UN OEIL DE POUDRE
On était alors au commencement de l’hiver; ces horribles pluies, ces brouillards sinistres , ces brumes épaisses que le mois de décembre laisse tomber du pan de sa robe chargée de frimas et qui donneraient le spleen à des fossoyeurs , enveloppaient la ville d’un linceul gris et froid, mais un printemps radieux fleurissait dans le cœur du prince de Zed ; il avait, disait-il, trouvé ses jardins d’Arinideà Paris et, Renaud poméranien, il ne voulait plusen sortir.
L’architecte reçut l’ordre de presser activement les travaux de l’hôtel des Champs-Elysées^.
Après son coup d’État, Faustine songea a rompre avec le comte de Flize ; elle y était bien déterminée, mais il lui semblait que le comte était encore utile à ses projets; pour quelque temps au moins c’était un personnage à conserver dans la comédie qu’elle jouait, un accessoire bon a mettre en scène à certains moments, et dont la présehce devait activer les péripéties dont elle ourdissait le plan.
Son dramatique maintenant prononcé, elle se réserva le soin de ménager les transitions.
Il y avait deux ou trois jours déjà que la Danaë de la rue de l’Arcade n’avait pas vu son Jupiter, lorsqu’un matin, vers deux heures, Juliette vint lui annoncer que le comte était dans le boudoir.
Faustine y courut, jeta ses bras autour du cou de Georges et murmura tout près à son oreille de doux reproches.
— Qui a pu vous empêcher de venir ? lui dit-elle.
Georges rendit son baiser à Faustine, et, la prenant par la taille, la força de s’asseoir près de lui.
— - Oh! toute une histoire! répondit-il.
— Bon ! vous allez me faire un conte !
— Voulez-vous en juger?
— J’y tiens beaucoup*
— Eh bien ! j’ai voulu laisser à votre nouvelle lune de miel les premières douceurs de son début.
La brusquerie de la réplique écrasa Faustine. Elle, qui ne se troublait jamais, eut un instant d’hésitation. Puis, avec la rapidité de l’éclair, s’arrêtant à cette idée que Georges cherchait à surprendre la vérité en paraissant la connaître, elle soutint son regard.
— Quelle folie! dit-elle en souriant.
— Pour une folie elle est assez savante, répliqua Georges.
Faustine comprit que l’entretien devenait
sérieux ; mais, engagée de cette façon, elle devait aller jusqu’au bout. Comme un ministre habile qui sent gronder l’orage parlementaire, elle courut au-devant des interpellations.
— Voyons, expliquez-vous, si vous voulez qu’on vous comprenne, s’écria-t-elle.
— Comme il vous plaira.
— De quelle lune de miel parlez -vous donc?
— D’une lune poméranienne qui en est à sa troisième nuit.
— Il sait tout! pensa Faustine.-
— Diable ! ma chère, continua M. de Flize, vous n’êtes pas comme ce Robert qui ne faisait jamais les choses qu’à demi, au dire de son ami Bertram. Après un pauvre petit comte, un grand prince, et quel prince !
Cependant Faustine ne se tenait pas pour vaincue. Elle essaya un dernier effort.
— Ah ça ! mon cher Georges, en êtes-vous bien sûr? demanda-t-elle d’un air moitié sérieux, moitié comique.
— Trop sûr ! dit-il avec un soupir qu’un amoureux du Gymnase lui eût envie.
— Alors, comment lesavez-vousj? reprit-elle résolûment.
— Oh! mon Dieu! de la manière la plus simple. Le plus grand indiscret du monde, le hasard, m’a tout appris.
— Le hasard seul ?
— Ah ! fi ! s’écria Georges qui devina la pensée de Faustine à son regard. Vous savez
bien que je ne m’informe jamais de ce qui me regarde.
— C’est vrai ! dit la débutante vaincue par cette indifférence , mais permettez-moi de ne pas vous imiter, achevez.
— Comme je revenais du bal, l’autre nuit, j’ai vu le grand coureur du prince avec sa livrée, à votre porte... Turcaret fait de ces choseslà , mais Almaviva , fi donc ! c’est d’un vilain goût.
Faustine ne put s’empêcher de laisser voir son étonnement sur son visage.
— Ah ça ! ma chère , vous ne me connaissiez donc pas? s’écria-t-il.
— C’est ce que je commence à croire, avouat-elle franchement.
— C’est toujours ce qui arrive quand on se montre tel qu’on est.
— Quoi! une perspicacité si soupçonneuse unie à tant de philosophie!
— Vous vous trompez de la moitié ; je ne soupçonne jamais, je crois.
— Ah!
— Sans doute, le soupçon ne sert qu’à aveugler ; d’ailleurs chez beaucoup de femmes la réalité précède l’apparence ; quand l’ombre arrive, c’est que le corps du délit est passé.
Faustine brûlait du désir d’adresser au comte une question qui flottait sur ses lèvres; il la devina à son sourire et sourit lui-même.
— Avec vous j’ai toujours cru, reprit-il.
— Toujours?
— Aussitôt que j’ai pu, du moins... la veille du premier jour.
I! y eut un moment de silence, après quoi Georges reprit :
— A priori, comme disent les philosophes, vous deviez me tromper.
— Forcément?
— Sans doute... N’étiez-vous pas ma maîtresse? Je suis bien sûr que les mémoires du temps racontent que Marc-Antoine fut trompé par Cléopâtre aussitôt qu’il fut Marc-Antoine.
— Voilà qui est logique.
— Qu’Armand vous aimât*., c’était de bon goût. A quoi servirait l’amitié, si ce n’est à trahir un peu? Que vous aimassiez Armand, c’était d’un bon cœur... Votre tendresse était un lien de plus qui nous unissait, et vous acquittiez une dette de reconnaissance ; il y avait donc double bénéfice. C’était d’ailleurs l’occupation de votre vie ; vous n’avez pas voulu que l’oisiveté vous perdit ; si bien que votre existence de tous les jours était régulière comme un livre en partie double.
— Votre approbation me charme.
— Vous la méritez tout entière. Seulement,, j’ai, et c’est ce qui m’afflige, un tort à vous reprocher.
— Un seul !... mais c’est peu !
— C’est trop poiH* vous, qui devriez être parfaite en tout. Vous preniez trop de précautions ; si, a priori , comme je vous le disais tout à l’heure, je n’avais pas été convaincu de ma
situation, votre prudence m’aurait ouvert les yeux.
— Expliquez-moi cela , je vous prie.
— C’est fort simple ; vous étiez avec Armand d’une cérémonie à nulle autre pareille; à cette étiquette publique vous adjoigniez pour le service de votre entente privée une armée de signes cabalistiques dont j’étais forcé de m’apercevoir, bien malgré moi. C’étaient des fleurs par-ci et des nœuds de rubans par-là. Une sarabande de bouquets valsant de potiche en potiche, des ceintures de toutes couleurs, une télégraphie de gestes qui m’apitoyait, et, sous vos doigts , un répertoire fabuleux de polkas, de nocturnes, de valses et de ritournelles, dont vous agaciez perpétuellement votre piano , et dont chaque note avait une signification. Pour tromper un homme seul, c’était trop de francmaçonnerie comme cela.
Faustine avait des éblouissements. Elle avait pris le caprice de l’esprit , moins que cela , la fantaisie d’une vanité, pour un amour sérieux, profond, ardent. L’ironie du comte lui montrait la vérité toute nue.
— Cela vous étonne? reprit M. de Flize ; c’est pourtant le résultat d’un principe dont l’application est dans mes habitudes. Quand on est assez heureux pour rencontrer une maîtresse sur l’aride chemin de la vie, il est du plus mauvais goût de ne pas lui laisser croire qu’elle est aimée passionnément. De toutes les flatteries c’est la meilleure. Cela leur fait
tant de plaisir, et ça nous coûte si peu!
Celte confession faisait tomber des écailles des yeux de Faustine. Elle lui révélait qu’en matière de dissimulation on récolte toujours plus qu’on ne sème.
— Maintenant, continua M. de Flize, les choses sont bien changées. Vous brisez^les traités et voulez élargir vos frontières. Vous êtes libre et je me retire.
— C’est donc un adieu ?
— C’est une abdication. J’abdique pour n’ètre pas destitué.
— Mais, répliqua-t-elle, M. de Vauvillers, lui aussi, avait abdique, et cependant il ne fut pas destitué.
Cette insinuation était comme un coup de sonde jeté au cœur de M. de Flize qui venait de
lui découvrir des profondeurs inconnues. Faustine voulait savoir jusqu’à quel point elle pouvait l’utiliser dans l’intrigue dont elle avait noué les premiers fils. Georges comprit le piège.
— Oh! dit-il, autres amis, autres mœurs ! Et puis, je suis comme César, j’aime mieux être le premier dans un village que le second dans Home.
— Ainsi vous ne reviendrez plus?
Allons donc ! j’aurais l’air de vous en
vouloir. , '
La réponse , bien qu’amere , rassura raustine. La présence du comte de Flize suffisait a ses projets ; elle restait maîtresse d’interpréter cette présence à sa guise.
Elle tendit la main à Georges.
— Tenez votre promesse, et je vous pardonnerai de m’avoir jouée, reprit-elle.
Le comte se prit à rire.
— Adieu, dit-il en se levant ; si je restais près de vous dix minutes encore, vous me prouveriez que celui de nous deux qu|a trompé l’autre, c’est moi.
Faustine raconta cette scène a M. de Vauvi Mers.
— Depuis cet entretien, ajouta-t-elle, je me sens toute prête à aimer Georges ; je le croyais un homme de cheval, et c’est un homme d’esprit.
Il est vrai que Georges, comme il arrive toujours dans les circonstances absolues de la vie, avait exagéré son caractère. Il avait en toute chose l’horreur du ridicule et de l’exagération, et plutôt que de céder aux mouvements tumultueux qui bouillonnaient en lui dans les moments où sa passion était en feu, il affectait une indifférence profonde qui allait jusqu’au dédain. Dans une lutte , où il comprenait bien que la victoire lui échapperait inévitablement, il avait voulu tout au moins mettre la grâce et l’esprit de son côté.
Georges était un caractère de parti pris ; il obéissait dans la plupart de ses actions à un type dont il portait l’image en lui, type à la fois railleur et superbe, plein d’honneur comme un chevalier des temps de la chevalerie et de suffisance comme un marquis. Il lui arrivait
souvent de chercher bien moins le bon et le beau que le fin et le joli. Le bon goût était son code et son Dieu, sa règle et sa foi.
Il lui importait peu de souffrir pourvu que le monde n’en vît rien , et comme il trouvait que les occurrences où les grands éclats de la passion peuvent cadrer avec notre costume étriqué et nos habitudes bourgeoises se présentent fort rarement en somme, il repoussait avec soin tout ce qui avait l’apparence, meme éloignée, d’une scène de mélodrame.
Cette loi qu’il s’était imposée le contraignant à toujours dominer les élans de son ame , il avait acquis, peut-être aux dépens de son bonheur intérieur, une puissance extreme sur scs sensations dont on ne voyait .jamais que la surface; et comme il concentrait tout, n ar vait parfois à une force et a une finesse d observation qu’on ne lui aurait pas soupçon-
^Si maintenant on s’étonne que M. de Flize,
* si clairvoyant chez Faustine, ne le lut pas davantage chez Hélène, on nous permettra de répondre par une observation dont la vente sera comprise de tout le monde.
L’une était sa maîtresse et 1 autre sa femme.
Dans toutes les situations il y a des grâces d’etat •
Et puis encore il y a de ces infamies que certainesâmes ne soupçonnent jamais.
Ce que le comte savait des relations d Aimand avec la rue de l’Arcade .ne lui permet-
tait pas de tourner les yeux du côté de la rue Blanche.
Des deux trahisons de M. de Vauvillcrs , l’une sauvait l’autre.
Georges s’était marié parce que, dans sa position, il regardait le mariage comme une déplorable nécessité. Son père, mort depuis, lui ayant parlé de mademoiselle de Chamarande qui avait un nom honorable et une belle fortune, il avait épousé mademoiselle de Chamarande. Il avait eu pour sa femme les égards, les soins , les prévenances , l’amitié , l’estime qu’on se doit entre gens bien élevés à qui la loi donne le même toit et le même nom, mais il avait assez froidement accueilli les témoignages de tendresse plus vive que dans la fraîcheur de sa jeunesse et de ses sentiments Hélène lui avait d’abord prodigués. Georges n’admettait pas l’amour dans le mariage, ou, tout au moins, il ne croyait pas qu’il pût se manifester sans ridicule au commencement et sans trouble a la fin.
Au bout de quelques mois de ménage, il avait éprouvé le besoin de donner à sa femme une occupation pour la distraire de sa vie oisive, et il l’avait mêlée â toutes sortes de sociétés philanthropiques. Lancée dans un tourbillon sans cesse renaissant de fêtes à organiser, de loteries et de concerts entrepris au bénéfice d’une foule de malheureux, et irrévocablement vouée à toutes ces associations philanthropiques qui font danser la charité, madame
de Flize avait perdu l’habitude, et peut-être aussi le désir de cette intimité dont son mari
avait redouté la contagion,
Hélène avait d’abord résisté , mais Georges lui avait si souvent et sur tant de tons répété que la vie n’était pas une idylle et Paris un hameau qu’elle avait dû se soumettre.
Le jour où sa femme chanta de la musique historique au bénéfice de l’art et valsa au profit de la politique , le comte s’estima le plus heureux mari du monde.
On a vu ce qui était résulté de ce bonheur.
Au demeurant, M. de Flize aimait sincèrement Hélène; il eût sans hésiter sacrifié sa fortune et ses maîtresses au repos de sa femme s’il l’avait ern menacé ; il l’entourait de respect et d’égards, et prévenait ses désirs quand par hasard il les devinait.
Mais il avait rompu le lien qui devait confondre leur vie en une seule comme les eaux de deux fleuves qui coulent dans le même lit. Jamais il n’ouvrait une lettre adressée à sa femme; il eût trouvé cela de mauvais goût; jamais il ne l'interrogeait sur ses actions de la journée, il eût craint qu’on ne l’accusât de jalousie. Dans son parti pris de confiance absolue, il poussait celle même confiance jusqu a la fatuité, et il oubliait que, de toulesles femmes, la plus honnête même désire qu’on s’inquicte de son affection et qu’on lui montre, sinon la réalité, du moins l’apparence de la jalousie. ... .
Georges appartenait par sa fortune et ses
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habitudes à cette classe de jeunes gens qui semblent condamnés, leur vie durant, à manier une cravache le matin et des cartes le soir. II faisait courir, il avait sa place à Ja loge infernale de l'Opéra, il connaissait par leurs noms tous les rats qui rongent les héritages à la clarté du soleil et pirouettent plus tard a la clarté d’une rampe; il n’était pas de cheval illustre dont il ne pût dire l’ascendance et la descendance. Cependant il avait trop d’intelligence et d’esprit pour ne pas comprendre tout le vide et le ridicule d’une existence qui allait paresseusement et sottement de la casaque d’un jockey aux fiches d’une table de jeu ; il rougissait de lui-même et de son oisiveté , que ne tempérait aucune noble étude; mais il suivait la pente où l’exemple l’avait poussé , un peu parce qu’il est toujours facile de continuer le lendemain ce que l’on a fait la veille, et un peu aussi parce qu’il ne savait que faire. M. de Flize ne voyait point de but utile à ses efforts ; il n’entendait rien aux choses de l’industrie, et d’ailleurs il n’avait pas l’amour de l’argent ; quant à la politique, elle se révélait à lui comme un jeu d’intrigues mesquines et d’ambitions étroites; et puis, il faut bien le dire, Georges avait insensiblement plié son esprit à toutes les petitesses^ a toutes les sottises de cette vie qui s’agite autour d’une écurie et accepte les débuts d’une cabotine comme la plus élégante des distractions; il en riait bien lui- même quelquefois, mais il en subissait néanmoins
l’influence délétère et ne pouvait s’en détacher.
Après que Georges eut quitté Faustine, il rencontra le prince de Zell sur l’escalier. Le prince, tout gonflé de sa victoire, jeta sur son rival un de ces regards superbes et jaloux ou éclataient toutes les joies et toutes les inquiétudes d’un triomphe douteux. M. de Flize eut quelque envie de lui rire au nez, mais il se contint et le salua d’un air où la raillerie se cachait sous la gravité.
Mille soupçons montèrent à la tête du prince, qui parla de sa rencontre à Faustine.
— Oui, dit-elle, il sort d’ici ; vous me trouvez encore tout émue de ce qu’il m’a dit... Comme il m’aimait ce pauvre Georges !...
— Lui ! Mais que me disiez-vous donc l’autre jour?
— La vérité... mais les hommes sont ainsi faits; ils ne parlent de leur amour que lorsqu’ils nous perdent. Tenez, il a pleuré à cette place où vous êtes assis !
— C’est étrange ! il avait l’air magnifique d’un proconsul !
— Que je le reconnais bien à ce porlrait ! M. de Flize est un homme que l’orgueil domine... il mourrait plutôt que de laisser voir à un rival la blessure dont son cœur saigne... Ah ! si j’avais su qu’il m’aimât à ce point ! ! !
Faustine n’acheva pas et se détourna pour essuyer une larme qui ne coulait pas.
Cette réticenee et l’émotion feinte qui l’accompagna troublèrent Jean-Casimir, il craignit
de perdre en un jour cette conquête qu’il avait rais six mois à faire; répouvante le gagna, et il se jeta dans mille discours extravagants pour endormir les remords de Faustine et la ramener à lui.
Faustine céda mollement et releva son front alangui.
— Ah ! que tous savez tromper mes alarmes ! lui dit-elle en style de tragédie.
Mais elle avait compris tout le parti qu’elle pouvait tirer de M. de Flize; ce furent chaque jour de nouveaux attendrissements qu’il fallait eombattre, et l’amour de Georges resta suspendu comme une épée de Damoclès sur la tète de Jean-Casimir.
Les choses coururent ainsi quelque temps ; Faustine, enchaînée dans son désintéressement, voyait ses ressources s’amoindrir chaque jour. Le prince de Zell avait trouvé son Éden rue de l’Arcade; dans son enivrement, il parlait de Paris comme de la patrie des anges. Cet amour pur et sincère le ramenait aux bucoliques, il rajeunissait, il avait vingt ans.
Cependant Faustine ménageait un dernier eoup à Jean-Casimir.
Au mois de janvier, la débutante annonça au prince poméranien qu’elle allait débuter.
Faustine, qui n’avait jamais joué ni au théâtre Montmartre, ni au théâtre d’élèves de la rue de la Tour d’Auvergnc , ni même à la salle Chantereine, fut engagée à l’un des théâtres de vaudevilles, aux appointements de deux
mille quatre cents francs. Ces appointements, il est vrai, elle ne les touchait pas ; elle en paya même d'avance le premier trimestre à son directeur.
Il lui fallait un piédestal , elle acheta la scène.
Le théâtre est aujourd'hui le rêve de toutes les bohémiennes de Paris ; elles y voient un horizon confus de coupés, d’écrins, de meubles de Boule, d’appointements fabuleux, de princes exotiques, de cachemires indiens; c’est une mine d’or qui s’ouvre aux clartés de la rampe, un chemin defer pour aller à la fortune à grande vitesse, une loterie entre coulisses où toutes les chances sont pour elles : le corsage qui tombe un peu trop bas, la jupe qui s’arrête un peu trop haut, l’œil qui brille, le sein qui bat, le sourire qui provoque, le pied qui s’avance, la taille qui ondule sous la soie. On était belle, ce qui est bien déjà quelque chose; on devient désirable, ce qui est tout. De là ce nombre toujours croissant de Iorcttes qui envahissent* le théâtre, de courtisanes sans talent qui passent sans transition de l’alcôve à la scène, de filles perdues qui s’habillent en actrices et jouent en vierges folles, troupe vagabonde qui transforme le théâtre en lieu d’exhibition, et qui fait du vaudeville le chemin le plus court entre l’omnibus et le coupé, la mansarde et le premier étage.
Comme en matière de droit international le pavillon couvre la marchandise, au théâtre
la qualité couvre la profession ; quoi que l’on soit, on est artiste.
C'est l’aristocratie de la galanterie.
M. de Flize, Armand, Adrien Bouzonville , le prince deZell avaient loué les avant-scènes ; Jean-Casimir avait envoyé tout le club à l’orchestre et payé une claque énorme. Faustine parut dans une pièce a tiroir que , grâce à ses appointements et à une visite d’un quart d’heure, elle avait obtenue de son directeur ; les costumes en étaient coquets , on voyait l’épaule jusqu’au coude et la jambe jusqu’au genou; le bras était nu. Faustine avait une distinction naturelle et dans la voix une douceur qui séduisaient tout d’abord ; elle joua â peu près passablement, les amis applaudirent avec enthousiasme , Adrien déchira ses gants et la claque emporta les passages douteux par la précision de ses attaques et la constance de ses efforts. Le succès fut immense, et le prince de Zell s’enivra lui-même d’un succès qu’il avait préparé.
Un souper réunit tous les intimes de Faustine après la représentation. Le directeur y assistait. Les bouquets que la débutante avait reçus sur la scène et ceux qu’on lui avait envoyés dans sa loge parfumaient la salle; ils chargaient la table, les consoles , les vases, s’épanouissaient jusque dans les branches 'des candélabres et s’effeuillaient parmi les lustres.
— Vous avez commencé par Austerlitz, lui dit Armand.
Adrien s’embrouilla dans un compliment où il la comparait a mademoiselle Rachel, h mademoiselle Mars, à Déjazet.
— Ma chère, s’écria le directeur, j’augmente vos appointements ; vous avez quatre mille francs.
— C’est un peu cher, lui dit Faustine à l’oreille.
Le prince de Zell éclatait dans sa joie comme une pivoine. Faustine trouva sous sa serviette deux boucles d’oreilles en diamants qui venaient d’un écrin de famille, et dont les boutons valaient à eux seuls six mille francs pièce.
C’était la première fois que Jean-Casimir donnait avant qu’on lui demandât. Faustine comprit qu’il était presque arrivé au point où elle voulait l’amener.
Elle prépara la première péripétie.
Trois ou quatre jours après cette soirée , et après trois ou quatre triomphes, qui tous exaltaient l’enivrement du prince de Zell, il surprit Faustine endormie dans sa chambre. Elle était assise devant un petit secrétaire de bois de rose sur lequel on voyait une lettre ouverte, une plume était à côté ; Faustine venait d’écrire. Elle avait la tête couchée sur son bras , et sa respiration, égale et douce comme celle d’un enfant , indiquait combien son sommeil était profond.
Faustine avait les yeux fermés et les oreilles ouvertes.
M. de Flize se serait abstenu r mais Jean- Casimir sauta sur la lettre avec l’avidité d’un chat qui boit du lait.
« Mon cher Armand, disait la lettre, je m’adresse à vous comme au seul ami dont la bonne affection puisse me venir en aide dans la déplorable et comique situation où je me trouve. Avec toutes les apparences du luxe, je n’ai pas un sou. Si l’homme au petit manteau bleu me connaissait, il aurait pitié de moi. Je sais que vous n’êtes pas riche comme les caves de la Banque, mais enfin si vous pouviez m’envoyer cinq ou six mille francs, vous me tireriez d’embarras. Vous ne sauriez croire ce que m’ont coûté les costumes du vaudeville où je viens de débuter!... Mes fournisseurs sont après moi comme des moineaux après les cerises. Quel carillon à ma porte ! J’aimerais mieux mourir que de m’adresser au prince de Zell... Vous savez si je l’aime !... 11 me semble que de moi à lui c’est impossible! Tous mes bijoux sont chez ma tante , comme disent mes camarades quand elles parlent du mont-de-piété , mais cette honnête parente n’a plus rien à me prêter... J’ai bien encore ces boucles d’oreilles si riches que m’a données Casimir... mais c’est la première chose qui me vienne de lui ! Puis-je m’en séparer ?
« Cher Armand, griffonnez-moi vite un mot... Oui ou non, tout simplement; de vieux amis comme nous n’en sont plus aux phrases. Si vous êtes vous-même à la côte y — quelles
singulières expressions on a dans les coulisses pour exprimer qu’on manque d’argent ! — j’écrirai à Georges. Il m’en coûtera de faire cette démarche, mais... »
Là-dessus Faustine s’était endormie.
Le prince de Zell eut comme un vertige à la vue du nom de Georges si habilement suspendu à la fin de cette lettre ; l’honnête Poméranîen avait des larmes dans les yeux. Quel noble cœur n’avait- elle pas cette comédienne qui montrait des sentiments si délicats et tant d’abnégation !
Il prit dans sa poche un portefeuille et l’ouvrit pour en tirer quelques billets de banque.
Le froissement du papier réveilla Faustine.
— Vous avez lu ma lettre ! s’écria-t-elle en voyant l’action du prince. Ah ! c’est bien mal !
Faustine repoussa le prince avec indignation et se jeta dans un fauteuil la tête entre ses mains.
Le malheureux Jean-Casimir eut recours à mille prières pour se faire pardonner son indiscrétion, puisa mille supplications pour obtenir qu’on n’envoyât pas la lettre, et surtout qu’on n’écrivît pas à M. de Flize.
— Hélas! dit Faustine en froissant la lettre pour la jeter au feu, vous me faites faire tout * ee que vous voulez !
Le prince saisit la lettre au vol.
— Elle ne me quittera jamais ! dit-il en la glissant sous son gilet ; maintenant lettre pour lettre, s’il vous plaît.
Jean-Casimir s’assit devant le petit bureau et signa après avoir écrit trois lignes.
Ces trois lignes représentaient un bon de vingt mille francs sur le banquier du prince.
Après que le prince se fut éloigné, Faustine fit claquer ses mains l’une contre l’autre.
— Tiens, dit-elle à Juliette en agitant le chiffon de papier, c’est la boule de neige qui commence !