’en allait au Club, dissertait un instant sur la nou- 2 2
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velle du jour, la courtisane à la mode, le cours de la rente, se plaçait à une table de whist oir de bouillotte, perdait ou gagnait une centaine de louis et rentrait chez lui, rue Taitbout, à quatre heures du matin.
Le lendemain c’était à recommencer ; ce qu’il avait faille lundi, on était sûr qu’il le faisait le samedi ; il n’y avait pas d’homme plus tenace dans ses habitudes. M. de Flize disait de lui qu’il avait organisé le désordre et systématisé l’oisiveté. Cette existence d’écureuil dans sa cage avait pour épisodes les courses du printemps et les courses d’automne, le bal Mabille et les soirées du Ranelagh dont il était un des plus fidèles sectateurs.
Lorsque, après la mort de son père, il vint s’établir à Paris, Adrien, âgé de vingt-trois ans et maître d’une fortune considérable, avait donné pour but unique à son intelligence d’être admis au club de la rue Grange-Batelière. Tous ses efforts tendaient à ce but; il n’en concevait pas de plus beau ni de plus grand. A vingt-six ans, Adrien fut reçu ; le jour où, décoré d’une carte verte fichée entre le ruban et la forme de son chapeau , il eut le droit de grimper sur la tribune officielle du Club au Champ-de-Mars , en présence de mille équipages et de cent mille curieux, Adrien éprouva la joie immense d’un soldat qui vient de conquérir l’épaulette d’argent. Plus tard, six mois après , son orgueil de jockey égala sa joie de néophyte. Ce jour-là, M. Bouzonville lut dans
les journaux de Paris, à l’article des courses, ces trois lignes éblouissantes : Handicap de mille francs , six chevaux engagés , quatre ont couru ; Job à 31. de P... a gagné; Baliverne à M. Adrien de Boùzonville a été distancé .
L’entre-filets, en même temps qu’il signalait le nom de Boùzonville à la postérité, l’ennoblissait. Adrien songea sérieusement à conquérir la particule. Puisqu’on la lui donnait, c’est qu’il la méritait. Ce fut un but nouveau à son existence. Il fit graver des cartes de visite où le de brillait en lettres magnifiques et se réserva de les émettre peu a peu. La particule devint son bâton de maréchal.
Adrien avait pris l’amélioration de la race chevaline au sérieux. Mais dans son aveugle admiration pour toutes les choses qui relevaient du sport, il pariait avec une constance héroïque pour le favori des courses et perdait avec acharnement.
Mais la mauvaise fortune n’ébranlait pas scs convictions.
Le jour où il fit courir pour la première fois, il parut sur le boulevard dès le matin et s’y promena jusqu’au soir. Il lui semblait que tout le monde le regardait.
Adrien savait de littérature ce qu’il en trouvait dans les feuilletons qu’il lisait par hasard, et de politique ce que lui en apprenaient les hommes d’État du Club entre deux coups de bouillotte. 11 n’ouvrait jamais un livre ni
vieux ni jeune, mais il avait, par exemple, sa stalle louée d’avance aux premières représentations des quatre théâtres de vaudevilles. C’était la seule protection qu’Adrien accordât aux lettres.
A minuit, chez Tortoni, il jugeait de l’œuvre nouvelle en maître , sapant et démolissant toute chose avec un dédain magnifique. En général, ce qu’il éreintait, en style d’orchestre, était charmant et fin , mais en revanche ce qu’il louait ne valait rien.
Voué de naissance aux modes de Fan prochain , Adrien portait des habits comme on ne les faisait pas encore, trop larges quand ils étaient aisés, trop étroits quand ils étaient justes. En matière de vêtement, il se vantait de devancer le goût; Adrien comptait au premier rang parmi les trente originaux qui ont inventé le laid et le ridicule et qui en promènent les spécimens sur le boulevard avec un aplomb superbe. Il avait, l’un des premiers encore, fiché son lorgnon d’écaille entre l’aile du nez et le sourcil, et la grimace qu’il faisait pour le tenir en place le charmait singulièrement.
A l’heure où M. Bouzonville se couchait, un mathématicien se serait fatigué à compter le nombre fabuleux de sottes médisances , de plates absurdités , de bêtises nauséabondes et de stupides calomnies qu’il avait entassées depuis le matin, sans méchanceté aucune vraiment, rien que pour le plaisir de parler, le tout entremêlé de jugements ridicules, de ré-
io
flexions impossibles, de déclamations mon-strueuses, de niaiseries fantastiques, d’aphorismes extravagants.
En somme, et tel qu’il était, Adrien Bouzonville avait sa place dans la fleur des pois de la gentilhommerie parisienne.
Cependant il ne trichait pas au jeu.
Tel était l’homme entre les mains de qui était tombé le secret d’où dépendaient l’honneur et le repos de madame de Flize.
Le soir venu , il instruisit de sa découverte quatre ou cinq drôles de son espèce, et l’histoire fit fortune au fumoir Tortoni, où l’on trouva d’une merveilleuse invention la ruse insolente qui avait dévoilé le secret d’Hélène.
Deux heures plus tard il en glissa quelques mots à l’oreille de quelques-uns de£ membres du Club, et la nuit n’était pas a la moitié de son cours que l’histoire ornée de commentaires circulait dans une douzaine de boudoirs.
Tandis que le scandaleux récit s’ébruitait, colporté d’alcôve en alcôve, là par les amants, ici par les maris, madame de Flize descendait dans son cœur et se demandait s’il ne lui restait pas quelque moyen de rompre avec le passé.
Mais il ne suffisait pas à Adrien que le Club fût dans la confidence du secret ; il voulait encore que le mari en fût instruit. Il était du nombre de ces personnes qui ont la déplorable manie de donner des conseils aux gens, de se mêler à tout propos d’affaires qui ne les regar-
dent pas, et qui s’efforcent d’apprendre à leurs amis les choses que ceux-ci ne veulent pas savoir; pauvres diables qui ne se doutent pas que de toutes les sciences la meilleure est souvent celle qui enseigne l’art d’ignorer.
Or, Adrien tenait Georges pour son ami. Cette amitié venait de ce qu’ils avaient dîné une douzaine de fois ensemble, qu’ils s’étaient rencontrés chez Faustine, autour d’une table de lansquenet, et dans vingt autres lieux où les cartes et les chevaux tiennent le haut bout de la conversation.
Son ami étant trompé, M. Bouzonville se faisait un devoir d’éclairer son ami .
L’occasion s’en présenta bientôt, et sûr qu’il était de mériter l’approbation universelle, Adrien la'saisit aux cheveux.
La scène se passait aux Frères Provençaux où dix ou douze personnes mangeaient un dîner donné a l’occasion d’un pari perdu. La conversation pirouettait des épisodes de courses aux aventures de coulisses. La galanterie de l’art hippique en tenait les guides , et , lancée sur cette pente-là, elle courait au galop à travers les médisances et les récits les plus scabreux.
Adrien s’était fort agité au bois ce jour-là; il mangeait bien et buvait encore mieux. La langue lui brûlait du désir de raconter l’histoire à laquelle il devait de si charmants triomphes depuis deux ou trois jours ; mais il voulait entrer en scène d’une manière éclatante et pré-
parer sa narration comme un coup de théâtre. Il avala deux ou trois verres de vin de Champagne coup sur coup pour se donner de l’esprit , et se jeta au milieu de la conversation comme un hanneton au travers d’une broussaille.
— Ce que vous nous contez là, s’écria-t-il en interrompant lord William Stone que l’exemple avait entraîné au bavardage, ne signifie rien auprès de ce que je sais. C’est un morceau de sarment auprès d’une canne de Verdier.
— Que savez-vous donc? demanda l’Anglais qui avait méthodiquement vidé son verre pendant l’interruption.
— Parbleu ! s’écria Adrien qui se servait volontiers des interjections en usage parmi les gentilshommes de vaudevilles, c’est une histoire mirobolante, une histoire comme on n’en voit guère, une histoire comme il ne s’en fait plus, une histoire comme il n’y en a pas ! continua îe narrateur en se rappelant fort à propos la tirade de l’Ours et le Paclia.
— Ah ! diable ! fit M. de Monchenot d’un air émerveillé où perçait un grain d’ironie.
— Une histoire enfin qui vous regarde, ajouta M. Bouzonville en se tournant du coté de M. de Flize.
— Moi ! s’écria Georges.
— Oui, vous, et nous l’allons montrer tout à l’heure, comme dit la fable.
— Parlez donc, reprit Georges.
— La chose est d’hier, c’est la plus nouvelle qui soit à Paris. 11 me serait facile d’en faire un feuilleton qui obtiendrait un succès magnifique inséré au bas d’un journal ; je serai plus simple, et j’irai droit au but.
— C’est pourquoi vous commencez par faire un détour, dit M. de Monehenot.
— Ma foi, mon cher baron, toute comédie a son exposition, et, quoique assez vulgaire dans son dénoûment , la mienne n’a pas dévié à ta règle.
— Passons les actes, et courons a la péripétie, s’écria l’un des convives.
— Les actes ! mais c’est ce qu’il y a de. plus galamment troussé! Une voiture de remise couleur d’encre et mystérieuse comme la nuit, une femme voilée, drapée dans un grand manteau comme un fantôme dans son linceul, une porte qui s’ouvre discrètement, une aventure espagnole en plein Paris, une intrigue enfin ou rien ne manque, et Rosine moins que personne; l’amoureuse est charmante et l’amoureux roué comme il convient à nos don Juan modernes, et ce joyeux conte de Boccace vit et palpite au clair du soleil, va, vient, se promène, s’étale et fait la roue sans que personne y prenne garde, le mari surtout. Mais je suis venu, j’ai vu et j’ai su !
Après cette tirade sur laquelle Adrien comptait beaucoup, il vida d’un trait son verre plein jusqu’au bord.
Chacun tendit l’oreille. M. de Monehenot
regarda Georges; Georges était un peu pâle et tambourinait du bout des doigts sur la table.
Le baron voulut arrêter M. Bouzonville.
Georges l’interrompit :
— Laissez parler monsieur, dit-il ; si la chose m’intéresse , encore faut-il bien que je l’écoute.
— Parbleu! reprit Adrien, vous êtes un homme d’esprit, et vous comprendrez " cela , vous!
M. de Monchenot eut le pressentiment que quelque chose de grave allait se passer; mais, empêché par l’intervention de M. de Flize, il dut se taire.
Le vin agissait sur la langue d’Adrien, rien au monde ne l’eût déterminé au silence.
Il commença son récit par la découverte qu’il avait faite d’une voiture dans une rue qu’il ne nomma pas; il raconta comment une femme couverte d’un manteau de velours noir en descendait; comment elle disparaissait derrière une porte qui s’ouvrait avant qu’elle eût sonné; comment il n’avait rien vu d’elle que sa petite main et son petit pied; puis enfin il arriva à l’éprsode du cachemire blanc et de la capote en tulle rose.
Tous les convives attentifs retenaient leur respiration ; fis sentaient qu’un nom tremblait sur les lèvres d’Adrien.
M. de Flize écoutait le coude sur la table et la tête dans la main.
— Après? dit-il eu voyant qu’un grand silence se faisait autour de lui.
— Après, mon cher, le cachemire blanc et la capote rose rentrèrent chez eux, rue Blanche, dans votre hôtel.
Tous les regards se tournèrent vers le comte; on le vit pâlir horriblement, mais il se contint.
— Mon très-cher, dit-il avec un sang-froid surprenant, l’histoire que vous venez de raconter serait une sotte impertinence si ce n’était une abominable calomnie. Vous allez m’adresser des excuses à l’instant même, ou vous me rendrez raison de toutes ces infamies demain. Et encore veuillez remarquer que j’accepterai les excuses seulement parce que vous êtes parfaitement gris.
A cette réplique de M. de Flize, Adrien posa sur la table le verre qu’il portait à ses lèvres.
Un instant il resta muet. Il s’attendait à un triomphe, et c’était une provocation qu’il rencontrait. Mais les fumées du vin lui montant au cerveau, il se jeta tête baissée dans l’affirmation.
— Ah çà ! mon cher comte, s’écria-t-il, vous voulez me couper la gorge parce que j’âi dit la vérité!... vous fivez de singulières façons de remercier les gens... Voyons, vous plaît-il de venir demain avec moi vous poster à la sortie de votre hôtel?...
— Ah ! monsieur, vous allez me faire croire que la recette générale dont vous sortez habitait la rue de Jérusalem !
A cette insulte sanglante , Adrien se leva.
— Ah! il vous faut des preuves! Parbleu! je vous en donnerai ! s’écria-t-il.
~~ Vous oubliez, monsieur, qu’en matière de diffamation la preuve n’est pas admise.
L’accent de Georges était devenu terrible.
? Mais Adrien, dont l’ivresse avait doublé l’entêtement stupide, essaya de répliquer.
Georges l’interrompit.
— Assez, monsieur, dit-il; si ce n’était de fort mauvais goût, je vous aurais déjà caressé la joue du bout de mes doigts. 7
Adrien voulut s’élancer, mais lord Williams Stone, qui était auprès de lui, le retint.
— Mes témoins seront chez vous demain reprit M. de Flize.
Puis, se tournant vers les convives, il ajouta :
— Messieurs, il n’est pas besoin , je crois , de vous demander à tous le secret.
Les convives s’inclinèrent, et Georges sortit.