ARIANE ET THÉSÉE
La crise que le médecin avait prévue et qui devait perdre ou sauver Georges éclata le lendemain du départ d'Hélène. Georges dût se mettre au lit ; sa vie fut un jour en danger, mais la blessure causée par la balle d’Adrien se rouvrit, et le malade fut sauvé.
Entre la chute de la femme et la guérison du mari, Caroline avait reçu des nouvelles des fugitifs. Ils allaient descendre le Rhin; Hélène prfeit son amie de Lui répondre à Constance, ogpils se rendaient directement avant de passer mdftalie. La lettre de madame de Flize était on sentait que son âme avait dépouillé toute jeunesse et toute espérance. Elle y parlait de ses enfants en termes touchants. L’orage avait passé sur sa vie comme sur un buisson de fleurs; il n’en restait plus rien^jjc des souvenirs brisés et des croyances flétries.
Depuis sa fuite , tout était morne dans la maison ; les enfants, la fille surtout, pleuraient leur mère qu’ils croyaient morte ; Georges était silencieux ; une gravité nouvelle donnait à sa
physionomie, autrefois ouverte et sereine, un caractère inconnu; M. de Chamarande semblait regretter d’avoir vécu si longtemps ; il -avait vieilli de dix ans en dix jours, et, comme un chêne foudroyé, il attendait qu’un coup de vent le jetât par terre. Le rire avait déserté le $euil de cette maison. Le présent était en deuil et l’avènir fuyait avec Hélène.
Apres que les jours de M. de Flizc ne furent plus en péril, M. de Chamarande, tout en noir, entra un matin chez son gendre.
Son visage était empreint d’une si grande austérité et d’une tristesse si solennelle , que Georges, faible encore, se leva à son aspect. Le vieillard était d’une pâleur mortelle ; scs yeux brillaient d’un éclat extraordinaire sous ses sourcils gris ; ces rudes sillons que la pensée et les chagrins creusent sur les fronts apparaissaient plus profonds et plus serrés.
M. de Chamarande força doucement son gendre à se rasseoir.
— Laissez-moi debout, lui dit-il, c’est ainsi qu’un juge doit entendre un coupable.
Cet exorde étonna Georges et l’affligea. Il avait toujours vu en M. de Chamarande un second père, dont il aimait le caractère et respectait les vertus. Il craignit, un instant, que l'excès de la douleur n’eût altéré sa raison; mais l'expression de ses traits gardait au milieu de sa tristesse tant de lucidité, qu’il écarta bien vite cette pensée.
— Vous coupable ! s’écria Georges en pre-
nant dans ses deux mains la inain du vieillard, — Oui, moi, reprit le marquis inflexible. Et comme son gendre voulait l'interrompre, il continua avec plus de force :
— Vous êtes venu à moi jeune, honnête et loyal, vous portiez honorablement un nom honorable. Il n’y avait dans votre passé, un passé de vingt-huit ans , que ces écarts qui trahissent l’impétuosité du sang, et rien de ces choses qu’on ne peut hautement avouer. Vous aviez dignement porté l’épée et payé à votre pays la dette du sang. Vous m’avez tendu la main et je vous ai donné ma fille. Voilà, M. le comte , ce dont je m’accuse. Mon alliance a flétri votre nom, flétri le nom de vos enfants; elle a mêlé la honte à votre vie sans tache et le désespoir à vos jours paisibles. Avant, vous étiez heureux, je vous ai fait triste... J’ai apporté le trouble sous votre toit, j’ai fait asseoir l’infamie à votre foyer. Ma faiblesse a brisé votre existence parle milieu. Je viens, M. le comte , vous demander pardon de vous avoir donné ma fille en mariage.
A ces mots, le comte se sentit frémir dans tout son être. Cette humiliation d’un vieillard dont la vie tout entière avait été pure le remplit d’attendrissement et de confusion. Il s’élança vers lui pour rétreindre dans ses bras, mais M. de Chamarande l’arrêta.
— Prenez garde, lui dit-il, que votre générosité ne m’absolve trop vite, lorsque ma justice me condamne. Je suis coupable, vousdis-je !
— Vous coupable! Mais que suis-je donc, moi? Quand vous m’avez donné votre fille, n’était-elle pas innocente comme une sainte? Elle apportait dans ma maison la paix et la candeur, toutes les joies d’un cœur qu’habitaient la franchise et la bonté ! Elle eût embelli toute ma vie et mon foyer si je l’eusse méritée ! Mais déjà mon cœur n’était plus digne de cette chasteté si limpide qu’elle était comme du cristal !... Vous ne savez pas comment nous vivons , nous tous enfants de l’oisiveté qui sommes blasés avant l’âge. Ah! que ne m’avez-vous repoussé!... Mieux eût valu, pour l’honneur et le repos de votre enfant, que vous l’eussiez donnée à un pauvre honnête homme qui l’eût aimée bravement, honorée de son travail et protégée de sa vertu ! Comment ai-je veillé sur ce trésor de votre vieillesse? Je l’ai livrée à toutes les embûches de la séduction, à tous les périls de l’abandon. Ai-je été seulement un frère, un> ami pour elle? J’étais un étranger dont, par hasard, elle portait le nom. Tenez, mon père, je me suis mal conduit envers votre fille, j’ai failli à tous les devoirs, et si Hélène est tombée, c’est que ma main l’a poussée. Mon père, punissez-moi !
Des larmes de désespoir jaillirent des yeux de Georges, qui n’avait pas pleuré depuis dix ans peut-être. Cette douleur sincère toucha le cœur du vieillard; il entoura son gendre de ses bras, et ces deux hommes, qui s’accusaient mutuellement, pleurèrenteusemble sur le coup
qui les frappait tous -deux. Cette fois , Georges . avait ouvert son cœur , depuis si longtemps fermé aux émotions vraies; la peur du ridicule n’avait pas enchaîné ses lèvres , et tel qu’il était il se montra.
Mais si l’époux avait le pardon dans le cœur! le père se redressa implacable.
— Je l’ai arrachée de mon cœur, dit-il, elle n’y rentrera plus.
Il y eut, dans Paris, deux personnes que la nouvelle de la fuite de madame de Flizc impressionna au même degré, quoique d’une manière différente, Faustine et Félicité,
Quand le groom rapporta a l’actrice la réponse muette que Georges avait faite à sa délation, elle se dressa comme un serpent qu’un voyageur a touché du pied. La colère étreignit son cœur, ce réceptacle ardent de toutes les passions mauvaises. En un instant, comme luit un éclair, elle conçut et comprit la pensée du crime. Si madame de Flize eût été entre ses mains, elle l’aurait tuée. Ainsi, du même coup, elle perdait avec la preuve de la faute l’espoir de la vengeance. Quand elle était sure de triompher et que toutes les chances étaient pour elle, Faustine s’était heurtée contre le dédain suprême et la loyauté chevaleresque d’un mari.
— Il y a donc encore de ces hommesdà ?... L’imbécile! dit-elle.
A l’heure où elle allait écraser sous son talon une de ces grandes dames contre qui sa
haine s’avivait depuis l’enfance, madame de Flize lui échappait, et comment lui échappaitelle? Faustine tournait dans sa chambre comme une louve.
Le prince de Zell survint comme elle était seule enfermée.
N entrez pas, lui dit Juliette, madame est dans ses heures blanches.
La soubrette avait appelé de ce nom les heures de colère qui emportaient Faustine, eu souvenir de la pâleur livide qui couvrait les joues de sa maîtresse dans ces moments-là.
Le prince s’esquiva d’abord, puis revint dans la soirée. '
Puis-je entrer? demanda-t-il de cet air timide des Jupiters qui tremblent devant leur Danaé.
Madame est plus calme, vous le pouvez dit Juliette.
Faustine était à demi couchée sur un divan dans sa chambre, la tète, les bras, les épaules nus; elle était blême comme un cierge, et cependant elle étouffait.
Àh ! vous voilà ! dit-elle au prince en lui jetant un regard plus acéré que la pointe d’un poignard. Je suis triste, vous allez m’égayer.
JeanCasimir eût été fort en peine d’égayer personne, Faustine surtout, dont l’esprit ironique le déconcertait sans cesse.
Il roula sa canne entre scs doigts et sourit comme un homme qui cherche à fuir ta bourrasque qu’il pressent.
— Vous êtes triste, et pourquoi ? dit-il.
— Si je le savais , je ne le serais plus , répondit-elle en retirant sa main que le prince voulait baiser.
Jean-Casimir sourit encore comme un homme qui comprend, quoiqu’il ne comprît pas du tout. i -T
— C’est quelque fantaisie, sans doute, reprit-il ; dites-moi ce que vous désirez, et vous l’aurez tout de suite.
Faustine partit d’un éclat de rire sec et nerveux.
— Si j’avais un désir, il serait satisfait même avant que vous l’eussiez deviné! s’écria -telle.
Le prince sé tut ; il regrettait presque d’être entré.
— Ah ! dit Faustine, qui déchirait la passementerie du divan du bout de ses ongles, vous n’êtes guère amusant aujourd’hui. Vous avez; l’habitude de la monotonie... C’est une assez? laide habitude, et vraiment, mon cfter, vous: devriez la perdre. Cela est bon en Poméranie... A quoi donc passez-vous votre temps, que vous vous croyez toujours aux bords d’unet rivière prussienne , étant aux bords de la; Seine?... Soyez donc moins bon patriote, c’est de fort mauvais goût!... S’il vous plaît d’êtres prince, soyez-le tant que vous voudrez, mais pas toujours... Je vous assure que les peines b\ perpétuité vont être abolies.
Faustine martelait chacune de ces phrases.
dont les mots tombaient vifs et rapides comme la grêle ; le prince baissait la tête et supportait humblement ce persiflage.
— A propos, dit tout à coup Faustine en s'interrompant, avez-vous vu M. de Vauvillers?
Un éclair de joie illumina le front humilié de Jean-Casimir. Il entrevoyait de nouvelles perspectives à la conversation.
— Armand? dit-il d’un air fin.
— Apparemment, à moins que depuis hier vous n’ayez fait la connaissance d’un Vauvillers, deuxième du nom.
— Eh bien! il est parti.
— Armand? s’écria Faustine à son tour.
*7 Mais, répliqua le prince avec un sourire malicieux, M. de Vauvillers lui-même, apparemment, à moins que depuis hier...
Faustine ne lui donna pas le temps d’achever sa phrase. .
— Armand ! reprit-elle, je l’ai vu hier !
— C’est pourquoi il est parti cette nuit.
— Seul?
— Est-ce qu’on part seul?
Faustine devina tout... Un éclair de rage jaillit de ses yeux ; elle saisit le bras de Jean- Casimir. Ses doigts étaient comme des pinces de fer.
— Mais dites-moi tout! s’écria-t-elle.
— Ah ça ! ma chère, vous n’avez donc pas mis le nez à la fenêtre aujourd’hui? répondit le prince d’un ton dégagé. Il n’est bruit que de
cela dans Paris. La chose a circulé des midi. On s’en entretient partout... Demain, lanec» dote sera dans les petits journaux.
— Le nom! le nom! c’est le nom que je vous demande, cria Faustine, à qui sa colère le disait déjà.
— Parbleu ! madame de Flize ! c’est adorable 1 La femme de ce pauvre comte... son ami. Ah ! ah! Il paraît qu’elle s’est échappée pardessus les murs du jardin... Armand l’attendait... Il était minuit, l’heure des fantômes et des séductions! Ah! ah f Roméo n’eut pas mieux fait pour Juliette... C’est joli comme un vaudeville de M. Scribe... Quel roué que cet Armand ! Ah ! ah !
La gaieté de Jean-Casimir agaça les nerfs de Faustine.
— Ah! vous trouvez cela plaisant, vous?
s’écria-t-elle en dardant sur lui ses yeux enflammés comme des émeraudes, et c’est à moi que vous venez conter les prouesses d’Armand ! Et vous en riez comme de choses merveilleusement récréatives ! Voulez-vous que je vous dise, moi, ce que j’en pense? c’est une lâcheté ! Savez-vous bien ce que M. de Vauvillers me disait il n’y a pas trois jours encore ici , là ou vous êtes? II n’aimait que moi et ne voulait que moi l
Jean-Casimir sauta comme s’il eût reçu un coup de couteau dans la poitrine.
~ Ah ! voilà que vous changez de couleur, à présent , reprit Faustine , emportée comme
un cheval sauvage. Trouvez-vous que ce soit si bien encore? C’était l’homme du monde qui s’entendait le mieux à faire croire ce qu’il ne pensait pas ; tous les jours il était ici , le matin , le soir, à toute heure... Ah! il a fait comme Roméo, dites-vous? Il me parlait, à moi, comme Tartufe à Elmire... Et moi , je l’écoutais !
Le prince regarda Faustine avec des yeux égarés. Ses lèvres hébétées tremblaient sans qu’il put parler.
— Il était donc votre amant ? murmura-t-il enfin.
— Eh bien ! après! dit-elle en se croisant les bras.
La témérité de Faustine écrasa le prince de Zell. Il ne put soutenir l’éclat de ce regard qui entrait dans son cœur comme une vrille, et baissa la tête.
Après avoir été fasciné parla grâce et l’esprit de la courtisane, il était dompté par son audace.
Un instant il eut la pensée de se révolter et de secouer le joug qu’elle jetait si rudement sur son cou ; mais la beauté de Faustine, que son emportement rendait éblouissante, éloigna cette pensée. 11 soupira, et deux larmes scintillèrent entre ses cils.
Cet instant de silence rendit toute sa présence d’esprit à l’actrice. Elle venait de jouer le tout pour le tout; victorieuse, elle battit généreusement en retraite; mais cette généro-
site, c’était encore de l’habileté. Il lui suffisait d’avoir jeté la terreur dans l’esprit de Jean- Casimir sans y ajouter la certitude.
— Tenez, reprit-elle en haussant les épaules, vous entendez tout de travers. Le cœur est Soin de l’oreille.
Le prince respira.
— On écoute toujours, continua-t-elle , les gens qui mettent à leur amour la cocarde du mariage.
— Il parlait de vous épouser? s’écria Jean- Casimir stupéfait.
— Sans doute.
— Et vous l’auriez accepté ?
— Et pourquoi pas?
— Oh ! Faustine !
Faustine fronça les sourcils.
* — Est-ce à dire que je me suis enchaînée , et croyez-vous que je ne sois pas libre? repritelle. Libre ! mais je vous quitterai demain rien que pour vous prouver que je le suis encore, que je le suis toujours !
De nouveau le prince de Zell baissa la tète. Il était vaincu.
Madame Charpion n’apprit que le lendemain, par le retour d’un commis qu’elle avait chargé d’une lettre, le départ de M. de Vauvillers. Elle courut à l’hôtel de Fiize et connut toute la vérité.
La réaction fut aussi rapide que violente. Au tint elle avait aimé Hélène, autant elle la détesta. Il lui semblait qu’Hélène était une
ennemie qui seule avait mis obstacle à ses desseins. Félicité lui avait fait des demi-confidences que, dans le trouble où elle vivait, Hélène n’avait pas comprises. Mais madame Charpion voulut voir dans l’action de madame de Flize une trahison qui n’y était pas , et s’arma de cette trahison pour incriminer toute sa conduite. Le soupçon entra dans son cœur comme une flamme et n’y laissa que des cendres.
A tout hasard, et bien qu’elle ne crût pas au retour prochain de M. de Vauvilfers, Féli-v cité agit comme si elle avait pu l’envoyer à Clichy. Elle remit son dossier à son homme d’affaires, activa les poursuites et attendit.
Cependant, Armand et madame de Flize étaient arrivés a Constance. Durant tout le voyage, chacun des complices avait obéi à ses préoccupations ; l’amant tendre, passionné, heureux , s’efforcait d'égayer leur route et mêlait à l’expression de son amour toutes les séductions de l’esprit; l’amante morne, abattue, découragée, n’essayait même plus de secouer la tristesse invincible qui la dominait ; son âme regardait en arrière. Elle se montrait reconnaissante des soins que M. de Vauvillers avait d’elle , et décidée à lui consacrer sa vie ; mais rien ne pouvait la tirer de ce désespoir sombre où elle était enfermée comme dans une chape de plomb.
Cette tristesse importait peu à Armand, pourvu qu’Hélène s’appelât un jour du nom de madame dp Vauvillers.
Une première lettre de Caroline, qu’Hélène reçut a Constance, lui porta la nouvelle de la maladie de Georges. Elle devint d’une pâleur mortelle en la lisant, et son désespoir s’en accrut de toute la puissance du remords. Caroline ne lui cachait pas la gravité de cette maladie, qui pouvait pousser Georges au tombeau. Armand y vit la confirmation des paroles qu’il avait surprises et s’en réjouit. Ainsi, le chemin tortueux qu’il avait suivi le conduisait à la fortune, comme d’autres y marchent par le travail et la probité. Il caressa sa destinée future I dans le silence de son orgueil, et, présomptueux comme tous ces hommes dont l’audace est la règle, il s’écria lui aussi : L’avenir est à moi !
A quelques jours de la, il reçut une lettre d’Adrien dont nous allons transcrire quelques passages : ^
« Eh quoi î cher Armand , vous avez commencé comme don Juan , et voilà que vous finissez comme Lovelace ! C’est beau , c’est grand, c’est shakspearien, comme on dit dans les feuilletons ! Votre nom a rempli Paris depuis huit jours; quel triomphe dans une ville où les révolutions n’en durent que trois ! D’un coup, vous avez fait mille jaloux ! Bravo ! mon Richelieu ! vos pareils à deux fois ne se font pas connaître.. .
« Pardonnez-moi de vous parler comme au Théâtre-Français, mais vous avez tout à fait la
taille d un héros. Grâce à vous , les bonnes traditions de la galanterie ne péricliteront pas. Vous avez ressuscité parmi nous autres, vieux Français constitutionnels, les mœurs charmantes d’un siècle découpé en vaudevilles, et je commence à croire aux manteaux couleur de muraille. Apprêtez-vous , lorsque vous vous serez assez longtemps promené avec votre infante, à devenir le lion de Paris. Parole d’honneur, très-cher, vous allez être le roi de la saison prochaine. Quel glorieux enlèvement! Rien n’y manque, ni la perfidie, ni la témérité, ni l’astuce ; c’est, ma foi, de la trahison en partie triple. Vous êtes un fier gueux! comme dit quelque part don César de Bazan.
u Faustine se venge de votre infidélité sur Jean -Casimir IX, prince de Zell. Mais j’ai grand’peur que sa vengeance n’aille pas jusqu’à le ruiner ; c’est un homme que sa fortune met à l’abri des prodigalités. Il est riche à résister à dix ans de Parisiennes ! Pour le punir de votre abandon , elle vient de le condamner à six mois de bucoliques, qu’elle passera dans une villa normande peuplée de forêts et d’étangs, dont le prince lui a remis les titres de propriété. Prenez garde , mon cher, la route de Vernon pourrait bien mener tout droit à Constance... Faustine est femme à vous rejoindre.
« Vous avez appris, sans doute, que M. de Flize a été très-malade après le départ de sa femme. Il n’y a plus que les maris pour être
amoureux comme des amants. Les' craintes qu’on avait conçues pour sa vie sont aujourd’hui dissipées. Le comte est en pleine convalescence. On pense qu’il va partir pour ses terres...»
La lettre faillit tomber des mains d’Armand. Il relut trois fois le passage qui ruinait le plan qu’il avait si habilement conçu, et sortit plein de trouble.
Deux jours après , une lettre de Caroline confirma la lettre d’Adrien , et rassura pleinement Hélène sur la santé de son mari. Madame de Flize remercia Dieu dans le fond de son âme.
Armand haussa les épaules.
— Ce qui le sauve la perd , pensa-t-il en lui-même.
Il avait déjà pris son parti.
M. de Vauvillers n’était pas homme à consacrer sa vie à une femrpe qu’il aurait compromise. Il avait entrepris cet enlèvement comme line spéculation ; la spéculation était manquée; il ne s’y acharnait pas. Traîner son existence au fond de quelque petite ville italienne avec la gêne pour compagne, attendre la vieillesse dans l’isolement de l’exil et les ennuis d’une chaîne dont la fortune n’allégeait plus le poids, sécher des larmes dont la source était au cœur, c’était un avenir qui devait plaire médiocrement à un homme du caractère de M. de Vauvillers. Il ne l’accepta pas.
Dès le jour meme, il fit en secret les préparatifs de son départ. Aux tristesses d’une vie a deux il préférait les chances d’un duel a Paris. On lui troùva une chaise de poste , il commanda des chevaux , et il rentra pour dîner avec Hélène.
Il fut, ce soir-là, calme et souriant comme il l’était toujours depuis leur fuite ; i! l’accompagna dans une promenade qu’elle fit dans la ville, la ramena chez elle, entra dans sa chambre, écrivit une lettre, qu’il remit à un domestique de l’hôtel , et partit.
Restée seule , Hélène se pencha sur le balcon , d’ou la vue dominait le lac. La vieille ville catholique s’endormait. La silhouette noire de la cathédrale se découpait sur le fond clair du ciel , qui avait la limpidité d’une eau profonde. Quelques étoiles allumées derrière les vitres scintillaient dans la ville sombre; ainsi, quelques souvenirs lumineux éclairaient les ténèbres de son cœur. En promenant ses regards sur les toits obscurs de Constance, Hélène se souvint de l’Opéra et de ce décor pittoresque de la Juive que si souvent elle avait vu. Qu’il était loin, ce temps! La lune baignait l'espace d’une clarté bleue qui miroitait sur le lac, agité de ce frémissement éternel qui est comme la respiration des eaux. Les grandes montagnes dressaient à l’horizon leurs cimes blanches, tandis que les noirs sapins assombrissaient leurs flancs, noyés dans la nuit transparente. On n’entendait pas d’au-
trc bruit que les palpitations du flot , qui léchait de son écume le sable des rives, et les mugissements lointains des troupeaux errants dans les pâturages. Les lanternes vagabondes de deux ou trois barques de pêcheurs flottaient sur les vagues, senibiables a des âmes qui se cherchent. Leur reflet tremblait sur la surface du lac, et faisait luire des tourbillons d’étincelles sous la proue agile qui fendait le flot silencieux.
Le regard de madame de Flize erra quelque temps du clocher monstrueux aux montagnes sereines, du lac paisible aux campagnes, des toits accroupis aux forêts lointaines, des flammes rouges qui piquaient la solitude de la ville et des flots, a u ciel immense où brillait Phœbé. Le spectacle magnifique de cette nuit, tout inondée d’une lumière blonde, la splendeur de cette nature calme et forte où frissonnaient doucement ces mille bruits qui naissent de la terre, la remplirent d’une émotion profonde qui dilatait son cœur. En ce moment, une voiture sortit de l’ombre où dormait la ville , passa bruyamment devant le balcon, et s’enfonça sur la route blanche dont les sinuosités disparaissaient dans les clartés incertaines de l’horizon.
Hélène suivit quelques instants du regard cette berline qui fuyait du côté de la France, et soupira quand elle l’eut perdue de vue. Quelque temps, le bruit des roues tinta à ses oreilles, puis tout s’éteignit.
Cette nuit fut la plus tranquille qu’Hélènc eût passée depuis longtemps. L’assurance que son mari n’avait pas succombé avait amorti le remords dans son cœur ; elle était comme un malade qui se croit heureux a près *q ne l’accès est passé*. Elle avait presque dormi.
Étonnée de ne p$s voir M. de Vauvillers à l’heure du déjeuner, elle s’informa de ce qu’il était devenu auprès des gens de l’hôtel ; l’un d’eux lui remit une lettre. En recevant ce papier, elle pressentit un malheur,
Le billet d’Armand était fort court, quelques lignes à peine. Il lui disait, en substance, qu’entraîné par une passion qu’il regrettait dé n’avoir pas su maîtriser, il l’avait contrainte à un acte dont il voyait trop tard qu’elle ne se consolerait jamais ; qu’après avoir été la cause de ses souffrances, il ne voulait pas être la cause de son malheur éternel ; qu’il la rendait à ses enfants, et qu’il s’éloignait d’elle pour lui permettre un peu de ce repos dont il s’apercevait bien que sa présence, à lui , la prï vait.
« Près de vous, ajoutait-il en finissant, je n’eusse rien regretté; vous pleurez, et voilà bien des jours déjà que mon amour ne peut rien sur vos larmes. Je dois vous quitter. Adieu, Hélène, soyez libre, soyez heureuse. »
Cette lettre fit au cœur de madame de Flizc la sensation froide qu’on éprouve lorsqu’on
presse dans la main la peau visqueuse et glaciale d’un serpent. Elle en éprouva plus de ; honte pour celui qui l’avait écrite que de douleur pour elle-même. Elle comprit tout d’un î coup M. de Vauvillers et son caractère. Tel était l’homme à qui elle s’était confiée^, qu’après l’avoir cnlevee a tous les siens, apres avoir ouvert entre elle et le monde un abime, il l’abandonnait sans hésitation , et brusquement comme on sort d’une hôtellerie. Pas un mot n’était venu du cœur, sa main n’avait pas tremblé, pas une larme n’avait mouillé le papier sec et poli comme celte âme usée par le vice ; il était parti comme un voleur nocturne, mystérieusement et lâchement; il ne s était même pas demandé ce qu’elle deviendrait , seule, à cent lieues de son pays ; il lui parlait froidement de la rendre a ses enfants comme si, la porte de la maison conjugale franchie, on pouvait y rentrer encore! Quant an souhait par lequel sc terminait cette lettre, n’était-ce pas une ironie amère, une insultante dérision? Elle libre, elle heureuse! Pouvait-elle l’êlre jamais?
La cru a u lé préméditée de cet abandon fit comprendre à madame de Flize combien sa fuite avait été cruelle. Comme elle avait frappé un père, un époux, des enfants, elle était frappée. Elle accepta son isolement comme une juste punition , et se résigna sous la main de Dieu. Sa vie était finie à vingt-six ans. Elle voulut, du moins, que l’avenir expiât le passé.
Comme elle donnait des ordres pour son départ, on lui apporta une lettre de son mari.
Hélène était dans une de ces dispositions d’esprit où tous les événements impressionnent. Ce rapprochement la frappa. M. de Flizc se souvenait au moment où M. de Vauvillers oubliait.
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