ULTIMATUM
On était alors au 10 avril, et M. de Flize avait annoncé à M. de Vauvillers qu’il partirait avec sa femme et madame de Monchcnot le 12, après les steeple-chases de la Croix-de- Berny.
Trois minutes après le départ d’Armand, Faustine trouva le billet. Il était à l’adresse de M. de Vauvillers et d’une écriture de femme inconnue à l’actrice. ElleTouvrit précipitamment et lut.
Des flammes passèrent devant ses yeux. La lettre lui semblait écrite avec des caractères ardents. Quand elle l’eut finie, n’y comprenant rien, sinon qu’elle était jouée, elle poussa un tel cri de rage que Juliette accourut effarée.
— Qu’est-ce, madame? dit-elle en écartant la portière.
— Rien ! répondit Faustine d’une voix brève, rien, laisse-moi.
Elle prit sa tête entre ses mains , et, posant la lettre sur la cheminée, la relut trois fois.
— Oui, dit-elle, un H ^t un F avec la couronne comtale; elle est bien de madame
de Flize... et puis elle a signé Hélène ! Cette petite Hélène si grande dame qui commandait des guimpes à ma mère ! Je crois vraiment que je lui ai brodé des cols !
Elle prit le papier et le froissa entre ses doigts comme si elle eût voulu le mettre en poudre.
— Quelle passion et quelle ardeur! repritelle, et l’on nous reproche, après cela , notre dévergondage... Mais c’est notre métier, à nous! ajouta-t-elle avec une horrible violence.
Les narines de la courtisane palpitaient, ses lèvres recourbées et frémissantes laissaient voir ses dents blanches et luisantes comme celles d’un tigre.
— Elle se mêle d’avoir de ces amours-là, et elle écrit! continua-t-elle, il faut qu’elle soit folle ou stupide !
Elle éclata de, rire , et, déployant la lettre chiffonnée, l’examina de nouveau.
— Et lui qui me trompait, il perd cette lettre chez moi !... II faudra que ma rivale en efface tous les mots avec des larmes de sang ! reprit-ellç.
Faustîïïe était livide de colère; ses yeux avaient l’éclat du charbon rouge.
— Ainsi, j’étais sa dupe... moi, moi ! MOI ! ! ! dit-elle en accentuant chaque mot avec une énergie progressive... Oh ! j’étouffe !
Elle trempa ses mains et son visage dans de l’eau froide, en but un verre et se rassit plus calme. Bientôt, il ne lui resta de sa fureur qu’un léger tremblement dans tout le corps ;
niais cette tranquillité, après une si foudroyante explosion, était effrayante à voir.
Elle remit la lettre dans son enveloppe et ferma le tout dans une cassette. Sa résolution était prise.
Le prince de Zell arriva sur ces entrefaites et passa la soirée chez Faustine ; il la conduisit à son théâtre à huit heures et la ramena chez elle à minuit.
Armand ne parut pas au souper. Le prince s’en étonna.
— Oh ! dit Faustine, on peut bien lui laisser cette distraction , c’est la dernière que je lui permets.
Jean-Casimir ne comprit pas le sens de cette réponse, et se prit à rire parce que Faustine riait.
Faustine ne dormit pas de toute la nuit. Elle tournait eL retouraaît dans son esprit la même pensée, ét sentait croître sa haine de moment en moment. Si Armand s’était attaché à Hélène, c’est qu’Hélène faisait pour lui ce que Faustine faisait aussi. Ne lui appartenant pas tout entier, Armand ne lui appartenait pas du tout. Partagé, il était perdu.
Ainsi s’écroulaient les rêves de mariage qui devaient la faire comtesse et la rendre l’égaie de toutes par le rang. A Ja fortune qu’elle espérait, il ne manquait qu’un titre, et le titre disparaissait avec l’amant. Cette haine implacable qu’elle avait vouée aux femmes du monde s'envenima de toute l’amertume de sa décep-
lion ; c’était h l’une d’elles qu’elle devait la ruine de cet avenir si lentement échafaudé* Pour user de sa fortune ainsi qu’elle l’entendait et en tirer tout le parti possible , il lui fallait un mari; or, M. de Vauvillers était précisément l’homme qu’elle avait patiemment attendu , assez haut par sa naissance pour prétendre à tous les emplois et entrer dans tous les salons, assez flétri parla débauche pour accepter la richesse , quelle que fût la main qui la lui offrît. M. de Vauvillers parti, la fortune de Faustine était comme un levier auquel manquerait un point d’appui.
La première pensée de Faustine fut donc la vengeance ; elle s’y arrêta.
JHfélène perdue sans retour, elle agirait après selon les circonstances.
Le lendemain, à son réveil, madame tle Flize reçut une .lettre apportée, dit la caifferiste, par un groom qu’elle n’avait jamais vu.
— Sortez! s’écria madame de Flizeaussîtôt qu’elle en eut parcouru les premières lignes.
Son visage était en feu ; elle craignait de laisser voir toute sa terreur à sa camériste.
; Voici comment était conçue la lettre de Faustine :
■fv V’î *»
« Une maladresse a fait tomber entre mes , mains un billet assez tendre que vous avez écrit ces temps derniers a M. de VauvifferS; Je suis vraiment surprise, madame, qjj^-Vps phrases n’aient pas mis le feu au papjf
qui ai la prétention de me connaître en style galant, je n'y apporte pas cette ardeur et cette désinvolture. Puisque vous chassez sur nos terres , ne vous étonnez pas que je désire faire votre connaissance d'une manière plus intime. Je serai absente aujourd'hui et demain, allant à la Croix-de-Berny, mais j’aurai le plaisir de vous recevoir* le 13, à déjeuner si bon vous semble. Entre camarades on agit sans façon. Si par hasard quelque scrupule vous empêchait d’accepter mon invitation, la lettre que j’ai trouvée serait à midi chez M. le comte de Flize, votre mari.
« P. £. Afin que vous ne doutiez pas de la vérité de eet autographe précieux , je vous en envoie copie. Tout y est, même les points d'exclamation. »
Fatfstine avait signé et joint son adresse à la signature.
Aucune parole ne pourrait peindre Fanéantissement de madame de Flize à la lecture de cette épouvantable lettre. Ses yeux restèrent secs et brûlants. A demi couchée sur son oreiller, moins blanc qVeile-même , oh^reu^ prise pour une morte. Elle sentait aux téinp^ comme des coups de marteau.
Au bout d'une heure d’une immobilité complète, elle se dressa d’un bond et s’habilla avec une impatience fiévreuse. En cinq minutes^lle fut prête et sortit.
Sa camériste, qui la vit passer; n’osa pS^ïui
parler, tant l’expression du visage d’Hélène la terrifia.
Madame de Flize courut à pied , sans rien voir et sans rien entendre, chez M. de Vauvillers, qui l’attendait.
^ La voilà ! dit-il en reconnaissant le coup de la sonnette.
Madame de Flize entra comme une folle, la lettre de Faustine à la main.
— Lisez ! dit-elle.
Cette apparition et Faction qui la suivit ne surprirent en rien M. de Vauvillers. Il avait conçu tout son plan sur la connaissance qu’il avait du caractère de Faustine; ses prévisions ne l’avaient point trompé. Le seul sentiment qu’il éprouva à la vue de madame de Flize, ce fut le sentiment de l’amour-propre satisfait.
Il affecta cependant un grand étonnement mêlé de joie et de tristesse , regarda Hélène , prit la lettre et l’ouvrit.
Un cri d’horreur jaillit de ses lèvres, si naturel et d’une si puissante expression, que Frédérick-Lemaître en eût été jaloux. Armand cacha sa tête entre ses mains.
— Hélène , s’écria-t-il , me pardonnerezvous jamais?
Son accent témoignait d’un désespoir si vrai, qu’Hélène en fut attendrie.
— Vous pardonner ! reprit-elle; ai-je rien à pardonner, moi?... Je suis perdue! Que voulez-vous que je devienne?
Armand, sombre et muet comme ces esclaves
du sérail prêts à tout faire, se promenait dans la chambre, à pas lents, le front dans ses mains.
L’heure décisive était venue, il fallait briser toute résistance ; mais avant de porter ses coups , M.*de Vauvillers en mesurait la force et la direction, comme une panthère se repi te sur elle-même avant de prendre son élan.
Hélène restait immobile, sans larmes pour pleurer, sans voix pour se plaindre.
M. de Vauviliers s’arrêta brusquement comme un homme qui a fait abnégation de sa vie.
— Hélène, dit-il d’une voix sourde , c’est moi qui ai fait tout le mal, c'est à moi de Je réparer... Vous ai-je assez donné d'infortune à la place du bonheur que vous méritiez ! Que faut-il faire? dites-le-moi. Quoi que vous me prescriviez, je vous jure de l’accomplir sur l’heure et sans hésiter. Une femme, une misérable créature vous a insultée... Faut-il que je la tue?... un mot, un signe, et elle est morte !
Madame de Flize joignit les mains avec épouvante.
— Du sang! s’écria-t-elle, mais en serai-je moins déshonorée ?
— Tenez ! reprit Arman i comme un homme qui né sait à quelle résolution s’arrêter en face d’un péril imminent, il y a des heures où j’ai envie de mourir... Il faut pourtant bien que je * vous sauve ou que je me tue X
— Et que deviendrais-je si vous mouriez? dit Hélène d’une voix brisée.
— Allons, je triomphe encore! se dit Ar-
mand , savourant avec délices cette exclamation partie du cœur.
— Mais, reprit Hélène, ces lettres que je vous avais écrites, vous ne les aviez donc pas toutes brûlées?
— Oh ! dit Armand, il en était une que je portais toujours sur moi, toujours... vous m’y parliez de votre amour en termes si doux, que lorsque j’étais triste, il me suffisait d’y jeter les yeux pour être consolé. Cette lettre, je gavais oubliée le jour où je jetais ses sœurs au feu. Hélas ! mon adoration même vous a été fatale ! Pauvre chère Hélène, pourquoi m’avez-vous rencontré!
En s’accusant ainsi lui-même, Armand courait au-devant des accusations de madame de Flize et les anéantissait.
Il y eut un instant de morne silence entre les deux héros de cette scène où l’avenir d’une femme était en jeu.
— Ainsi, s’écria tout à coup Hélène , vous alliez chez cette créature, une fille perdue !
Même dans son désespoir, il y avait encore place pour cette jalousie qui ne meurt jamais dans le cœur des femmes. C’était le cri de l’amante après les angoisses de l’épouse outragée.
— Chez elle! chez Faustine!... balbutia Armand.
— Ah! vous savez son nom ! interrompit Hélène avec ce regard fauve qui s’allume au brasier de la jalousie.
Elle oubliait déjà qu’il était écrit au bas de la lettre qu’elle avait reçue.
— Et comment ne le saurais-je pas, répliqua M. de Vauvillers avec une audace sans borne et la regardant bien en face, Faustine n’était-ellc pas la maîtresse de M. de Flize?
La tête d’Hélène tomba sur sa poitrine; on eût dit qu’elle venait de recevoir un coup de, massue.
— Combien de fois ne m’y a-t-il pas entraîné! continua M. de Vauvillers, et par combien de folies, tandis qu’il vous délaissait, n’achetait-il pas, je ne dis pas son amour, ces femmes n’en ont pas, mais sa possession ! Cette femme vous hait tout bonnement parce que vous êtes madame de Flize. Cette haine n’est pas née d’hie>, elle sera éternelle ; elle n’aura pas de fin comme elle n’a pas eu de commencement. Elle vous hait comme la chenille hait la fleur... Et c’est moi qui lui ai fourni cette arme terrible!... Oh ! laissez-moi la tuer !
Mais Hélène ne l’entendait plus ; noyée dans son désespoir, elle répétait tout bas et sans cesse :
— Perdue ! perdue !
— Non pas perdue, mais sauvée! s’écria enfin M. de Vauvillers avec une explosion d’amour calculée d’avance.
Hélène releva ses yeux fixés par terre.
— Oui, sauvée! Ecoutez- moi, Hélène. A Paris notre vie à tous deux est un combat sans trêve , un labyrinthe sans issue , une torture sans relâche. Ce sont tous les jours des tem-
pètes nouvelles. V6us vous êtes sacrifiée , jeune fille à un homme que vous n’aimiez pas, épouse à un mari qui vous dédaignait. Loin de vous mon âme se consume ; j’ai lutté, j’ai voulu vous oublier , je vous aime plus ardemment que le premier jour... Que notre bonheur à tous deux naisse de cette infortune... Fuyons ensemble... dérobons notre amour à ce monde qui l’empoisonne de son souffle... partons ! Nous trouverons une solitude cachée au fond des bois où les bruits de la ville ne nous importuneront plus. Venez! venez! A Paris, c’est le désespoir , un éclat terrible, la mort peut-être, plus que la mort, le scandale ou l’humiliation, pire mille fois, si vous cédez à cette infâme créature !... En Italie, c’est le repos, la paix, l’oubli de tous. Et vous hésiteriez, Hélène ! Restez, et je n’attendrai pas demain pour en finir avec une existence que votre amour n’illuminera plus. Si vous me condamnez, ne faut-il pas que je me condamne aussi? Notre sort doit être pareil ! perdu avec vous, avec vous sauvé !
Mille tirades suivirent cette première tirade, toujours plus ardentes et plus emportées les unes que les autres. Elles battaient ta résolution chancelante de madame de Flize comme les vagues de l’Océan un roc déjà miné, pressées, rapides, tumultueuses. Larmes, prières, menaces, supplications, Armand n’épargna rien. 11 devait vaincre, et il vainquit.
Hélène était dans une de ces situations
prit qui ne permettent pas la réflexion. Entre deux abîmes elle n’avait que le choix. Elle choisit celui vers lequel la peur et la passion la poussaient* egalement.
— Au moins, dit-elle, laissez-moi un jour pour embrasser mes enfants !
Ce mot lui arracha les premières larmes qu’elle eût versées depuis le matin.
Armand remercia Hélène avec effusion ; il se chargea de tout apprêter pour leur fuite qu’ils fixèrent à la nuit du 11 au 12.
Quand madame de Flize rentra chez elle, elle était armée de cette espèce de courage fébrile que donne l’excès de la peur. Elle ne voyait pas d’autre issue à sa position qu’un départ. Courir au-devant d’une explication ou attendre que la lettre tombât aux mains de M. de Flize, c’était armer Georges contre Armand. La pensée de ce duel la glaçait d’effroi. Quant à se rendre chez Faustine, subir scs outrages, implorer sa pitié, accepter une sorte de complicité morale avec une créature aussi profondément dégradée , c’cst ce qu’elle était résolue â éviter au prix de la mort.
Hélène s’enferma avec ses enfants. Si madame de Monchenot l’eût aperçue tandis qu’elle les tenait serrés sur sa poitrine , couvrant de baisers leurs cheveux et les étreignant de ses bras comme si elle eût voulu emporter un peu de leur vie à ses lèvres, elle eût certainement deviné qu’une pensée fatale avait germé dans ce cœur blessé.
Malheureusement ce jour- îà Caroline ne parut pas chez son amie; à la veille de partir, elle prenait congé de ses connaissances et mettait sa maison en ordre.
Madame de Flize eût bien voulu ne pas aller au steeple-chase de la Croix-de-Berny , son séjour a Paris lui permettant de voir ses enfants quelques heures de plus ; mais Georges avait tout disposé pour celte course, et Hélène n’osa pas insister. Comme toutes les âmes inquiètes, elle craignait d’éveiller des soupçons.
Un incident fortuit faillit déranger les combinaisons d’Armand et le faire échouer au moment où il était le plus sûr du succès.
On sait que, pour se disculper aux yeux de Faustine , il avait détourné sur M. de Monchenot l'accusation qu’elle était prête à lui lancer. Faustine en avait parlé à Bouzonvillç qui, toujours disposé à croire ce qu’on disait, en avait parlé a son tour au baron. Le baron voulut une explication claire et positive. Adrien , qui tenait médiocrement a se battre encore pour ce même sujet , déclara qu’il tenait l’anecdote de Faustine à qui M. de Vauvillers Bavait racontée.
— Ce que vous venez de me dire, le soutiendriez-vous devant M. de Vauvillers luimême? dit le baron.
— Devant la terre entière , c’est la vérité, répondit Adrien.
— C’est bien ; M. de Vauvillers ne peut tarder à venir: attendons-le.
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Cet entretien avait eu lieu la veille du steeple-chase. Le soir, lorsque le comte parut au Club, il fut appelé par M. de Monchenot dans une pièce écartée où ils s’enfermèrent seuls avec Adrien.
Adrien répéta ce qu’il avait dit. Armand, qui ne s’attendait à rien moins qu’àce récit, se troubla malgré son aplomb.
— Maintenant, dit le baron, je donne hautement un démenti à tous ces propos, de quelque part qu’ils viennent, et je tiens pour lâche et calomniateur quiconque les ébruitera.
— Monsieur ! s’écria Armand à qui le sang monta au visage. ,
Le baron se tourna gravement du côté d’Adrien qu’il salua.
— Vous avez entendu, monsieur, reprit-il, et vous ne tenez pas en doute ma parole, je crois.
Adrien s’inclina sans répondre. Entre le comte et le baron, il ne pouvait pas hésiter, d’ailleurs il avait hâte d’en finir avec cette histoire au rqilieu de laquelle il s’était jeté un peu étourdiment.
— Maintenant, veuillez nous laisser, ajouta le baron , ce que j’ai à dire ne concerne plus que M. de Vauvillers.
Adrien se retira.
— Vous prêtez fort impudemment vos infamies aux autres, dit M. de Monchenot en s’adressant au comte aussitôt qu’ils furent seuls y si c’est une plaisanterie, elle ne me plaît
guère, et je vous défends à l’avenir de laisser traîner mon nom dans la fange de vos discours.
— Voilà une insulte qui veut du sang ! s’écria le débauché.
— Une insulte à vous ! reprit le baron avec un mépris écrasant.
— Monsieur, nous nous battrons !
— Me battre avec vous ! Je vous ferai cet honneur lorsque quatre personnes loyales que nous choisirons parmi celles qui vous ont connu autrefois auront déclaré que je puis croiser mon épée avec la vôtre sans me salir.
La véhémence et le dédain avec lesquels M. de Monchenot prononça ces paroles étourdirent Armand.
La voix expira dans sa gorge.
* — Madame de Monchenot va passer la saison aux Cloycttes chez M. de Flize, continua le baron ; comme il ne me plaît pas qu’elle soit exposée à vous rencontrer, je dois vous prévenir que si votre intention est de vous y rendre...
— Eh bien? dit M. de Vauvillers.
— La mienne est de vous en faire sortir.
M. de Monchenot ramassa sa canne et son chapeau qu’il avait posés dans un coin et sortit froidement.
M. de Vauvillers le suivit du regard comme un loup qui vient de sentir autour de son cou ^ les dents d’un chien vaillant. Relever cet outrage, c’était pousser à un éclat et à un duel peut-être dans lequel Georges interviendrait;
tout duel pouvait amener une blessure, et â défaut de blessure, il y avait le scandale qui rendait toute alliance impossible dans l’avenir.
Armand dévora l’affront et se tut.
Cependant Faustine était partie dès le matin pour la Croix-de-Berny en compagnie du prince de Zell qui avait loué une maison de campagne dans laquelle Faustine voulait donner h dîner aux gentlernen-riders. Sans cette circonstance qui la contraignait à partir, peut-être eut-elle appelé Hélène chez elle dès le jour même. Puis, en y réfléchissant, elle se réjouit du retard apporté à leur entrevue ; l’attente du supplice n’est-elle pas souvent mille fois plus cruelle que le supplice même? Quant à douter que sa rivale vînt au déjeuner auquel elle était invitée rue de Londres , Faustine n’y songeait même pas. Que pouvait faire madame de Flize? S’humilier, prier et pleurer. Mais Faustine voulait sa vèageance complète ; après l’humiliation l’éclat;
Ni l’une ni l’autre ne dormit; pas plus la femme du monde que la courtisane. Mais tandis que la colère veillait au chevet de l’actrice, le désespoir se glissait comme un hôte funèbre au cœur de la mère. ^
L’une connaissait trop le monde. pour ignorer que les Vauvillers n’y sont pas si rares % qu’on les perde tous en perdant le premier. L’autre ne voyait que ténèbres sur sa route, et, comme une pierre lancée dans l’espace, elle roulait sans sav ' ' " " t.
Enfin le soleil du 44i se leva. Hélène s’agenouilla au pied de son lit et pria longuement. Ses sanglots priaient pour elle. C’était la dernière nuit qu’elle devait passer sous le toit conjugal.
A dix heures, les chevaux de*poste vinrent la chercher. Georges , bien que souffrant , monta dans la voiture. On dit aux postillons qui faisaient claquer leur fouet de passer rue de la Paix pour prendre M. et madame de Monchenot et l’on partit.