LA CROIX-BË-BERNY
La route , depuis la barrière da Maine jusqu’à la Croix - de -Berny , présentait le plus étrange coup d’œil. Ce n’étaient sur la chaussée et les bas côtés que voitures- de toutes sortes et cavaliers de toute espèce gagnant au plus vite le terrain du steeple-chase. Il y avait là des briskas, des coupés sans nombre, des calèches, des wurts, des landaus écusson- ^ nés, des berlines de voyage, des américaines, ' des cabriolets , des drowskis , et jusqu’à des k* citadines et des fiacres, tous les échantillons enfin de la carrosserie parisienne. Un bruit
retentissant et formidable comme celui du tonnerre roulait depuis le matin sur la route de Sceaux. Une file de piétons suivait les contre-allées d’un pas rapide, ceux-ci leurs parapluies à la main, et ceux-là leurs femmes sous le bras. D’autres coupaient à travers prés. Le chemin disparaissait sous les roues.
Avant la course des chevaux , c’était une course de voitures.
Quelquefois un bruit plus éclatant faisait trembler la chaussée; les équipages s’ouvraient comme les rangs d’un escadron au passage d’un général, et une berline attelée en poste arrivait et passait comme la foudre. Les quatre chevaux percherons, animés par le tumulte et poussés à toute outrance , brisaient les cailloux de leurs durs sabots, hennissaient et mordaient leurs freins chargés d’écume.
Cependant on se reconnaissait au passage, on se saluait au vol, et les roues tournoyaient, éblouissant l’œil de leurs mille rayons. Un lit de fange inondait la route battue depuis trois jours par la pluie, et chaque tour de roue criblait de boue la voiture paresseuse qui se laissait dépasser. Le ciel était gris, humide et bas. De lourdes nuées, chassées par un vent d'ouest, balayaient la campagne à l’horizon et é laissaient pendre comme des flocons de ouate des pans dispersés de vapeurs. Çà et là, dans Il les interstices de ce dôme opaque, l’œil distinguait d’étroites bandes d’un azur pâle et changeant. Les rameaux noirs des grands noyers
so profilaient sur le ciel coupé çà et là par les flèches aiguës et tremblantes des peupliers. Les prairies, lavées par la pluie de la veille, heurtaient de leurs tons crus et verts les plans ternes et bruns des collines où naît la vigne. La couleur et la lumière manquaient îflix ondulations du paysage qu’on voyait comme au travers d’un voile. Ces chaumières pleuraient pai\ leurs toits de chaume, et le brouillard, en s’envolant, mouillait de larmes les branches frissonnantes des arbrisseaux.
Bourg- la -Reine s’était mis aux fenêtres pour voir défiler ce long cortège venu de Paris. Resserré dans la traverse du village, le tourbillon filait comme un long serpent entre les maisons chargées de curieux. A l’endroit où la grand’rue s’élargit soudain et se noie dans une vaste place irrégulière, on voyait, comme de$>navires échoués sur une plage hospitalière,-eent équipages arrêtés à la porte des auberges; d’autres voitures couraient en grossir le nombre, tandis que des fenêtres voisines des groupes de jeunes gens saluaient le verre à la main leurs camarades qui s’éloignaient. Les garçons et les filles d’auberge allaient et venaient, ahuris par le tapage; les cuisines flambaient comme des forges , et les salles se vidaient sans cesse pour se remplir toujours...
Cependant le cortège passait et de nouvelles files de voitures succédaient aux files de voitures.
Au tournant de la Croix-de-Berny , un effroyable pêle-mêle de chevaux , de piétons et d’équipages s’entassait sur la route. Des pelotons de lanciers circulaient de tous côtés pour maintenir l’ordre, et des sergents de ville affairés rôdaient comme des anguilles par la foule pour donner à chaque yoiture son rang. A toute minute, de grands omnibus arrivant de Paris augmentaient la cohue. C’était un bruit assourdissant de cris, de hennissements, de réclamations, de colloques et d’interpellations. Les chevaux effarés piaffaient et secouaient leurs harnais, les roues se heurtaient, les cavaliers engagés sur la route louvoyaient dans un labyrinthe inextricable de brancards, et l’encombrement s’accroissait de moment en moment. A l’entrée du pont qui ouvre l’accès du terrain de courses, un officier de paix, ceint de l’écharpe bleue, donnait à la fête ce caractère de gouvernementabilité dont toutes les solennités publiques en France portent le cachet. Des employés percevaient la rétribution imposée à tous les curieux : vingt francs par voiture , dix francs par cavalier , cinq francs par piétons
Une grêle de pièces d’or et de pièces de cent sous tombaient dans les mains de ces agents du fisc équestre qui , en retour, remettaient aux passants une carte d’entrée dont s’emparaient d’autres employés postés à l’entrée du pont.
Ce mécanisme administratif empêchait la
fraude. C’était l’octroi du steeple -chase. Les chevaux de l’aristocratie ne pouvaient pas courir pour tout le monde.
Les voitures suivaient d’abord un chemin crevassé d’ornières qui partageait la prairie en deux parties inégales, puis toutes se dispersaient au hasard , Tune cherchant la haie et l’autre le fossé. La plaine était sillonnée de chevaux de poste regagnant les écuries voisines. Les voitures, dételées comme des fourgons d’artillerie en campagne, bivaquaient aux abords du champ de course.
Lorsque madame de Flize et madame de Monchenot passèrent le pont, la prairie offrait l’aspect d’un camp. Les équipages couvraient un espace immense, groupés pêle-mêle le long de la Bièvre , dont les méandres capricieux semblaient dessinés par des rideaux de saules.
Les obstacles naturels ou artificiels parsemaient la campagne , indiqués a leurs deux bouts par des drapeaux jaunes et rouges taillés en queue c^aronde. On distinguait des murs en pierres sèches, de larges fossés, des haies vives, des escarpements de terrains rompus à pic, et ça et là les sinuosités de la rivière voilée d’arbres. La tribune du jockey -club s’élevait au point d’arrivée, lequel, par la configuration du champ de course, courbé en ovale irrégulier, n’était pas bien distant du point de départ. Cette tribune était comme une fourmilière de sportmen allant, venant, montant, descendant et pariant.
Les plus raffinés d’entre ces sportmen portaient leurs jumelles comme une épée au bout d’une bandoulière jetée sur l’épaule. Tous avaient orné leur chapeau de la carte verte qui leur donnait le droit d’assister au steeple-chase du haut de la tribune patricienne. Ils étaient vêtus, pour la plupart, de paletots taillés sur les modes de Londres, de grands gilets, de pantalons écossais, de grosses cravates roulées autour du cou ; tous avaient des parapluies à manches de bambou dont la poignée disparaissait dans la poche du paletot et dont la pointe s’élevait à la hauteur du chapeau , comme la baïonnette d’un fusil qu’on tiendrait au port d’arme. Autour de la tribune on parlait anglais.
Du coté du chemin, des tribunes bâties en amphithéâtre, ornées de draperies et décorées de banderoles , offraient leurs banquettes aux curieux nonchalants; il n’y manquait rien que des spectateurs. Des sentinelles, l’arme au bras , empêchaient la foule de franchir les limites qui lui étaient imposées, et des lanciers, répandus dans les prés comme des éclaireurs la veille d’une bataille, veillaient à ce que l’ordre fut observé partout.
Les premières voitures étaient arrivées à neuf heures ; les dernières arrivèrent à une ‘fleure. Il y avait là toute cette population flottante qui hante le bal masqué en hiver et le Ranelagli en été, les jeunes oisifs qui fument éternellement pour distraire leurs ennuis, les ingénues de vaudevilles qui ne veulent pas
faire comme la cigale de la fable , tout ce qui vit par la Bourse, existences incertaines, perpétuellement suspendues au fil d’une liquidation , toute la Grèce et toute la Bohème de Paris. Et à côté de ces tribus, filles aînées du hasard, les beaux noms et les grandes fortunes de la Chaussée-d’Antin et du faubourg Saint- Germain. Toutes les classes de la société étaient la confondues comme les vagues dans l’Océan et les arbres dans une foret. Mais on ne devait pas juger de la richesse par l’apparence ; parmi toutes ces femmes , les plus élégantes étaient certainement les plus pauvres, et parmi les cavaliers, beaucoup des mieux montés comptaient au rang des plus ruinés.
Dans ce dédale de voitures, le hasard, toujours fantasque, rapprochait toutes les conditions; trois pouces de gazon séparaient la galanterie de la banque; le coupé d’une lorette heurtait de la roue le briska d’une grande dame; les noms héréditaires de l’aristocratie se mêlaient aux noms burlesques donnés par la fantaisie; les femmes qui régnent dans les salons du faubourg Saint-Honoré coudoyaient les filles perdues qui gouvernent au bal Mabille; l’illustration du sang se confondait avec l’illustration du caprice ; le chasseur d’une ambassadrice faisait place au groom d’une courtisane. C’était le daguerréotype de notre société , le reflet de Paris qui gardait sa physionomie, même en voiture et dans un pré.
Pour celte fête hippique, les femmes rivali-
saient de luxe. Elles avaient dépouillé les magasins-de leurs plus riches étoffés: les chapeaux les plus frais , les robes les plus éclatantes, les écharpes les plus délicates s’épanouissaient à quatre pieds du sol, sous le dôme froid des nuées. Un arc-en-ciel des couleurs les plus vives et les plus tendres semblait s’être abattu sur la prairie , où resplendissait un océan de dentelle , de satin , de velours , de moire , de taffetas , de tulle et de guipure.
Les hommes en paletots circulaient de voiture en voiture, négligeant leurs amis et cherchant leurs connaissances.
Une innombrable quantité de déjeuners, dont les éléments avaient été combines à loisir, s’improvisèrent de tous côtés. Les bouteilles devin de Champagne qu’on débouchait éclataient comme un feu de file. Les sièges des voitures servaient d’office , les coussins renversés de tables ; des paniers à larges panses étalaient sur l’herbe les pâtés de Chartres, les terrines de Nérac, les viandes froides, les jambons de Bayonne , les ananas , toutes les friandises et toutes les recherches de la gastronomie française , épurée et renouvelée par trente ans de paix. Chaque voiture se transformait en cabinet particulier, seulement le cabinet particulier s’ouvrait en plein air. Le briska invitait le coupé et la calèche priait l'américaine à déjeuner sans façon. Partout les verres se vidaient avec une foudroyante rapidité; quant aux bouteilles égouttées ,
elles roulaient comme des épaves sous les roues. On se faisait de voisin à voisin de petits cadeaux de tranches de jambon et d’ailes de poulet qui calmaient l'impatience et l’appétit. Comme ces chasse-marée qui font le cabotage de rade en rade, le long des côtes, les plus turbulents d’entre les curieux allaient de portière en portière, goûtant de tout et buvant surtout ; leurs relâches ne se prolongaient pas au delà de cinq minutes, mais se renouvelaient à tout instant, jusqu’à l’heure où ces navigateurs pédestres faisaient naufrage dans l’intérieur d’un coupé, dernier asile ouvert à leur vagabonde exploration.
Les cochers buvaient comme les maîtres; les grooms et les valets de pied faisaient comme les cochers.
Autour des voitures, les caisses et les pa*niers éventrés présentaient l’aspect de cargaisons au pillage.
Ces déjeuners ranimèrent la gaieté un moment engourdie par l’humidité; les éclats de rire volèrent de bouche en bouche comme des oiseaux joyeux de branche en branché après la pluie ; mille dialogues se nouèrent à travers roues; la conversation, brisée en mots rapides qui voulaient des réponses plus rapides encore, pétilla comme un brasier d’un bout à l’autre du champ de course, et beaucoup de curieuses, sollicitées par l’entraînement général, mirent pied à terre et se rendirent visite de droite à gauche.
Faustine s’était rendue sur le champ de course dans une calèche découverte attelée de quatre chevaux bais-bruns que lui avait donnés le prince de Zell ; l’attelage était conduit à la Daumont par deux grooms imperceptibles vêtus de vestes de velours nacarat et de culottes blanches avec la botte à revers. La toilette de Faustine était d’une simplicité qui cachait une grande recherche.; toute en taffetas gris, sa qs autre bijou qu’un gros camée au poignet, lit robe, le chapeau, le mantelet et les brodequins pareils. Elle était seule dans sa voiture, mais autour d’elle tourbillonnait un essaim de lions et de lionceaux rugissants dont elle se moquait royalement.
Au premier coup de cloche annonçant que le steeple -chase allait commencer, les promeneurs se dispersèrent , regagnant, les uns les sièges de leurs voitures d’où il leur était permis de suivre, comme à des astronomes du haut d’un observatoire, les épisodes de la course, les autres les abords des obstacles qui leur paraissaient le plus difficiles à franchir. Ce fut une confusion pleine de mouvement et de gaieté ; ceux qui ne retrouvaient pas leurs voitures s’aventuraient sur les plus voisines où l’hospftalité antique ne leur était jamais refusée. Bientôt une population innombrable se trouva suspendue > entre ciel et terre.
Une grande agitation faisait bourdonner comme une ruche les alentours de l’enceinte
du pesage; jockeys et sportmen s’y pressaient. On voyait déjà sur la prairie quelques-uns des athlètes mouillant leurs sabots légers dans l’herbe humide.
En ce moment la pluie, qui semblait, elle aussi, attendre le signal, commença de tomber.
Parmi les spectatrices, celles qui avaient des ombrelles les ouvrirent, d’autres ramenèrent leurs mantelets sur leurs chapeaux, beaucoup restèrent impassibles sous la pluie comme des soldats sous le feu ; aucune ne déserta son poste.
Un voile de, vapeur grise étendit ses plis sur de ciel , ferma l’horizon et l’arrondit ainsi qu’une voûte immense d’où la pluie suintait comme d’un tamis.
On comprenait , rien qu’à voir ce ciel uni comme un manteau tendu à ses coins, que l’eau tomberait jusqu’au soir.
Quelques chevaux partirent au galop pour essayer leurs muscles et fouetter leur ardeur. C’étaient les meilleurs chevaux des courses d’Angleterre. Leurs propriétaires les avaient accompagnés. On les reconnaissait aussi à leur air britannique moins exagéré que celui des sportmen français.
En quelques minutes le terrain détrempé parles pluies d’avril s’imbiba d’eau, l’herbe devint glissante et les berges humectées de la rivière présentèrent un obstacle presque impraticable aux pieds des chevaux.
Bientôt les jockeys et les coureurs, tenus en laisse par leurs maîtres, se dirigèrent vers le point de départ. Le second coup de cloche avait retenti.
La foule suivait les concurrents des yeux ; il y en avait quatorze., tous fameux dans les annales du sport ; on se disait leurs noms , on organisait des poules, on établissait des paris, et l’argot particulier à ces sortes de fêtes remplaçait le français de tous les jours. Ceux-là l’employaient davantage qui le comprenaient moins.
Les novices au jeu des courses pariaient pour le favori contre le champ ; les roués sein* pressaient d’accepter.
Pendant tous ces apprêts madame de Flize, agitée d’un tremblement qu’elle ne pouvait dominer et dont elle accusait le froid qu’elle ne sentait pas, cherchait à distraire son esprit de la résolution ou l’avait entraînée la lettre de Faustine. Elle se contraignait à regarder autour d’elle, à parler haut', 5 rire de ce qu’on lui disait, à s’intéresser aux chances de la course. L’irritation de sa gaieté , qui avait un peu les apparences de la fièvre , ne pouvait échapper à madame de Monchenot ; mais la baronne y voyait la réaction de ce . projet de départ qu’elles avaient arrêté ensemble, et dont l’exécution était fixée au lendemain.
Quanta Georges, il s’occupait de tout en homme qui jette son adieu au passé. Appuyé au bras du baron, il avait été rendre visite
à la tribune du Club où il avait rencontré le prince de ZclL
— Voulez-vous , M. le comte , que je vous conduise à Faustine? elle sera certainement ravie de vous revoir, lui dit Jean-Casimir avec la superbe vanité d’un homme à qui la fortune donne le droit de tout braver.
— Permettez que d’autres me remplacent auprès d’elle, répondit Georges avec un sourire que le prince ne comprit pas.
il n‘est pas besoin de dire qu’Armand et Adrien assistaient à la course; Adrien était arrivé dans line américaine faite tout exprès pour la circonstance, Armand en coupé.
M. Bouzonville était d'une humeur trèscompromettante ee jour-la ; jamais il n’avait enfoncé son lorgnon plus profondément sous l’arcade sourcilière ; jamais son chapeau , par un problème insolubre d’équilibre, ne s’était plus cavalièrement penché sur l’oreille; jamais il n’avait brandi sa canne a pomme d’or d’un air plus conquérant ; son gilet était d’une couleur impossible et d’une coupe phénoménale; il avait un paletot comme on n’en porte qu’à Piccadilly et un pantalon d’un tour prodigieux; sa cravate longue, piquée d’une épingle inédite et colossale , offrait à l’œil ébloui le spectacle d’un nœud boursouflé comme un vers académique. Sa chevelure, domptée par le cosmétique et le fer, étalait des boucles surprenantes dont l’audace n’était surpassée que. par la témérité de ses moustaches aiguisées en
pointes d’aiguille. Tel qu’il se montrait étincelant, bruyant et bondissant, Adrien devait être irrésistible. Personne ne le lui avait dit , mais il le croyait et c’était assez pour son bonheur. £
Armand s’éclipsait dans la foule. II voulait bien qu’on l’aperçût, mais il ne voulait pas se faire voir.
Cependant il ne put éviter de passer auprès de Faustine qui, l’ayant reconnu , l’appela.
— Sans rancune au moins, dit-elle en lui tendant la main, vous avez eu la partie, j’aurai la revanche.
— Mais telle que vous êtes, vous aurez tout ce que vous voudrez! répondit Armand en affectant de ne pas comprendre.
M. de Vauvillers, qui savait que du côté où il s’était placé madame de Flize ne pouvait l’apercevoir, s’appuya contre le panneau de la calèche, continua la conversation et promit de souper chez l’actrice le lendemain.
Au bout d’un quart d’heure il disparut. Faustine le suivit du regard.
— Pas un mouvement dans ses yeux ; sur sa bouche rien, dit- elle; ses sourcils n’ont pas remué; il m’a parlé, tranquille, souriant et me regardant bien en face. Quelle audace ! c’était bien l’homme qu’il me fallait... Elle payera pour tous deux, et elle écrasée... nous verrons !
Le reste de sa pensée se perdit dans un sourire amer. Adrien vint à passer, elle lui fit
signe d approcher ; sautant sur le marchepied, il se campa auprès d’cïlë, le poing sur la hanche, le binocle ly-Ta main et roulant ses yeux de tous cotes pour, voir si on le regardait
En ce moment 'Je troisième signal retentit. Le commissaire du club attendit que tous les jockeys fussent rassemblésth ligne, le drapeau s agita dans sa main et tous les chevaux partirent comme un tourbillon.
Toutes les tètes étîffent tournées du même cote. En quelques minutes, les jockeys eurent 1 ranchi les premiers obstacles et tous presque en ligne passèrent devant la tribune du club pour gagner la route d’Antony. Ils sautèrent la chaussée, hérissée aux flancs de deux haies et separee du pré par deux fossés, et arrivèrent sur la Bievre. Les chevaux enlevés bravement bondirent et disparurent derrière les saulesdeux d entre eux seulement tombèrent à micote, le train de derrière dans Peau, les pieds de devant sur la berge. L’éperon les ramena violemment et ils partirent tout ruisselants.
Au bout de quelques instants on ne distinguait plus dans la campagne que les casquettes des jockeys qui piquaient d’étincelles rouges jaunes, bleues ou blanches, la verdure des prés et passaient comme des feux follets
que °US 1CS rC§ards fouilIaient l'horizon glau- — Light est en tête , disait l’un.
Ynîîre^^^an^er SC ^aiSse distancer, reprenait
— Voilà Rainbow par terre !
— Non, Rainbow se relève et Acléon s’abat !
— Voyez ! voyez ! Little-Tommy franchit la haie et prend la tête !
— Hunter le suit.
— Rob-Roy le dépasse.
— Ah ! mon Dieu ! Syrian est dans le fossé.
— Et miss Harriett se dérobe !
Les cinq autres chevaux suivaient à une trentaine de pas en arrière, les jockeys couchés sur le garrot et le bridon tendu à se rompre. Les habiles comprirent que ces paresseux pourraient bien arriver les premiers.
Un rideau d’arbres cacha la cours' jui se perdit dans les accidents du paysage.
Tous les spectateurs allant et venant dans la foule s’étaient bien vite transformés en parieurs. Chacun calculait ses chances. Les timides abandonnaient leur gageure et payaient un dédit, les audacieux doublaient l’enjeu. Le prince de Zell, stimulé par la présence de Faustine, pariait des sommes énormes pour Light contre lord Williams-Stone qui tenait pour Little-Tommy . Adrien, qui s’efforcait de prendre des airs de reître en belle humeur, engageait des centaines de louis sur Rob-Roy et Highlander contre miss Harriett et Rainbow.
— Parbleu ! mes très -chers , disait -il , il faut que je me ruine ou que je m'enrichisse d’un coup. Mon hiver de l’an prochain court en croupe de ces malheureuses bêtes ! Si elles
tombent, eh bien ! je vivrai comme un gueux ; si elles triomphent, sur ma parole, il faudra (ju on parle de moi au boulevard. Je veux être gris pendant six mois !
— Vous commencez trop tôt, lui dit Faustine.
Les amis d’Adrien qui avaient applaudi se mirent à rire, et Adrien se tut.
Au bout de quelques minutes on vit poindre comme une étincelle la casquette rouge d’un jockey.
— Little-Tommy ! èria-t-on.
La casquette rouge était suivre de près d’une casquette blanche et d’une casquette bleue. y
- Ah ! dit Adrien stupéfait , Colossus et Macbeth.
Sur les pas des trois lutteurs bondissait un groupe de quatre ou cinq chevaux, parmi lesquels on signalait Rob-Roy, Rebecca, Ariel et Noêmi.
Des sept autres, quatre apparaissaient au loin egrenes dans la plaine. On comprit que les trois derniers gisaient au pied de quelque haie ou au fond de quelque fossé.
- Adrien cherchait partout Highlander et ne le voyait nulle part.
— J’ai du moins Rob-Roy ! dit-il.
Rob-Roy était encore le quatrième en ligne. Ses naseaux touchaient la croupe de Macbeth qui allait de front avec Little-Tommy.
Tout à cotop les pieds de Rob-Roy mal en-
levé heurtèrent la barre d'une haie solide. Il roula par terre sur le jockey. Un cri partit du milieu de la foule. Rob-Roy se redressa, mais il boitait.
Ses concurrents passèrent comme la foudre.
Adrien pâlit. Il venait de reconnaître Rain boxe parmi ceux qui suivaient de plus près Macbeth et Little-Tommy .
Les chevaux faisaient jaillir l’eau sous leurs pieds ; leur poitrail, leurs flancs, leurs jambes, et les jockeys eux -mêmes portaient des cuirasses de boue. On n# reconnaissait les jockeys qu’à leurs toques. L’intérêt de la course augmentait à mesure que la distance diminuait. La lutte semblait concentrée entre Macbeth, Little-Tommy et Colossus qui volaient, l'éperon dans le ventre.
On ne voyait plus Ariel qui venait de rouler au pied d’un mur. Light et Hunier arrivaient de l’horizon roulés par leurs jockeys.
Il n’ y avait plus que deux obstacles entre le but et les rivaux, la Bièvre et une haie, dont un large fossé défendait l’abord.
En ce moment décisif un jockey se pencha sur l'encolure de son cheval, qui partit comme une flèche.
En quelques bonds l’animal superbe, obéissant à l’impulsion du cavalier, eut atteint Little-Tommy et dépassé Macbeth. Le bout de ses naseaux fumants et rouges comme de la braise effleurait la croupô de Colossus qui avait pris la tête. Un cri de surprise salua
la manœuvre hardie et savante du jockey.
— C’est Rebecca /cria-t-on.
Les quatre chevaux arrivèrent presque ensemble sur la Bièvre et la franchirent comme des chevreuils ; un effort désespéré ramena Macbeth et Little-Tommy au niveau de leurs adversaires.
— Je prends Rebecca contre le champ !
cria M. Bouzonville que ses pertes avaient exaspéré et qui jouait son va-tout.
Mais les chevaux emportèrent son cri dans leur vol. Personne ne lui répondit.
La cravache du jockey sillonna les flancs de Rebecca, elle précipita son galop furieux, battit Macbeth et Little - Tommy , atteignit Colossus et arriva sur la haie, le dépassant enfin d’une longueur de tête.
Leurs pieds touchèrent presque ensemble le sol de l’autre côté de la haie , mais Rebecca poussée à toute outrance passa la première devant le poteau, gagnant d’une longueur de tête à peu près.
Macbeth et Little-Tommy suivaient de près, laissant l’empreinte de leurs fers sur le gazon que Colossus et Rebeeca venaient de fouler.
La foule enthousiasmée battit des mains et courut, malgré les sentinelles et les lanciers, autour de l’enceinte du pesage où les vaillants lutteurs, tout ruisselants et les flancs lacérés par l’éperon , aspiraient l’air et battaient du pied. Dépouillés de la selle, on voyait sur leur peau souple et fine le réseau des veines