LE CHEMIN DE L’AUTEL
Hélène ouvrit la lettre de son mari, se soumettant d’avance à tout ce qu’il ordonnerait. Voici ce que contenait cette lettre :
« Je vous connais trop bien, Hélène, pour croire que vous puissiez être heureuse dans la position que vous avez acceptée. Je vous plains plus que je ne vous blâme. Quelle que soit la grandeur d’une faute qui enlève une mère à ses enfants à l’âge où sa présence leur est le plus nécessaire, ce n’est pas à moi de vous condamner. Le cri de ma conscience me dit que de nous deux le plus grand coupable c’est moi. Vous m’aviez été confiée pour être heureuse. Comment ai-je accepté cette mission?
Je vous ai négligée pour des créatures que je ne pouvais pas estimer, et au lieu de l’appui auquel vous aviez tant de droit, je vous ai livrée à tous les périls de la jeunesse, de Finexpérienee et de l’isolement. A présent que je suis seul auprès de nos enfants, j’apprécie l’étendue de ma faute. Vous vous êtes perdue parce que je m’étais égaré. Cette tristesse et ce deuil qui m’entourent sont l’œuvre de mes mains.
« Ce que madame de Monchenot m’a dit de vous, ce que vous m’avez écrit me prouve assez combien , au milieu de son erreur, votre âme est restée généreuse. On a trompé votre cœur, on n’a pas perverti vos instincts. Mais comment se fait-il qu’au moment d’accomplir une résolution aussi désespérée, la pensée de vos enfants ne vous ait pas retenue? Si le père n’avait pas bien mérité de vous, ces pauvres petits étaient-ils coupables, et ne pouviez-vous sacrifier aux devoirs de la mère les ressentiments de l’épouse ? Leurs bras n’ont-ils pas su vous retenir? Leur vue, leurs caresses, leur innocence ne pouvaient-ils pas vous inspirer le courage de rester et d’imposer silence à vos douleurs? Il y a des sacrifices qui emportent avec eux leur récompense. Et croyez-vous que moi aussi je n’ai pas eu à souffrir ? J’ai dévoré bien des angoisses! Je fermai les yeux pour n’avoir pas à punir, et je ne voulais rien deviner pour ne pas forcer la mère de mes enfants à rougir devant moi ! 11 fallait que la
femme demeurât chaste pour que la mère fût honorée.
« Mon regret éternel sera de vous avoir poussée â cet oubli de vous-même. Le mal que vous m’avez fait n’est rien auprès de la pensée du mal auquel je vous ai réduite. Je pleure sur vous plus encore que sur moi, et sur nos enfants plus aussi que sur nous. Quel avenir vous êtes-vous réservé ? et qu’allez-vous devenir si cet homme, qui ne vous méritait pas, votre seule protection à présent, allait vous abandonner? Puissiez-vous ne pas vous repentir trop tôt de l’avoir suivi !
« C’est alors que je revenais a vous que vous avez déchiré nos liens. Dieu n’a pas permis qu apres mon oubli des devoirs les plus sacrés, je goûtasse la tranquillité et les joies d’une vie heureuse; j’ai été frappé par ou j’ai failli. Si je m’étais dévoué à vous comme j’en avais fait la promesse â votre père, rien de ce qui est n’aurait été. Quel aveuglement était le mien ! J’ai couru pendant cinq ans après les vains plaisirs, et durant cinq années le bonheur m’a attendu à mon foyer. Quand je me suis retourné, il était parti. ,
« Pauvre Hélène, la pensée du mafheurqui vous menace m’épouvante. Quelle solitude sera la votre^ ! Madame de Monchenot vous dira quelle scène terrible a suivi votre départ. La voix de votre père m’a glacé le cœur. Ce-* pendant , et je vous le jure , malgré l’abîme infranchissable que vous avez creusé entre
nous , vous verrez vos enfants aussi souvent que vous voudrez. Mais moi , vous ne m’entendrez ni ne me verrez plus. Le cœur de l'homme est ainsi fait, que le pardon n’entraîne pas l’oubli.
u Je vais partir prochainement pour l’Afrique, où je reprendrai du service. Le ministre de la guerre a bien voulu me rendre l’épaulette que j’ai quelque temps portée avec honneur, et la prochaine campagne ne s’achèvera pas sans moi. Avant de partir, je réglerai toutes nos affaires. J’ai dégrevé la terre des Cloyettes de l’hypothèque que vous aviez consenti à laisser prendre à ma prière. Les revenus vous appartiendront, et les fermiers n’auront d’ordres à recevoir que de vous. Vous aiiiæz encore avec cette terre, qui représente Votre dot , la fortune de votre mère. Seule vous en toucherez les rentes. Mon notaire, qui en a la gestion , est prévenu. Vous n’en distrairez qu’une partie pour les frais d’éducation de nos^ enfants ; j’ai voulu en mettre une moitié a votre charge, afin qu’ils ne soient pas tout à fait! perdus pour vous, et que notre union brisée ne détruise pas la protection a laquelle ils ont droit. En tout temps, et partout, il faut que1 vous restiez leur mère. C’est une association a i laquelle je vous ai liée sans attendre votre consentement.
* « Vous ne repousserez pas cette fortune,,
dont vous êtes dès aujourd’hui la maîtresse. Elle vous appartient, et je ne veux pas, d’ail-
leurs, que madame de Flize soit jamais à la merci de personne.
« Adieu , Hélène. Toutes les fois que vous aurez à m’écrire, faites-le sans crainte, comme au père de vos enfants. Leur pensée sera tout ensemble votre châtiment et votre consolation. »
La lecture de cette lettre confirma Hélène dans l’idée qu’elle s’était faite de son mari. Elle mesura en esprit la distance qui séparait Armand de Georges , et se demanda quel aveuglement l’avait si longtemps abusée sur le compte de M. de Vauvillers. Mais Hélène était de ces natures qui acceptent le renoncement avec exaltation. Elle trouva sa consolation là où d’autres auraient trouvé leur désespoir. L’abandon où elle avait été si soudainement plongée, la trahison qui avait suivi son dévouement lui parurent une punition dans laquelle la main d’en haut se manifestait. C’était le commencement de l’expiation, et elle l’offrit à Dieu pour racheter ses fautes. Châtiée, il lui semblait que la pensée de Dieu était sur elle.
Dans la situation où elle se trouvait, elle n’avait pas d’autre parti à prendre que celui de retourner à Paris. C’est à quoi elle s’arrêta.
Si M. de Vauvillers avait pu prévoir celle lettre, certainement il serait resté auprès d’Hélène. Elle avait une fortune dont il 'aurait été le maître. Mais dans ses calculs d’égoïsme, il
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jugea M. de Flize d’après lui-même, et il se trompa.
Georges n’était plus à Paris lorsque Armand y revint. M. de Flize était parti pour les Cloyettes, d’où il devait se rendre en Algérie. Les deux enfants avaient été confiés à madame de Monchenot.
Dès le lendemain de son arrivée, on remit à M. de Vauvillers un paquet de paperasses timbrées qu’il ne se donna pas la peine d’examiner. Elles étaient couvertes d’un nuagè de cette écriture illisible dont la procédure de tous les pays a l’habitude de noircir ses dossiers. Il s’imagina qu’il s’agissait de quelque vieux mémoire dont la présence fatiguait un vieux créancier, et n’y pensa plus.
. Mais dans la journée , vingt-quatre heures à peine après son retour, trois de ces individus laids, désagréables et mal vêtus que la justice tient à son service se présentèrent à trois heures de relevée au domicile de M. de Vauvillers, et le sommèrent de les suivre.
Armand tournait et retournait dans ses doigts rentrait du jugement par contrainte par corps qu’on lui signifiai!* La prison pour dettes lui paraissait une assez pitoyable fin à son Odyssée. En chiffonnant ce papier néfaste, il crut y lire les noms et prénoms de madame Charpion.
-- Madame Charpion ! s’écria-t-il. *■
— Oui* monsieur, répondit le garde du commerce.
— C’est au nom de madame Charpion que vous agissez?
Le garde s’inclina respectueusement.
— Il y a quelque malentendu dans cette affaire, monsieur, reprit Armand.
— C’est possible, répliqua l’homme du tribunal.
— Avant de me conduire à Clichy, souffrez que je parle à cette dame.
— «rai ordre de ne pas vous perdre de vue.
— Allons-y donc ensemble.
— Ceci peut s’arranger. Monsieur, daignez me suivre.
Le garde du commerce, qui avait ses instructions, fit monter Armand en voiture et le mena à Balignolles.
Aussitôt qu’il vit cette bienheureuse maison de la petite rue de l’Église, de laquelle tant de fois il était sorti radieux, Armand se crut sauvé.
Madame Charpion était en affaires, et le fit attendre un quart d’heure. Ce peu d’empressement à le recevoir assombrit les pensées du roué. Si la bergère de Paris se montrait inflexible, Armand était perdu. Où trouverait-il jamais assez d’argent pour rembourser les sommes qu’il lui avait empruntées?
Le garde du commerce s’était assis dans un coin, immobile et taciturne comme un sphinx de la vieille Egypte.
Ses yeux ne perdaient pas Armand de vue. Cette solitude à deux acheva de mûrir les réflexions du débiteur. La pensée qu’il se trou-
vait en face du dernier cliapitxe de son roman traversa son esprit. La fin était prosaïque et peu digne d’un homme qui rêvait des agitations nouvelles.
Au plus fort de ses méditations, Félicité entra. Elle fit signe de la main au garde du commerce qui se retira.
A l’aspect de madame Charpion, l’audace revint au coeur de M. aè Vauvillers. Il se leva et vint à elle la main tendue.
— Eh ! madame , lui dit-il , e’est une plaisanterie sans doute?
— Non , monsieur , c’est un jugement , répondit-elle d’un air tout ensemble ferme et souriant.
. Armand redoubla d’aplomb.
— Les jugements , reprit-il , se rendent et ne s’exécutent pas.
— Mon Dieu ! monsieur , le tribunal n’a peut-être pas l’esprit pour lui, mais il a le dfeoit; or, le droit suffit pour mener les gens en prison. ||
— Ah! fi! madame, c’est du plus mauvais goût!
. — Avouez, du moins, que c'est la meilleure des précautions.
— Est -ce vraiment voire intenlion de me faire conduire à Clichy ?
— Parfaitement.
— - Mais dans quel but, s’il vous plait? j
— Mais, apparemment, pour vous contraindre à payer les sommes que j’ai eu la joie de vous prêter.
Armand salua.
— Le moyen est détestable, reprit-il hardiment.
.-^-.'d’est une question de temps.
S^||p\and frissonna ; madame Charpion était caîmA^fcomme une personne qui a pris une résolution irrévocable.
— Eh ! madame, votre air me ferait croire que vous avez l’intention de m’y laisser cinq ans.
— Oh ! vous n’êtes pas homme à supporter si longtemps la solitude. Un an ou deux vous suffiront.
— Madame , je suis trop hohn^tp homme pour vous laisser la moindre iftS^ïp à cet égard. Je n’ai rien et je n’aurai pas â%%mtage dans deux ans.
— C’est peu : mais vous me permettrez de ne pas vous croire sur parole.
— Je n’ai pourtant jamais parlé plus franchement.
— Ah ! monsieur, vous oubliez cet oncle du Languedoc dont vous m’avez compté l’histoire.
— Cet oncle est un cousin de la Belle au bois dormant.
•— Quoi! ces vignobles si magnifiques...?
— Des châteaux en Espagne, madame.
— Ces métairies et ces grands bois...
— Je les avais trouvés au pays de M. de Crac.
— C’est infiniment ingénieux.
— Vous me flattez.
— Bah! figurez-vous, monsieur, que ma
confiance en votre habileté va jusqu’à croire que vous vous tirerez d’affaire par un nouveau moyen non moins spirituel.
— Voilà qui me comble.
— Non, vraiment. Eli! tenez, ne venezvous pas tout nouvellement d’entreprendre un voyage d’agrément?
— Oh! une excursion dans les environs de Paris !
— Qui a failli vous conduire en Italie, à travers la Suisse. C’est fort coûteux, de courir le monde.
— Ce sont les pères de famille et les avares qui répandent ce bruit-là.
— Quand j’ai vu mes lettres de change de l’autre côté de la frontière, ma foi, monsieur, j’ai craint qu’il ne vous prît fantaisie de pousser jusqu’en Orient. C’est alors que je me suis décidée, comptant un peu sur le hasard, à m’entourer de quelque précaution.
— Le hasard vous a servie.
— C’est vous que j’en dois remercier.
— Il n’y a pas da^quoi.
— Si vraiment. Vous pouviez disparaître en Turquie, et vous revenez... mais c’est charmant !
Armand regarda madame Charpion un peu étourdi. La bergère de Paris le raillait. v — Àh ! madame, reprit-il , vous avez la victoire et vous y ajoutez l’ironie !
— Pardonnez-moi de marcher sut vos brisées.
Cette tranquillité consterna M. de Vauvillers. Son audace él^i'bout.
— Voyons, madame, reprit-il en changeant de manière, rendez-moi ma liberté, et j’emploierai toutes mes ressources à vous satisfaire.
— J’ai trop peur que l’envie de voyager ne vous reprenne.
— Ah! madame!
, — Eh ! monsieur ! quand on a vu la Suisse,
c’est un motif pour voir l’Espagne. Vous savez, l’ainour des contrastes...
— Je vous donnerai ma parole de ne pas m’éloigner.
— Votre signature aussi était une parole.
Armand fit un geste d’indignation.
— Ne m’en veuillez pas, ajouta Félicité, je ne suis pas gentilhomme, moi, je suis laitière.
Cette réponse écrasa le roué ; à son tour il était vaincu. Il lui sembla que les murs de la prison où devait s’éteindre sa seconde jeunesse se dressaient autour de lui. A bout d’espérances, il tenta un dernier effort, comme un nageur qui sent le flot passer sur sa tête. Si l’assurance n’avait rien pu sur madame Charpion, peut-être se laisserait-elle attendrir par la soumission. Armand capitula comme une citadelle à bout de munitions.
— Eh bien ! madame , dictez vous-même les conditions de ma délivrance ; quelles qu’elles soient, je les accepte d’avance.
Les yeux de Félicité s’allumèrent comme du phosphore. ^
— Voilà qui est mieux, et peut-être allonsnous nous entendre.