‹ Petits-fils de LovelaceChapitre 17 sur 21 · LE JUGEMENT DE SALOMON · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DE SALOMON

M. de Flize se retira de bonne heure, et la comtesse resta seule avec ses enfants, qui l’avaient attendue. Ses femmes renvoyées, elle voulut les coucher elle- même. Avant de les perdre à jamais, elle avait soif de ces joies intérieures du foyer et de ces délices de la maternité où quelque temps elle avait trouvé le bonheur. Elle se complut à prolonger ces soins qui bercent l’enfance, à préparer la toilette de nuit de sa fille, à jouer avec son fils, qui plus turbulent courait par la chambre, et l’accablait de ces mille questions qui pétillent sur les lèvres des enfants , à promener sa bouche de la tête blonde à la tête brune, à savourer dans toute leur naïveté familière ces voluptés saintes qui fleurissent à l’ombre des berceaux.

Les tintements de la pendule qui sonnait les heures frappaient sur son cœur et le martelaient. Les dernières joies de son âme où la tendresse bouillonnait étaient suspendues à l’aiguille, et tombaient comme les-feuilles desséchées d’un arbre à chaque pulsation du balancier. Encore quelques tours et il n’en res-

tecait rien. Une fois, Hélène tourna la main vers cette aiguille comme pour l’arrêter ; mais elle songea que la honte viendrait Je lendemain la chercher sous son toit, et sa main retomba épuisée.

Quand elle vit les yeux de sa fille à demi clos par le sommeil, elle la fit mettre à genoux auprès d’elle et lui fit réciter sa prière.

L’enfant joignit ses mains et entr’ouvrit scs lèvres pures ; l’innocence brillait dans ses yeux, et sa voix murmura dans le silence les paroles divines de cette religion qui a fait de l’espérancê une vertu.

Après qu’elle eut fini, et comme elle voulait se lever :

— Prie pour moi, ma fille, lui dit sa mère.

L’enfant, surpris, leva ses yeux limpides sur Hélène. Alors qu’elle était toute petite, sa nourrice lui avait enseigné une prière naïve par laquelle l’enfant demandait à Dieu la paix et le bonheur pour sa mère ; elle en bégaya les premières paroles , puis la mémoire lui revenant à mesure qu’elle avançait, elle la récita tout entière. Ces accents, qui lui rappelaient les jours heureux , troublèrent madame de Flize jusqu’au fond du cœur. Elle inclina son front sur la tête de sa fille pour qu’elle ne vît pas ses larmes et la baisa dans les cheveux. Puis, la prenant par la main, elle la conduisit à son lit, où l’enfant se coucha, sourit et ferma les yeux, sa main dans la main de sa mère.

— Aime-moi bien toujours, lui dit Hélène.

L’enfant cntr’ouvrit ses paupières déjà voilées, l’embrassa et s’endormit.

Le petit garçon n’avait pas attendu sa mère pour en faire autant. Roulé dans un fauteuil, il dormait profondément, les bras pendants et la bouche ouverte comme le calice d’une fleur.

Hélène le prit dans ses bras, acheva de le déshabiller sans qu’il remuât , et l’emporta. Quand elle se releva après l’avoir embrassé, l’enfant avait sur la joue une larme comme une goutte de rosée sur la feuille d’une rose.

Madame de Flize erra quelque temps dans sa chambre, touchant à toutes ces choses qui avaient participé de sa vie , et qui toutes lui envoyaient leurs souvenirs comme des prières muettes. Cependant, l’aiguille marchait toujours, implacable et régulière comme le temps. Elle se surprenait quelquefois à en compter les battements , et s’étonnait qu’un si petit morceau de métal eût cette impassibilité morne et fatale alors qu’elle-même était si troublée. Puis elle secouait vivement la tête et s’efforcait de reporter ailleurs ses pensées.

Au bout de quelques instants, elle prit une plume et du papier et se mit en devoir d’écrire. Des deux lettres qu’elle voulait laisser, l’une devait être adressée à son mari, l’autre à son amie. A tout moment elle quittait sa place et allait écouter, penchée sur leurs petits lits, la respiration égale et douce de ses enfants.

L’heure la surprit au milieu de ces occupa-

fions. Le bruit du timbre qui sonnait onze heures la fit chanceler. Elle porta la main à son cœur et regarda la pendule. Les yeux de madame de Flize allaient alternativement du cadran à l’alcôve paisible où dormaient ses enfants; puis, comme une personne qui se hâte dans ses résolutions pour ne pas en changer, elle cacheta rapidement les deux lettres, se leva brusquement , jeta une pelisse sur ses épaples, un chapeau sur sa tête, ramena le voile sur son visage et ouvrit la porte sans regarder derrière elle , comme quelqu’un qui a peur de voir.

Elle descendit l’escalier avec la vitesse d’une flèche et la légèreté d’une ombre, s’élança dans la cour, cogna à la loge du concierge, qui tira le cordon sans regarder, et sauta dans la rue.' Quand la lourde porte retomba sur son cadre, elle faillit tomber elle-même. Ce bruit lui disait que la maison conjugale s’étail refermée derrière elle pour ne plus se rouvrir. Elle y laissait l’honneur, la considération, la paix de son avenir, la joie de son passé. Elle saisit le marteau pour frapper , puis , entraînée eil avant par une force irrésistible, elle prit sa course du côté de la rue Moncey , où M. de Vauvillers avait promis de l’attendre.

La nuit était noire, mais les deux lanternes de la voiture de poste luisaient dans les ténèbres comme deux yeux ardents. Elle y courut] Armand la prit dans scs bras et la posa sur le^ coussins.

— Allez! cria-t-il aux postillons.

Le fouet claqua et la voiture partit.

Au mouvement des roues, madame de Flizc poussa un grand cri et s’évanouit.

De tout ce qu’elle avait aimé^ Hélène n’emportait rien qu’un médaillon où étaient enfermés des cheveux de ses enfants.

La voiture suivit les boulevards extérieurs et rejoignit la route de Saint-Denis , derrière Batignolles. Armand courait vers la Belgique.

Au moment où, dans la soirée, madame de Flize avait renvoyé sa femme de chambre , elle lui avait recommandé de ne pas la réveiller avant midi. On ne devait partir pour les Cloyettes qu’à deux heures.

Le lendemain, au point du jour, on habilla , les enfants, que la pensée d’un voyage égayait,' A peine furent -ils prêts, qu’ils voulurent courir chez leur mère.

— Prenez garde, leur dit la camériste, madame a défendu qu’on entrât dans sa chambre.

Une porte vitrée séparait la chambre des deux enfants de celle de leur mère.

La petite fille poussa la porte légèrement, pencha la tête comme un oiseau, et, voyant les rideaux du lit abaissés, se relira doucement sur la pointe du pied.

— Maman dort, dit-elle.

Cependant , Fausline s’apprêtait à recevoir sa rivale vaincue et humiliée. Elle passa une robe de chambre de velours, mit sur ses clic-

veux un bonnet de malin, s’assit dans un fauteuil et attendit, un livre à la main.

— Juliette, avait-elle dit à sa confidente, mettez deux couverts dans mon boudoir ; j’attends une dame à déjeuner et n’y suis que pour elle.

Faustine ne doutait pas du succès de sa lettre. Madame de Flize pouvait-elle ne pas venir et s’exposer aux conséquences d’un éclat ? Quel que fût le prix attaché par Faustine au rachat de ce billet, ne l’accepterait-elle pas? Laisserait-elle, par son immobilité, se rompre le fil qui tenait la ruine suspendue sur sa tête? et ne préférerait-elle pas toutes les humiliations au scandale dont elle était menacée?

La réflexion ne permettait pas le doute a Faustine.

Ainsi, et dans une heure, elle allait se venger de toutes les souffrances qu’elle avait endurées, à l'insu de sa mère, durant son enfance ; en une seule fois, elle allait acquitter cette dette qu’elle gardait comme un dépôt sacré au fond de son ressentiment. Madame de Flize était entre ses mains ; madame de Flize paierait pour toutes. Faustine en voulait aux femmes du monde de l’opprobre où elle était tombée ; elle les faisait responsables de cet amour insatiable de luxe qui F avait poussée à la débauche ; toutes ses fautes, elle les leur reprochait ; toutes ses hontes, elle les en accusait. Comme son intelligence et son éducation lui faisaient voir la profondeur de l’abîme où elle avait roulé ,

— iâo —

elle nourrissait une secrète et formidable envie de faire endurer aux autres le mal dont elle avait souffert.

Arrivée à la richesse par l’infamie, elle vouait une haine implacable à celles qui avaient trouvé la richesse au berceau. Ne pouvant monter jusqu’à elles, au moins voulait-elle les faire descendre à son niveau.

Faustine feuilletait les pages de son livre sans les regarder ; sa pensée était tout entière au drame dont elle avait arrangé le dénoûment. Son regard caressait la pendule et semblait inviter l’aiguille à marcher plus vite.

A dix heures , elle quitta son livre , ferma les yeux , allongea ses pieds vers le foyer, et parcourut en imagination le sentier de ronces et d’épines par lequel elle avait médité de traîner sa victime. Elle en savourait d’avance l’épouvante, les terreurs, les prières, les sanglots, et s’endurcissait à la cruauté.

- Un peu avant onze heures, elle se leva et parcourut son appartement; elle avait ordonné qu’on mît des fleurs partout; cet éclat, ces parfums, cette fête des yeux devaient accroître encore l’amertume du supplice.

A onze heures, elle jeta un coup d’œil dans sa glace, chiffonna sa robe et son bonnet, se blottit derrière une jardinière et regarda dans la cour.

Elle y était depuis dix minutes déjà et n’avait vu personne encore.

Au bout d’un quart d’heure, l’impatience la prit.

— Juliette, dit-elle, descends chez le concierge, et demande-lui s’il n’est venu personne. Le sot aura peut-être renvoyé tout le monde î

Faustine savait bien que c’était impossible, mais elle voulait tromper son irritation.

Juliette remonta. Personne ne s’était présenté chez le concierge.

Faustine frappa du pied .

— Me brave-t-elle? murmura - 1 - elle en martelant les glaces de la fenêtre du bout des doigts.

Elle attendit encore un quart d’heure, allant et venant de la fenêtre au boudoir et du boudoir à la fenêtre. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Cette pendule avance! dit-elle quand la demie eut sonné; informe-toi de l’heure qu’il est.

Juliette partit sans répondre : elle savait que sa maîtresse ne souffrait pas d’observations.

Toutes les montres et toutes les pendules consultées, il se trouva qu’elles marquaient depuis onze heures et cinq minutes jusqu'à midi moins le quart.

Faustine estima que les premières marchaient bien.

— Il est impossible qu’elle ne viennne pas, reprit-elle.

Et elle s’assit derrière la jardinière.

Faustine s’était imposé la patience; elle attendit quelques minutes, d’abord cinq, puis dix sans remuer. Mais quand l’aiguille approcha de midi et que la pendule eut fait entendre ce

LOVBf-ACK. 2 9

petit bruit sec qui précède la sonnerie , elle bondit sur sa chaise.

Le regard de ses prunelles, teintes des couleurs vertes de la mer , était dur et brillant comme de l’acier; elle fit quelques pas au hasard comme une panthère blessée, mordit ses lèvres , les narines gonflées et le front plissé, déchira son mouchoir entre ses doigts, écouta un instant immobile et la tète penchée pour s’assurer qu’elle n’entendait pas marcher dans la cour, et courut enfin vers la cassette où elle enfermait ses bijoux les plus précieux.

— C’est la guerre qu’elle veut! va donc pour la guerre ! dit-elle.

Faustine ouvrit la boite, prit la lettre, la mit sous une seconde enveloppe , traça quelques mots sur une feuille de papier qu’elle plia , cacheta , écrivit l’adresse du comte de Flize et l’envoya par son groom.

Puis, faisant le geste de Pilate après que le Christ eut été condamné :

— C’est elle qui l’a voulu ! Je m’en lave les mains! dit-elle.

Ces quelques mots à M. de Flize disaient :

« Vous savez le vaudeville : « Quand i’a- « mour s’en va, Fa mi lié reste; » la mienne vous vient en aide. Lisez et comprenez. »

Tandis que ces choses se passaient chez Faustine, on s’occupait, chez madame de Flize, des derniers apprêts du départ. Les enfants

amoncelaient les jouets dont ils voulaient h toute force qu’on chargeât la voiture; Georges brûlait des papiers dans sa chambre ; les caméristes remuaient les tiroirs de fond en comble, fermaient les malles et remplissaient le vestibule de ces innombrables petits paquets que les femmes ont l’habitude d’emporter en voyage.

M. de Chamarande , qui devait partir avec sa fille, se promenait dans le jardin en attendant qu’elle fût éveillée.

Madame de Monchenot arriva, conduite par son mari , qu’elle laissa chez M. de Flize, et passa chez Hélène. Les enfants l’arrêtèrent dans la première pièce.

Après quelques instants d’attente, voyant qu’elle ne sonnait pas et que l’heure du départ approchait, Caroline entra chez son amie.

Une faible lueur tamisée par les* rideaux des fenêtres éclairait la chambre. Caroline marcha vers le lit et appela tout bas :

— Hélène ! Hélène !

Étonnée du silence qui l’entourait , elle écarta les draperies et regarda.

La4|te d’Hélène n’avait même pas froissé l’oreiller.

Caroline eut comme un éblouissement et jeta ses deux mains sur les draps. Ils étaient froids.

Elle se redressa. Son âme avait la conscience dïin malheur, et cependant elle ne voulait pas croire encore à ce qu’elle voyait.

Tout le sang de Caroline avait reflué au

cœur ; ses genoux tremblaient sous elle ; mais s’arrachant à son immobilité, elle s’élança vers les rideaux de la fenêtre qu’elle jeta sur les patères, ouvrit les vitres et repoussa les persiennes.

La lumière entra à flots dans la chambre.

Caroline, s’étant retournée, regarda tout autour d’elle; ses yeux fouillaient tous les coins et revenaient sans cesse à ce lit désert. Elle courut au cabinet de toilette attenant à la chambre; il était vide.

Madame de Monchenot s’attendait à tout instant à voir paraître Hélène; elle prêtait loreille au moindre bruit; d’autres fois, elle craignait de rencontrer le cadavre de son amie étendu dans quelque coin, derrière un meuble. On lisait la peur dans ses yeux , tandis qu’elle regardait partout.

Elle n’osait ni sonner , ni appeler, ni questionner.

Tout à coup, ses yeux tombèrent sur les deux lettres écrites par madame de Flize, et demeurées toutes deux sur son secrétaire. La blancheur crue du papier tranchait sur les tons bruns du velours.

Caroline s’en approcha , et lut son nom sur l’une d’elles. Une bougie était auprès, à moitié consumée.

Madame de Monchenot rompit vivement le cachet.

« Pardonne-moi le mal que je vais te faire,

disait la lettre ; j’ai souffert tout ce qu’on peut souffrir. Au moment où j’allais me reposer de tant de Inisères , un coup terrible a tout anéanti. A l’heure où tu recevras cette lettre, mon mari en lira une autre qui me perd... Celle-là, je l’avais écrite, lu sais à qui ! Elle a été perdue et trouvée, et par qui , mon Dieu ! La honte était partout. Que te dirai -je? Je fuis! Je ne sais pas où je vais... Si tu savais combien je suis malheureuse, tu me plaindrais... J’ai failli mourir vingt fois en embrassant ma fille... Veille sur elle, veille sur mon petit Georges... Aime -les de toute ton âme... Je te les confie... Surtout, apprends-leur à ne pas me haïr. O ma pauvre fille ! ma pauvre petite fille que j’aimais tant!... Tout à l’heure, elle a prié pour moi... mon cœur se fondait... Elle s’est endormie sur mes lèvres... Enseignelui le bien... le bien mène au bonheur... Qu elle conserve toujours cette innocence qui est un reflet du paradis... Comme je vais pleurer loin d’eux!... Tu m’écriras, n’est -ce pas? tu me parleras d’elle et de lui?... Je te laisse ma vie. Tu as été bonne toujours , lu le seras encore. Ah! chère Caroline, pourquoi n’ai -je pas fait comme toi! Retienstoi bien à l’honneur! Quelles tortures après qu’on est tombée!.. J’ai les yeux secs et brûlants... Mes larmes, qui ne peuvent plus couler, tombent sur mon cœur... Que vais-je devenir? Adieu , mon amie , aime - moi bien toujours... Dieu te rendra ta charité en bon-

heur... Je t’embrasse mille fois... Quand je t’ai embrassée ce soir, tu n’as donc rien compris, rien senti?... Adieu... Sois la mère de ces pauvres enfants qui n’en ont plus !

La lettre finissait là; Caroline tomba sur un fauteuil après l'avoir lue; elle pleurait à chaudes larmes.

Les pas de plusieurs chevaux dont les fers sonnaient sur les pavés de la cour la tirèrent de son abattement. Elle courut à la fenêtre et vit les chevaux de poste qu’on attelait à la berline. Une sueur froide humecta son front.

On frappa à la porte; une folle espérance traversa l’esprit de Caroline, elle s’élança et se trouva en présence de la femme de chambre d’Hélène, qui venait prendre lés ordres de sa maîtresse.

La fille de madame dé Fîiie s’était glissée derrière la camériste.

— Maman! viens-tu? s’écria- 1 elle en bondissant dans la chambre.

Madame de Monchenot la prit dans ses bras et l’entraîna dehors.

Tandis que Caroline lisait la lettre d’Hélène, le groom de Faustine entrait dans l’hôtel. C’était un petit drôle qui avait seize ou dix-sept ans et qui paraissait en avoir treize ou quatorze au plus ; rompu à tous les services, leste, hardi, curieux et merveilleusement propre à toutes les choses qui veulent une conscience souple et une main rapide. Il allait droit de-

— \Tl —

vant lui avec la mine effrontée d’un singe en train de faire une méchanceté.

On l’arrêta ; il insista pour pénétrer jusqu’à M. de Flize.

— J’ai ordre, disait-il, de lui remettre cette lettre en mains propres; je la remettrai,

On l’introduisit auprès du comte, qui achevait sa toilette de voyage.

Georges prit la lettre du groom , qu’il reconnut pour l’avoir vu chez Faustine. Il rompit le cachet, parcourut les deux ou trois lignes que Faustine avait écrites à la hâte , et reconnut sur la seconde enveloppe, qui était à l’adresse de M. de Vauvillers , l’écriture d’Hélène.

Il pâlit légèrement, mais fidèle à ses habitudes, il jeta la lettre dans la cheminée sans l’ouvrir. La flamme mordit le papier et le consuma. Puis, montrant la porte au groom :

— Va et raconte ce que tu as vu, dit-il.

Le groom sortit sans parler;

Mais si Georges venait d’anéantir la preuve du crime, il était maintenant assuré de ce crime. Depuis sa rencontre avec Adrien, il en avait le pressentiment, et ce qu’il avait vu des douleurs silencieuses de sa femme en avait augmenté le soupçon , mais il avait enseveli profondément cette pensée dan??: son cœur. Dans Hélène coupable, il respectait encore la mère de ses enfants.

Cette fois, cependant, il eut besoin de toute la rigueur de ses principes en matière d’union

conjugale, et de toute la force de son caractère pour dominer le bouillonnement intérieur de son émotion. Déjà il avait fait un pas vers l’appartement de sa femme pour lui signifier que, s’ils restaient unis en présence du monde, ils seraient désormais séparés au foyer domestique, lorsque madame de Monelienol entra.

Elle trouva Georges debout et plus pale qu’un linceul.

Cette pâleur et le regard qu’il lui jeta firent croire à Caroline qu’il savait tout.

— Du courage, mon ami! dit-elle en lui prenant la main.

Georges, à son tour, comprit qu’il avait im malheur plus grand â redouter.

Caroline lui tendit la lettre qu’elle avait trouvée à côté de la sienne.

Il la lut et cacha sa tête entre ses mains.

Sa fille, qui s’était cramponnée à la robe de madame de Monchenot, grimpa sur les genoux de son père , et , avec cette douce violence des enfants, détacha ses mains pour l’embrasser. *

M. de Flize la pressa avec amour sur son cœur.

— Me quitter, moi! elle le pouvait, dit-il, mais ces pauvres enfants !

Ce fut le seul reproche qu’il lui adressa.

Caroline , ayant soulevé le petit Georges , l’assit auprès de sa sœur, sur les genoux du père.

Dans ce moment suprême où la paix et

l’honneur de sa maison s’écroulaient, c’était la seule consolation qu’il put goûter.

Cependant, M. de Chamarande, étonné de l’isolement où on le laissait, était rentré dans l’hôte] . Les domestiques se regardaient entre eux et chuchotaient, commençant à deviner que quelque chose d’étrange se passait dans la maison.

On n’avait pas vu madame de Flize. Madame de Monchenot, entrée seule chez la comtesse, en était sortie seule. Les chevaux de poste piaffaient, dans la cour ; les postillons étaient en selle. Les maîtres ne paraissaient pas.

'TH. de Chamarande monta chez son gendre.

Le spectacle qu’il aperçut du père serrant ses enfants sur sa poitrine émut le vieillard.

Il regarda tour à tour Georges et Caroline sans oser les interroger.

Caroline , incapable de parler, ramassa la lettre d’Hélène et la donna à M. de Chamarande.

A peine l’eut-il parcourue, que d’une voix terrible il s’écria :

— Faites prendre le deuil à ces enfants; leur mère est morte !

Page 1