DIPLOMATIE DE BOUDOIR
Lorsque M. de Vauvillers eut appris que madame de Flize partait pour la campagne, il
en conclut tout naturellement qu’une influence ennemie combattait la sienne. Il n’eut pas beaucoup de peine à deviner que cette influence venait de madame de Monchenot qui, de toutes les amies d’Hélène, était celle qui vivait le plus dans son intimité. Depuis quelque temps, d’ailleurs , madame de Monchenot ne se contraignait guère pour lui montrer l’aversion qu’il lui inspirait. Il ne jugea pas le moment venu de lutter à force ouverte, et attendit l’occasion propice de regagner en un seul coup le terrain qu’on lui faisait perdre tous les jours. Il avait vu, durant sa vie pleine d’orages et d’incertitude, changer si Brusquement les choses qui paraissaient le plus solides, qu’il en était venu, on le sait , à compter beaucoup sur le hasard.
Madame de Flize partie, il lui restait d'ailleurs Faustine et Félicité.
Depuis deux ou trois mois que madame Charpion était entrée en relation avec M. de Vauvillers, leur connaissance était devenue plus intime. Le débauché voyait fréquemment la laitière qui, plus patiente que l’araignée, tendait sa toile autour de lui et le prenait dans les mailles d’un réseau de lettres de change. Il lui avait parlé d’un oncle qu’il avait quelque part dans le Midi, et dont les vignobles lui reviendraient bientôt par droit d’héritage; elle avait feint de le croire sur parole. Chaque emprunt qu’il faisait h la caisse de la laitière, c’était un pas vers le mariage, ce mariage tant
souhaité qui permettrait à madame Charpion de peindre un écusson avec la couronne comtale sur les panneaux de sa voiture.
Pour le conduire à l’église, elle lui faisait suivre une route qui passait devant la maison de Clichy.
— L’autel ou la prison ; il faudra qu’il choisisse, disait-elle.
- Grâce au crédit que madame Charpion lui avait ouvert, et dont il usait largement, grâce aux prodigalités calculées de Faustine, Armand était entré dans une phase nouvelle de son existence ; il avait renouvelé sa remise et son écurie et jouait un jeu d’enfer. Quelqu * mémoires habilement acquittés avaient raffermi son crédit, il payait ses pertes de jeu dans les vingt-quatre heures, et remboursait à ses amis du Club les sommes qu’il leur avait empruntées. Celte opulence un peu trop insolemment étalée lui* ramena des fournisseurs toujours prompts h courir là où le luxe brille, comme les alouettes vers un miroir, mais elle écarta de lui tous ceux qui jusqu’alors n’avaient pas ajouté foi aux bruits qui circulaient en tous lieux sur son compte.
11 ne resta plus autour d’Armand que les joueurs dépuis longtemps ruinés et ceux d’entre ees fils de famille dont la réputation était à l’abri même de la calomnie , n’ayant plus rien à perdre.
Le secret de ses relations et de ses complaisances avec Faustine commençait aussi â s’é-
bruiler ; le prince de Zell devait être le seul à les ignorer toujours.
Au demeurant, la vie d’Armand était alors d’une régularité parfaite. Il déjeunait chez lui tous les matins et soupait chez Faustine tous les soirs. Toutes les nuits il jouait ; trois ou quatre fois par quinzaine il visitait madame Charpion, qu’il égayait du récit de scs extravagances, au milieu desquelles il jetait habilement les noms de deux ou trois ducs et d’autant de marquis,, éclairs éblouissants qui fascinaient la laitière. Son coupé s’arrêtait de temps à autre devant l’hôtel de la rue Blanche, où cependant madame de Flize ne le recevait plus. Le reste de son temps, il le passait avec le prince de Zell, qui s’ctajt pris pour M. de Vauvillers d’une amitié de jour en jour plus sympathique.
Les vieux Parisiens jUmuvaient que cette amitié était toute naturelle, et en quelque sorte commandée par la situâïfffîi. .
Faustine avait clos cette période d’amour pur et de sentimentalisme que dans son langage pittoresque elle appelait son noviciat. Sure maintenant de l’empire qu’elle exerçait sur le prince de Zell, elle avait lâché la bride à ses instincts avides, et se dévoilait dans tout le sauvage emportement de ses passions. Jean- Casimir frémit, mais il n’était plus temps.
L’esprit de Faustine lui donnait le vertige, sa verve l’entraînait; sa gaieté audacieuse, la témérité de son ironie le charmaient ; elle
avait des façons de parler et d’agir qui n’appartenaient qu’à elle et qui le ravissaient. Là où elle n’était pas, il s’ennuyait. Jamais Faustine ne répétait deux fois la même chose ; mais quand il ne se hâtait pas de faire ce qu’elle demandait, elle se jetait dans une mélancolie noire dont rien ne la pouvait tirer. A tout ce que Jean-Casimir lui disait , elle répondait invariablement : « Je m’ennuie. » Puis un beau matin, elle parlait de partir.
Trois heures après, elle avait un passe-port en règle pour iTlalie ou l’Angleterre, ses malles faites et son briska hors delà remise. Le prince dcZell renvoya trois fois les chevaux de poste qu’on attelait déjà.
— Vous me ruinerez, lui disait-il après qu’il avait satisfait à ses caprices.
— Vous? Mais vous êtes riche comme le budget. Est-ce qu’on ruine le budget?
Un jour — il s’agissait celte fois de transformer en titre de propriété son bail de locataire — elle trouva Jean-Casimir récalcitrant. Elle n’insista pas.
— Vous avez peut-être raison ; le jardin est humide, dites-vous? Eh bien! j’irai m’établr à Florence ; il me reste bien de quoi acheter une villa au bord de l’Arno; j’ai toujours aimé la solitude.
Elle changea de conversation et n’en reparla plus. Jean -Casimir pensa qu’elle avait tout ensemble oublié, et l’achat de l’hôtel et la villa de Toscane.
— Go
Un matin, il apprit qu’elle était partie clans la nuit, en poste.
Un valet se laissa corrompre, et avoua au prince que sa maîtresse avait pris la route de Fontainebleau, par Corbeil.
Faustine comptait sur cette indiscrétion ; elle avait vivement recommandé à ce valet le silence le plus absolu , en négligeant de le lui payer d’avance.
Jean-Casimir vola h la gare du chemin de fer, fit mettre sa voiture sur un truck, prit un train spécial et partit.
Tout le long du chemin , et tandis que la locomotive rugissait sur les rails, le prince lisait et relisait un billet que faclrice lui avait fait remettre par le valet à l’indiscrétion duquel elle se fiait.
« Ne cherchez pas à m’atteindre , disait le billet, vous ne saurez- pas sur quelle route je cours, et j’ai d’ailleurs cinq eu six heures d’avance sur vous. J’ai Paris en horreur; les hommes ne méritent pas qu’on les aime! Je veux vivre seule au fond d’une solitude profonde... Toutes mes illusions sont parties... Je ne vous en veux pas. Adieu. Je vous donne tout ce que je laisse. Vous êtes le meilleur des hommes et ne valez cependant guère mieux que les autres... Si peu de différence entre le meilleur et le pire !... Quelle pitié que la vie ! Au bout de l’ennui, la mort, et après... quoi ? Si je finis avant, mon heure, je vous écrirai...
Adieu encore... Je vous envoie le dernier sourire qui me reste ! »
Le prince pleurait comme un enfant en lisant ce billet que Faustine avait écrit en riant comme une folle. Elle l’avait relu avant de le signer, et le trouvant assez extravagant comme cela, elle l’avait mis sous enveloppe et très-sérieusement ordonné au valet , qui perdait ses gages à cause de ce départ, de ne l’envoyer au prince que le surlendemain.
C’est pourquoi le valet le lui remit tout de suite.
Jean -Casimir croyait de bonne foi que Faustine voulait s’ensevelir dans quelque retraite obscure.
— Quelle âme ! se disait-il, je l’aurai blessée! Ah ! mon Dieu ! pourvu qu’elle ne se tue pas !... Si je suis assez heureux pour la rattraper, je ne veux plus m’en séparer une minute !
A Corbeil , le prince monta dans sa voiture après avoir mis deux louis dans la main du postillon. Les quatre chevaux partirent comme la foudre ; on aurait dit qu’ils avaient le mors aux dents.
Cependant , Faustine allait assez vite pour qu'il fut difficile de l’atteindre, mais pas assez pour que ce fut impossible.
Assise au fond de son briska , elle causait tranquillement avec Juliette.
A Melun , le prince demanda des nouvelles d’un certain briska vert dont , bien rensei-
gné par le valet de confiance qui avait trahi Faustine, il donna le signalement précis.
Le briska vert n’avait plus que quatre heures d’avance sur lui.
Le prince passa de nouveau un double louis aux doigts du postillon; son briska bleu, lancé a fond de train au premier coude de la route, arriva comme le vent au relais prochain.
Ce fut ainsi de relais en relais, depuis Melun jusqu’à Villevallier. A Villevallier , Faustine avait perdu une heure à déjeuner.
A Joigny, un boulon sauta. Il fallut près d’une demi-heure pour réparer l'accident.
Faustine se garda bien de presser le charron.
A mi-chemin, entre Joigny et Basson, Jean- Casimir aperçut une voiture de poste qui roulait comme un point sur la route.
— Deux louis encore si tu attrapes ce briska avant le relais, cria le prince aux postillons.
Les postillons mirent leurs éperons dans le ventre des chevaux.
Jean-Casimir avait moins reconnu le briska qu’il ne l’avait deviné.
Depuis Melun, Faustine, qui comptait sur cette poursuite, mettait le nez à la portière toutes les cinq minutes.
A la vue de ce tourbillon qui s’avançait vers elle, elle battit des mains.
— Le prince ! cria-t-elle.
Et abaissant vivement la glace de devant, elle tendit sa bourse aux postillons.
— Dix louis si vous versez ! dit-elle.
— Diable ! c’est dangereux ! s’écria le premier.
— Vingt^et faites vite.
— Eh ! reprit le postillon indécis , on peut se rompre les os !
— Vos os auront cinq louis de pourboire; partez !
Le briska bleu arrivait comme un boulet ; on distinguait déjà la tête du prince de Zeîl penchée à la portière.
Faustine, riant aux éclats^ se pendit aux brassières.
— Une chute horrible , un accident , une contusion, peut-être... Je tâcherai de m’évanouir... Quel feuilleton, ma petite! le prince en deviendra fou !
— Mais, madame, répondit Juliette , qui n’était pas trop rassurée, si vous restiez sur le coup !
— As-tu jamais entendu parler d’une maîtresse qui se soit tuée en fuyant? s’écria Faustine en parodiant un mot célèbre.
Les postillons de Faustine piquèrent leurs chevaux et les poussèrent vivement.
Le prince agitait son mouchoir et criait à s’enrouer. C’était comme une course au clocher. Son briska volait à se rompre.
Il y avait au premier tournant un côté de la , ehausséeen réparation; une grosse borne prise sur le champ voisin gisait avec un tas de pierres au beau milieu de la route qu’on était en train d’élargir. Les chevaux de Faustine tournèrent
brusquement et avec une adresse si merveilleuse, que la roue de devant de son briska donna contre l’obstacle ; l’essieu cassa net et la voiture s’abattit; la violence de la secousse avait été telle, que les traits des chevaux rompirent.
Le briska bleu arriva presque au même instant sur le briska vert échoué. Le prince de Zell , épouvanté et plus pâle qu’un spectre , poussa un cri terrible et sauta par la portière qu’il faillit briser en l’ouvrant.
Faustine avait tenu la promesse qu’elle s’était faite à elle-même ; elle s’était évanouie.
Cet évanouissement lui épargnait les ennuis d’une explication.
Jean -Casimir s’agenouilla auprès d’elle, tremblant comme une feuille ; il la croyait morte et balbutiait mille exclamations qui n’avaient aucun sens. De grosses larmes roulaient dans ses yeux.
L’émotion avait pâli le visage de Faustine dont les lèvres, on le sait, n’étaient pas trèscolorées; d’autres, moins épris et plus habiles que le prince, eussent été trompés comme par l’apparence ; mais Faustine avoua plus tard qu’elle avait failli partir d’un éclat de rire en voyant à travers ses paupières à demi fermées la physionomie bouleversée du pauvre prince.
— Il n’était que ridicule avant, la douleur le rendait grotesque, dit-elle â M. de Vauvillers en lui faisant la narration de son accident.
Juliette glissa vingt-cinq louis aux mains des postillons qui dételaient leurs chevaux.
— Partez, et pas un mot, dit -elle le doigt ,1 sur la bouche.
Jean-Casimir porta Faustine dans le briska bleu, et laissant un valet à la garde du briska vert, il reprit le chemin de Me\un.
Le pauvre prince s’était assuré que le cœur , de l’actrice battait encore.
Faustine, aspergée de sels et d’eau froide , « les tempes rouges à force d’avoir été frottées 1 de linges imbibés d’eau de Cologne, rouvrit les ; yeux au bout d’une heure.
Elle vit le prince, poussa un cri et voulut s’élancer hors de la voiture. Mais elle était si faible qu’un effort léger suffit à la retenir.
Ce furent alors des supplications et des prières sans nombre; tout ce qu’elle voudrait, Jean-Casimir jurait de le lui accorder sans hésiter.
— Ah ! prince , que lui avez-vous donc fait? s’écria Juliette, en essuyant ses yeux qu’elle avait secs. Ma pauvre maîtresse n’a fait que pleurer depuis cette nuit! Que s’est- il donc passé qu’elle ait voulu quitter Paris, elle ’ qui vous aime tant?
Faustine serra doucement la main de Juliette, et Jean-Casimir descendit au fond de sa conscience pour voir s’il n’avait pas commis quelque crime abominable.
L’actrice fut ramenée dans l’hotel de la rue. de Londres. Dès le lendemain, Faustine, qui