‹ Petits-fils de LovelaceChapitre 7 sur 21 · UNE BERGÈRE DE PARIS · texte numérisé non relu

UNE BERGÈRE DE PARIS

Si madame de Flize avait eu quelque temps de repos après l’entretien matinal que son mari avait provoqué, la diplomatie de Faustine venait de plonger M. de Vauvillers dans des embarras dont Hélène subissait le contrecoup. Armand vivait encore comme il avait toujours vécu , sans compter , et obéissant à toutes ses fantaisies, seule règle de sa conduite. Faustine, à bout de ressources, ne pouvait rien poür lui, tandis qu’elle jouait auprès du prince de Zell le rôle coûteux d’un amour désintéressé ; il avait usé la bonne volonté de ce qui lui restait d’amis, et un grand vide se faisait

autour de lui. M. de Monchenot, dont le renom de probité sévère avait une grande autorité au club, en avait, le premier, donné l’exemple. Des rumeurs confuses flottaient autour du nom d’Armand, comme ces vapeurs qui s’élèvent sur les bords des eaux croupissantes et en marquent l’approche ; elles ne précisaient rien encore, mais faisaient tout préjuger, et le cercle de ses relations allait se rétrécissant chaque jour davantage. Il ne voyait plus que les plus sceptiques et les plus corrompus d’entre ces oisifs dont la jeunesse blasée ou la vieillesse flétrie poursuit par désoeuvrement le cours d’une existence monotone et vide où leurs sens émoussés et leur esprit abâtardi ne trouvent plus même l’apparence du plaisir. Parmi ceux-là, débauchés de toutes races, qui dataient du Directoire ou du ministère de M. de Martignae, quelques-uns lui ouvraient encore leur bourse ; mais les gouttes d’or qu’il y puisait pouvaient-elles étancher cette soif inextinguible qu’allumaient sans cesse de nouveaux besoins ?

Mais, avant comme après, M. de Vauvillers s’adressait à madame de Flizc , et les moyens qui lui avaient réussi tant de fois lui réussissaient toujours, parce que Hélène, entraînée par ses nobles instincts, malheureusement détournés de leurs voies honnêtes, n’hésitait pas à tout sacrifier à l’homme à qui elle-même s’était donnée.

Il y avait des jours où il lui prenait de ces

vertiges qui saisissent les touristes montés au faite d’un clocher; I! lui semblait que tout tournait autour d'elle, et son esprit effaré ne savait à quel espoir se confier. Elle éprouvait cette lassitude et cet abattement d’un pionnier qui escalade une montagne de sable dont les pentes s’écroulent sous ses pas. La mort lui venait de cet amour où elle avait cherché la vie. Elle avait livré sa jeunesse au désespoir et sa maternité au 'remords. A vingt-six ans, son âme était inclinée vers le passé, comme celle d’un vieillard.

Plus triste que cette mère qui ne voulait pas être consolée parce que ses enfants n’étaient plus, elle pleurait sur la tête de sa fille vivante et de son fils souriant.

Le sang le plus pur de son cœur s’en allait goutte à goutte, comme s’envolait heure par heure le sommeil de ses nuits. C’était une victime résignée que M. de Vauvillers attachait à lui par les sacrifices mêmes qu’il lui imposait.

Toutes ses ressources, elle les avait dévorées; ses diamants étaient chez un joaillier, qui avait consenti à lui prêter une forte somme sur ce dépôt ; elle ne payait rien de ses dépenses personnelles depuis longtemps, mais les dettes et la prodigalité de M. de Vauvillers étaient un gouffre où tout disparaissait.

A la fin de l’hiver, madame de Füzc en était arrivée à ce point, que la paix intérieure de sa maison dépendait de la patience d’un fournisseur. *

Autour d’elle, Hélène avait des âmes dévouées qui l’eussent sauvée au premier appel; mais elle ne pouvait pas s’adresser à son père, M. de Chamarande, sans provoquer entre lui et son gendre une explication d’où la lumière eut jailli ; elle redoutait presque autant l’amitié sévère et perspicace de Caroline, à qui l’aveu de son embarras eût tout révélé.

Elle attendait son naufrage, sa ruine, sa honte de chaque lendemain; et comme elle avait été sans prudence pour les prévoir, elle était sans force pour les éviter.

Un accident qui pouvait avoir des suites graves, si M. de Flize se fût trouvé chez lui lorsqu’il éclata , rendit une étrangère confidente de ces désordres.

Cette étrangère tenait, dans la famille d’Hélène, une position indéterminée qui n’était pas de la domesticité , mais qui n’était pas non plus de la confraternité. On la recevait a toute heure, et on ne se gênait pas plus devant elle qu’une marquise , au plus fort de la régence , ne se gênait pour son laquais. Riche, mais d’un état subalterne dans le monde, madame Charpion se laissait traiter comme on voulait, et paraissait -ne pas y prendre garde. Elle était chez madame de Flize un peu comme une protégée chez sa protectrice.

Un matin qu’elle s’y trouvait par hasard, un fournisseur h qui Hélène devait une somme assez considérable vint réclamer son argent en personnç ; on avait éconduit les garçons,

on voulut reconduire a son tour ; il insista , s’emporta et fit. du bruit.

Madame de Flize, effarée, pria madame Charpion d’entrer dans la pièce voisine, ouvrit la porte de sa chambre au marchand et l’introduisit chez elle. Elle était pâle de colère et d’humiliation.

L’homme tenait son chapeau d’une main et son papier de l’autre.

— Que demandez vous? s’écria-t-elle.

— Mon argent , répondit avec insolence le marcha nd,

— Vous l'aurez un de ces jours...

— Il me le faut à présent.

Madame de Flize regarda le marchand qui ne bougeait pas. L’arrogance de cet homme l’écrasait. Elle avait toujours vu ses pareils et lui si humbles, si obséquieux, si plats, que cette révolte la terrassa d’un coup.

— Mais, dit-elle, la rougeur de la honte sur le front, je n’ai pas la somme tout entière aujourd’hui... Demain, si vous voulez.

— Cest toujours demain depuis six mois... II me faut mon argent, et je ne sortirai pas d’ici sans l’avoir.'

Madame de Flize sentait ses jambes trembler sous elle; elle pensait, avec épouvante, que scs gens pouvaient tout entendre.

Elle lit un effort désespéré et alla vers le marchand.

— Eh bien! ce soir... dans une heure!

vous aurez tout, sortez; je n’ai rien ici.

— Quand on n’a rien, on n’achète rien, reprit durement îc fournisseur. Ce n’est pas demain , ce n’est pas ce soir qu’il me faut mon argent, c’est tout de suite; les affaires vont mal, je suis sous le coup d’une faillite, j’ai un gros payement à effectuer à midi... Voilà onze heures qui sonnent... Les paroles n’acquittent pas,. ce sont des billets de banque qu’il me faut.

Madame de Flize entendit marcher dans f escalier avec cette finesse d’oiiïe que procure parfois une extrême excitation nerveuse; elle pensa que son mari montait, son sang se figea dans ses veines, et elle tomba sur un fauteuil plus pâle qu’une morte.

La porte du cabinet de toilette s’ouvrit , et madame Charpion entra vivement dans la chambre.

— Venez avec moi, dit-elle au fournisseur, je vous payerai.

Mais apercevant Hélène tombée en défaillance :

— Non, reprit -elle, remettez -moi votre facture, et courez chez mon banquier... Voici un bon...

Elle prit une feuille de papier et signa.

Le marchand lut l’adresse du banquier, il salua et sortit sans répondre.

Madame de Flize avait tout entendu et tout vu ; elle serra la main de madame Charpion et perdit connaissance entièrement.

Madame Charpion sonna. La femme de

chambre parut, tenant à la main une lettre que le valet de M. de Vauvillers avait apportée. C’était ce valet qu’Hélène avait entendu sur l’escalier.

La femme de chambre aida madame Charpion à déshabiller sa maîtresse , qui fut couchée à l’instant. Ses lèvres étaient livides et ses dents claquaient.

Aussitôt qu’elle eut ouvert les yeux, la servante lui remit la lettre. Madame de Flize la lut rapidement et se dressa.

Madame Charpion lui mit doucement la main sur le bras; ce bras avait la chaleur brûlante et sèche de la fièvre.

— Si c’est encore un fournisseur, lui ditelle en la repoussant sur l’oreiller , il m’est facile de le congédier.

Une rougeur ardente couvrit le visage d’Hélène.

— Oui, dit-elle en hésitant.

Et sans oser parler davantage , elle fit lire à madame Charpion un chiffré écrit dans la lettre.

Madame Charpion prit une seconde feuille de papier et signa un autre bon d’une somme égale à celle qu’on demandait.

Madame de Flize plia le bon sous enveloppe, écrivit quelques mots et donna la lettre a la soubrette , qui n’avait rien entendu de ce que madame Charpion avait dit à sa maîtresse.

La lettre était à l’adresse de M. de Vauvillers.

Une Fièvre violente se déclara dans la journée , et il devint évident pour tout le monde que madame de Flize était menacée d’une fluxion de poitrine.

Madame de Monchenot, qui seule fut admise auprès d’Hélène, ne s’y trompa pas; le mal n’était pas à la poitrine, il était au cœur.

Madame Charpion , qui était si brusquement intervenue au milieu des embarras de madame de Flize, avait cédé à un de ces bons mouvements qu’on ne discute pas. Elle avait payé avant de réfléchir.

Ce nouveau personnage, qui avait été pour Hélène le Deus ex machina du poëte, était une ancienne connaissance de la famille Chamarande. Fille aînée de la fermière qui avait nourri madame de Flize, et mariée plus lard, par les soins du vieux marquis, au régisseur de l’une de ses terres, madame Charpion, veuve à présent, tétait maîtresse d’une fortune considérable , que tous ses soins tendaient à augmenter. Cette fortune, la femme elle mari l’avaient gagnée par un travail opiniâtre, uni à la plus sévère économie.

Si madame Charpion avait eu le temps de la réflexion, peut-être eut-elle feint de n’avoir rien entendu, pour se dispenser de venir en aide â îyadame de Flize ; elle regrettait moins les quelques milliers de francs qu’elle venait de sacrifier, que les intérêts qu’ils représentaient. Comme tous les fabricants, clic s’était habituée à regarder les moindres sommes comme un ca-

pilai que l’exploitation faisait fructifier; ayant pris les goûts et les idées de la classe où elle avait toujours vécu, c’était chez elle un axiome, que les fortunes qui n’augmentent pas diminuent. Mais madame Charpion avait cette sorte de bonté naturelle aux femmes de la campagne; inaccessible aux douleurs de l’esprit, aux angoisses de l’imagination , aux déchirements intérieurs de la pensée qu’elle ne comprenait pas, elle s’attendrissait a la vue des larmes , et jugeait de la force des sentiments parleur expression extérieure. Il y avait même dans la manière dont elle offrit ses services à madame de Flize, après la réception de la lettre de M. de Vauviilers, une délicatesse inattendue qui détermina celle-ci à les accepter.

Madame Charpion avait alors trente-quatre ou trente-cinq ans ; c’était une femme grêle, active, remuante et d’une taille au-dessous de la moyenne ; elle avait les traits du visage anguleux, les yeux noirs et très-vifs, les cheveux rebelles, la peau halée par l’habitude de la vie au grand air, les mains maigres et nerveuses, les dents d’une blancheur éblouissante, les épaules sèches et plates; sa parole était brusque, son geste animé, son regard hardi comme ceux des personnes habituées à discuter. Madame Charpion portait ordinairement une robe couleur puce. La robe était de taffetas en élé, de mérinos en hiver ; chaussée de forts brodequins dont la semelle épaisse était à l’épreuve des boues de Paris, coiffée d’un chapeau de

peluche grise ou de paille tressée selon la saison , et couverte d’un grand châle dans lequel sa frêle personne était comme eimiiaülottée , madame Charpion trottait par la ville avec l’activité d’une fourmi et la promptitude d’un écureuil. L’étoffe de ce châle variait avec le temps, de crêpe au mois de juin , de laine au mois de janvier. Quand il faisait un froid de dix degrés , madame Charpion s’enveloppait d’une pelisse de gros drap noir piqué et ouaté comme la douillette d’un vieillard , et contre laquelle le vent et la plaie fouettaient sans qu'elle en sentît rien.

Pour que madame Charpion dissimulât sa condition, il fallait qu’elle ne remuât ni ne parlât. Aussitôt qu’elle ouvrait la bouche, elfe trahissait son origine et ses habitudes ; grasse et puissante, elle eût été ridicule à l’excès et commune autant que paysanne de France; maigre et petite, elle trompait au repos.

Au temps où madame de Flize, toute petite fille, jouait sur les genoux de sa nourrice, madame Charpion, âgée alors de huit ou neuf ans, avait conçu pour Hélène une de ces affections naïves et presque animales qui font de certaines créatures les esclaves d’autrui. Félicité Piochant — c’était son nom de Fille — subissait avec un plaisir inexplicable les caprices de la petite Hélène, et l’embrassait et la dorlotait tout le long du jour. Madame de Chamarande, qui s’était dévouée à la santé de son enfant , frêle et délicate créature, avait habité la terre

des Cloyetles durant trois ou quatre années, pendant lesquelles Félicité s’était consacrée corps et âme à l’amusement d’Hélène. Cet attachement d’épagneul avait touché la mère, qui, avant de mourir, dota la fermière. Plus tard, M. de Chamarande, fidèle à la protection de la marquise, maria Félicité à son régisseur, Auguste Charpion , qui avait, de son côté, quelque argent comptant.

Les deux époux quittèrent la province et s’établirent à Paris, ou ils fondèrent une laiterie.

Félicité apporta dans la gestion de cet établissement le germe des qualités qui devaient plus tard engendrer sa fortune, un ordre qui veillait à la fois sur l’ensemble et les détails, une stricte économie, une exactitude rigide, une activité d’araignée filant sa toile ; la laiterie des époux Charpion brillait par cette propreté qui fait la réputation des fermes hollandaises; la clientèle vint et s’accrut de jour en jour; il fallut bientôt augmenter l’établissement principal, situé à Batignoiles, en agrandir les dépendances et fonder diverses succursales du côté de Montmartre, de Clignancourt et deBelleville. Madame Charpion, installée de sa personne à sa laiterie de Batignoiles, avait l’œil à tout; le matin, elle partait dans une carriole que le plus souvent elle conduisait elle-même, et visitait les colonies lointaines, où elle avait introduit l’esprit d’ordre et de prévoyance qui l’animait.

Dès 1855, madame Charpion avait remboursé à M. de Chamarande les sommes qu’il lui avait avancées, et mis de côté assez d’argent, pour parer aux ravages d’une épizootie accidentelle. Elle avait une vacherie à la Chapelle- Saint-Denis et plus de cent bêtes à cornes dispersées dans ses laiteries. Elle servait le faubourg du Roule, le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d’Antin et le quartier Poissonnière. Son établissement était tenu avec la régularité d’une maison de commerce; il y avait une caisse et un caissier, des commis aux écritures, des livres et une comptabilité plus limpide peut-être que son lait, bien que Félicité se piquât de fournir la meilleure crème de Paris. Elle avait tour à tour tenu la caisse et les écritures, mais la multiplication de sa clientèle Tayant obligée à se démettre de fonctions trop minutieuses, madame Charpion s’était réservé, depuis longtemps, une sorte d’intendance générale qui lui permettait de tout surveiller sans rien faire spécialement.

Dans l’ordre hiérarchique qu’elle avait créé, son mari faisait fonction de premier commis; Auguste n’avait pas essayé de lutter contre la suprématie que Félicité s’était réservée comme un droit ; il en avait compris la légitimité et s’y était soumis. Tout émanait d’elle et retournait a elle. Elle prévoyait, décidait et exécutait.

A l’époque où M. Charpion la laissa veuve sans enfant, vers 1840, Félicité possédait près d’un million ; ce million, admirablement ex-

ploité, lui rapportait annuellement plus de cent cinquante mille francs , dont une partie était destinée à Facquisition de terres, et l’autre à des améliorations intérieures , achat de bétail et renouvellement du matériel.

Félicité ne dépensait pas quatre mille francs par an pour son entretien particulier.

En cinq ans cette fortune, écrémée dans du lait, comme madame Charpion le disait ellemême, avait presque doublé.

Les relations d’Hélène et de Félicité avaient continué a Paris, mais sur un autre pied qu’en Normandie. Du salon où elle s’ébattait avec mademoiselle de Chamarandc, Félicité était passée à l'antichambre» Mariée, on la recevait bien toujours, mais le matin en déshabillé, au saut du lit, et l'on ne se gênait pas pour la renvoyer quand par hasard on avait quelque chose à faire ou quelqu’un a voir. La laitière avait dîné plusieurs fois à l'hôtel de Flize, mais dans Fintimité, et lorsque Hélène était avec son mari ou madame de Monchenôt seulement.

Elle était impitoyablement et toujours exclue des grands dîners et des soirées.

Ce changement dans les rapports des deux petites camarades qui jouaient si familièrement sur l’herbe des Cloycttes, l’une ayant cinq ou six ans, l’autre quatorze ou quinze, ne s’était pas opéré sans blesser profondément Félicité. Trop prudente pour rompre en un temps où elle ne savait pas encore si la fortune lui viendrait en aide, elle avait refoulé ses ressenti-

iTienls et accepté sa position telle qu’on la lui avait faite , mais son amitié pour Hélène en avait été diminuée; elle n’en subissait plus les effets qu’en sa présence et par une sorte de magnétisme auquel il ne lui était pas possible de résister.

Ce magnétisme avait agi le jour où madame Charpion s’était jetée entre madame de Flize et l’un de ses fournisseurs.

Mais de loin, et toute à son industrie, Félicité pouvait oublier Hélène et même, à son insu et par un mouvement secret du cœur, se réjouir du mal qui lui arrivait, quitte, plus tard, à combattre ce mal si Hélène se confiait à elle ou pleurait en sa présence.

Si on avait analysé le mouvement qui avait porté Félicité à sauver madame de Flize à prix d’argent, peut-être y aurait-on découvert un sentiment indéfinissable d’orgueil et de satisfaction. Au fond, la laitière n’était pas fâchée d’humilier la grande dame en l’obligeant a accepter les secours que sa pitié lui offrait. C'était une vengeance de la vanité blessée et un triomphe du petit sur le puissant.

Madame Charpion ne se rendait pas compte de tout cela, mais tout cela s’agitait en elle sans qu’elle y pensât.

De ces relations, intimes et dédaigneuses tout ensemble, et qui tenaient à la fois delà protection et de la domesticité, il était né au cœur de madame Charpion — notre bergère, comme l’appelait M. de Flize — une envie folle,

Ui

bien qu’pnsevclie dans les replis de sa pensée, de monter au rang d’Hélène. C’était la chimère qu’elle caressait dans la solitude de son veuvage, et comme elle comprenait que la fortune était le seul marchepied qui pût l’aider à y prétendre , elle mettait toute son activité à l’accroître.

Cette idée n’était pas venue d’un coup au cœur de la bergère, elle y avait pénétré comme ces infiltrations souterraines qui percent le roc; mais aussitôt qu’elle s’y était produite, elle n’en était plus sortie.

Tout ce qu’elle avaitenlendu, ce qu’elle avait vu, ce qu'elle avait deviné, avait contribué à développer ce germe. C’était à présent une idée fixe.

A ce point de vue,, madame Charpion vit avec plaisir se nouer entre elle et madame de Flize des relations d’une nature toute nouvelle et si étroites qu’elles autorisaient des confidences. La position d’Hélène dans le monde lui permettait d’appuyer les prétentions de Félicité et de lui en faciliter la réalisation. Elle n’avait d’abord qu’à la recevoir plus intimement et plus souvent chez elle, et c’est ce que madame Charpion se réserva de lui demander à la première occasion.

Vers le soir, après l’accès de fièvre qui mit la comtesse au lit, Félicité se pencha vers elle au moment de la quitter.

— Adieu, Hélène, lui dit-elle en l'embrassant au front comme elle faisait au temps où

clic berçait la petite fille sur ses genoux, je vous en veux de n’avoir pas pensé à moi dans vos embarras; je vous en voudrais bien plus encore si vous n’y pensiez pas à l’avenir.

Ces paroles et l’action qui les accompagna, en rappelant à madame de Flizedes temps lointains où elle était aimée et protégée par sa rude compagne, la remuèrent jusqu’au fond du cœur. Il y a des instants où les âmes troublées s’ouvrent à toutes les émotions ; Hélène était dans un de ces moments; elle jeta un bras autour du cou de l’amie de son enfance et l’embrassa, ce qu’elle n’avait pas fait depuis longtemps.

De grosses larmes qui tremblaient entre ses cils mouillèrent les joues brunes de Félicité qui se sentit frémir jusqu’au fond des entrailles ; il lui revint comme une bouffée de sa jeunesse , alors qu’elle apaisait toutes les peines enfantines d’Hélène; son cœur sauta dans sa poitrine, un frisson courut le long de ses membres ; elle prit les mains d’Hélène , les pressa contre son sein, les mangea de baisers, et sentit passer et courir dans ses veines cette émotion délicieuse que les anges envient aux mères.

Dans cet instant, Félicité eût donné tout son sang, plus que son sang, toute sa fortune pour si peu qu'Hélène en eut eu fantaisie.

Elle emporta de cette journée l’impression la plus douce qu’elle eût éprouvée depuis bien des années, elle en caressa le souvenir toute la nuit; mais le matin venu, elle inscrivit au

livre de ses dépenses personnelles le chiffre des deux sommes qu’elle avait prêtées à madame de Flizc, avec la date en regard, et pria Hélène, par une lettre, de lui écrire un mot qui lui servirait de reçu.

Hélène se sentit froid au cœur en lisant cette lettre, écrivit la réponse que madame Charpion lui demandait, et regretta presque d’avoir accepté un service dont le témoignage était si vite exigé.

L’émotion passée, la laitière avait repris les habitudes du négoce, et donné aux élans généreux de son âme les formes régulières d’une opération de commerce.

Elle n’en regrettait pas les effets, elle les portait au bilan de sa laiterie, voilà tout.

Pendant les jours qui suivirent, et durant lesquels madame Charpion visita Hélène chaque matin, elle roula dans son esprit cette pensée unique devenue alors le mobile impérieux de toutes ses actions. Entre les moyens qui se présentaient à son imagination pour réaliser le rêve qui l’obsédait sans cesse j elle hésitait. Un incident produit par le hasard fixa scs irrésolutions.

La voie ouverte, elle s’y jeta avec cette ténacité et cet esprit de méthode dont toute sa vie avait été un exemple éclatant.

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