‹ Petits-fils de LovelaceChapitre 8 sur 21 · LA FIÈVRE DU MARIAGE · texte numérisé non relu

LA FIÈVRE DU MARIAGE

En visitant son portefeuille, madame Charpion trouva parmi les effets à courte échéance deux billets signés par le comte de Vauvillers. Ces billets, deux fautes, comme disait Armand, étaient passés à Tordre d’un petit banquier qui faisait l’usure à ses heures perdues, et avec lequel M. de Vauvillers avait été quelque temps en relation d’affaires. Madame Charpion avait rencontré souvent l’équipage du comte devant l’hôtel de madame de Flize , elle en avait même vu le propriétaire deux ou trois fois après ces rares dîners où elle était admise à la table d’Hélène. La vie que menait Armand et ce qu’elle avait entendu dire de lui ne laissaient pas de doute à Félicité sur la fortune du lion. Mais la signature du comte, apposée au bas d’un papier timbré, transforma la certitude en doute ; l’instinct commercial de Félicité dissipa l’apparence comme un brouillard, et vit clairement la réalité.

A l’échéance, le premier billet ne fut pas payé; c’était moins qu’une dette, c’était une affaire, et Armand , d’ailleurs, en avait oublié la date.

Madame Charpion donna des ordres pour qu’on poursuivît activement.

Le second billet ne fut pas payé plus exactement que le premier. De nouvelles poursuites commencèrent.

Faustine en était encore au désintéressement, sa première manière, ainsi qu’elle disait elle-même, en empruntant le langage des artistes. C’était au temps où Armand se trouvait comme la cigale quand la bise fut venue.

Quant à madame de Flize , elle était au Fît, dévorée par la fièvre ; une nouvelle secousse pouvait être mortelle, et M. de Vauvillers ne voulait pas tuer sa poule aux œufs d’or, bien que dans son cynisme il lui reprochât de ne pondre à présent que des œufs d’argent.

Armand en était donc aux expédients ; et il en avait trop usé pour qu’ils lui rapportassent grand'chosc.

Un jour, vers deux heures, après une nuit de lansquenet qui lui avait mis dans la poche une douzaine de louis, misérable compensation à de dévorantes anxiétés , M. de Vauvillers reçut un billet d’une écriture inconnue.

Ce billet attendait son réveil depuis le matin huit heures.

Il était de madame Charpion, et priait le comte de passer chez elle dans la journée, petite rue de l’Eglise, à Batignolles.

Armand se souvint, après de longs efforts, d’une petite femme brune, sèche et remuante qu’il avait vue chez Hélène; i! monta en cai 10

briolet , et la curiosité le conduisit à Balignolles.

Madame Charpion n’avait rien dit du motif qui l’avait engagée à écrire au comte,

Armand jeta la bride aux mains de son domestique et sonna à la porte d’une maison exhaussée de deux étages sur rez-de-chaussée, à contrevents verts, et aux deux côtés de laquelle s’étendait le mur d’un grand jardin entoure d’une treille et planté d’arbres fruitiers. Une vieille bonne le reçut dans un vestibule reluisant de propreté, et, sur son non) qu’il déclina , elle l’introduisit dans une pièce ouvrant sur le jardin et au milieu de laquelle madame Charpion , assise devant un bureau d’acajou, travaillaitaveeun grand jeuriehomme pâle et blond.

Ce jeune homme, qui portait des lunettes relevées sur un front un peu chauve, tenait à la main une liasse de papiers.

Félicité se leva à l’entrée de M. de Vauvillers et le salua.

— Je vous demande pardon, monsieur le comte, lui dit-elle, si je vous ai dérangé de vos affaires, qui sont des plaisirs, mais celle dont j’ai à vous parler ne souffre pas de retard. Vous irez au bois de Boulogne par le boulevard extérieur au lieu de vous y rendre par les Cbamps-Éiysées, voilà tout.

— Madame, je suis tout à vos ordres, répondit Armand, que ce préambule surprit un peu.

En homme qui ne lit jamais les paperasses

timbrées qu’on laisse chez un concierge, Armand ne se croyait point d’affaires avec madame Cbarpion.

fp^As!fy?‘VO"sdonc’ rcPnt'cHe, etpermettez-moi de terminer avec monsieur; j'en agis librement avec vous, que je sais des amis de madame la comtesse de Flize, ma meilleure amie aussi.

Armand s’inclina sans répondre. A vrai «ire, le sans-façon de madame Cbarpion l’étonnait un peu.

d'“!llci,rs’ ”jo,“a '• m,,u

Et prenant la plume qui était sur Je bureau, elle se tourna vers le jeune homme blond.

. Nous en étions, je crois, dit-elle, à la maison de la rue Thiroux.

Lejeune homme blond abaissa ses lunettes sur son nez, a la hauteur duquel il leva sa liasse de papiers.

Oui, madame, dit-i] avec un accent qui accusait la Normandie à tous les mots, la maison de la rue Thiroux a rapporté au terme de janvier dernier, tous frais payés, dix mille nuit cents francs pour l’année 18i-4.

— Monsieur Benjamin, reprit madame Char-

pmn apres avoir écrit sur un petit livre à fermoirs d argent qui était sous sa main, convenons, une fois pour toutes, de déduire les frais, et n énoncez plus que le chiffre du revenu net. Continuez a présent.

— La maison de la rue Neuvc-des-Capu-

eines, douze mille cinq cent cinquante francs*

— C’est mille francs de moins que l’année dernière', interrompit madame Charpion; il faudra veillera cela, monsieur Benjamin.

— J’y veillerai, madame.

— Bien ; après?

— Les bâtiments de la rue Ménilmontant loués à une compagnie de roulage, quinze mille six cents francs. La compagnie demande des appropriations de locaux dont le devis s’élève à douze mille francs.

— J’examinerai celte affaire ; passez.

— L’hôtel de la rue d’Astorg, vingt mille francs, d’après baux consentis pour cinq ans, dont deux â courir, les baux résiliables à la fin de la troisième année, a la condition de prévenir l’autre partie six mois d’avance.

— Sommes-nous dans les termes légaux?

— Oui, madame»

— Signifiez donc ce soir la rupture du bail; le quartier devient à la mode, les loyers augmentent ; vous porterez le chiffre de la location à vingt-quatre mille. Continuez.

— La ferme de LOrmoise, affermée quatorze mille francs; les baux finissent dans six mois.

— Vous renouvellerez a seize mille.

— Les moulins de la Colombière, huit mille francs ; les fermiers offrent dix mille francs si vous leur signez un bail de douze ans.

— Préparez l’acte, je signerai ; ces meuniers sont riches.

— La terre de Champourg, divisée en cinq métairies , portée à mon livre en totalité pour un revenu de vingt-deux mille francs.

— Eh mais î voilà qui fait une somme ronde de cent mille francs de rente en immeubles! pensa M. de Vauvillers.

— Il y a encore les établissements de Balignolles et de Montmartre? continua madame Charpion, comme si elle répondait à la pensée d’Armand.

— Et encore quelques petites métairies ça et là, des prés a Saint-Denis et des bâtiments aux Thernes, continua le commis.

— Oh ! peu de chose, fit madame Charpion, quelques milliers de francs, à peu près.

— Sept ou huit mille.

— La comptabilité, du reste, nous mènerait trop loin aujourd’hui , et voilà assez longtemps que j’abuse de la patience de monsieur le comte. Allez , M. Benjamin , vous tiendrez prête la note des deux laiteries pour demain.

Le commis plia ses papiers, prit un parapluie qu’il avait posé dans un coin en entrant, et sortit après avoir salué humblement madame Charpion.

— Je vous ai donné beaucoup d’ennui, reprit la laitière en s adressant au comte, mais j’avais hâte de terminer cet inventaire, que je remets de jour en jour depuis un mois.

En parlant ainsi, madame Charpion mentait fort agréablement ; la scène de l’inventaire avait été méditée seulement depuis le matin;

c’était, en quelque sorte, un prologue nécessaire à la comédie dont elle était en esprit l’héroïne et M. de Vauvillers le héros.

Ce dénombrement de richesses si lestement passées en revue jeta autour de Félicité un nimbe d’or, qui la fit considérer par Armand sous un aspect tout nouveau. Elle grandit, à ses yeux, de toute la grandeur de sa fortune.

Celte impression, madame Charpion la devina au sourire qu’il lui adressa en répondant qu’il se mettait tout 5 sa disposition.

— Eh bien ! reprit-elle , je m’abuserai pas de cette bonne volonté, et j’irai droit au fait.

— Je vous écoute, madame.

— Vous avez signé deux billets, monsieur le comte, échus depuis quelque temps, il me semble.

Cette brusque ouverture fut un coup de boutoir pour le comte.

— Quoi ! vous savez...? s’écria-t-il.

— Ils sont entre mes mains.

M. de Vauvillers s’inclina.

— Et c’est moi qui vous poursuis, un peu activement, je crois.

— Merci, madame, répondit le débauché, qui avait déjà recouvré son aplomb ordinaire.

— Oh ! fit madame Charpion d’un air négligent, mon caissier a agi sans ordre; il a ma procuration, mais avant de faire saisir le mobilier des gens, il me consulte ; or, il m’a consultée cc matin.

— Ah!

— C'est alors seulement que j ai compris qu’il s'agissait d’un ami de madame de Flize, et je suis intervenue.

— J’en témoignerai ma reconnaissance à madame la comtesse, puisque son souvenir m’a protégé.

— Me pardonnerez-vous, à présent, de vous avoir dérangé, et ne devions-nous pas causer un peu de cette bagatelle?

j — Causer est au plus facile, si le reste ne Test pas.

— C’est ce dont je me suis doutée ; cependant, je ne veux pas que mon caissier vous fasse changer de logement.

— Je suis entièrement de eet avis.

— Mais encore faut-il que je connaisse un peu vos intentions?

— J’ai toujours eu foi dans l’avenir.

— Alors j’attendrai; la signature d'un homme tel que vous, monsieur le comte, c’est une parole d honneur.

Armand salua gravement, comme un homme à qui l’on rend justice.

— Tenez, continua Félicité, nous allons jeter au feu toute cette paperasse, et vous me souscrirez un seul billet à une autre échéance. Cela vous convient-il?

— Parfaitement, dit Armand, qui ne calculait dans celte affaire que le temps gagné. -1adame Charpion prit dans un tiroir une e de papier timbré et la passa à M. de Vau-

— Faites mieux, dit-elle, souscrivez- moi une lettre de change a la date d’un mois ; c’est d’une circulation plus facile.

Armand savait fort bien qu’une lettre de change pouvait ouvrir le chemin de Clichy, mais hésiter, dans sa position, c’eût été avouer qu’il ne comptait pas payer à l’échéance. Un trait de plume, c’était un mois de gagné; il prit le papier.

— Si je n’avais pas un caissier, reprit-elle, c’est là une formalité dont je vous dispenserais ; mais un caissier, c’est un tyran.

— Une assez douce tyrannie que je ne connais pas.

Félicité sourit.

— Mais, dit-elle, et tandis que vous avez la plume entre les doigts , que ne passez-vous aux dizaines au lieu de rester dans les unités?

Armand regarda madame Charpion.

— Ah ! diable ! fit-il en mordillant la barbe de sa plume, mais c’est une affaire !

— Quoique laitière, je fais un peu de banque aussi. Voulez-vous de mon crédit ?

— Très-volontiers, et j’écris?

— Quinze au lieu de huit*

— C’est écrit*

— Et signé?

— A l’instant*

Félicité serra la lettre de change dans le tiroir, qu’elle ferma à la clef.

— Vous voilà mon prisonnier à échéance , reprit-elle ; selon que vous agirez, ou vous irez

a-Clicliy, ou vous userez de mon crédit comme il vous plaira.

Félicité jeta sur M. de Vauvillers un regard profond qui l’étonna. b

Que faut-il faire? s’écria-t-il.

► i ^ est.mon secret, reprit-elle en riant ; si vous le saviez, vous me ruineriez. Mieux vaut me taire.

« — ^’en ! jc jouerai sans voir et à coup sur j voire obligeance me tiendra lieu d’alout.

Armand glissa dans sa poche l’appoint de la lettre de change, et quitta madame Charpion. 11 était d’une humeur charmante, tandis que

son cheval filait comme une flèche sur la chaussec.

— J ai trois cordes à mon arc, se disait -il.

Au même moment, Félicité, cachée derrière la vitre de sa fenêtre, dont elle avait soulevé la mousseline, regardait fuir M. de Vauvillers au trot de son cheval.

.. — Pour un mari, vraiment, il n’est pas mal, dit-elle. r

Dans la pensée de madame Charpion , la route du bois de Boulogne était le chemin le plus court de Batignollcs à la mairie du deuxieme arrondissement, oé elle voulait condmre Armand.

Aussitôt qu’elle avait eu les billets du comte entre les mains, elle avait conclu du connu à 1 inconnu. Un homme qui laissait protester sa signature et marcher une procédure jusqu’à la saisie ne pouvait pas être aussi riche qu’on le

disait. Elle était allée aux informations avec celte activité commerciale qui faisait partie de son organisation ; ce qu’on lui avait appris l’avait confirmée dans ses premiers soupçons»

M. de Vauviliers était criblé de dettes.

— Bien, s’était-elle dit, je le mènerai par ^ le grand chemin des dettes jusqu’au pied des autels, et sa ruine me fera comtesse.

A l'instant même son pian fut conçu ; elle y apporta cette logique, cette promptitude et cette habileté dont les affaires lui avaient donné l’habitude et marcha droit au but qu’elle s’était indiqué. Son projet arrêté, elle n’en parla pas à Hélène; non pas qu’elle eût rien deviné des relations de la comtesse avec M. de Vauviliers, mais il suffisait qu’Hélène fût une femme pour qu’elle s’en méfiât. Elle craignait une rivalité d’amour-propre à défaut d’une rivalité d’amour.

Quant au comte, il se méprit complètement sur les intentions de madame Charpion et pensa que, le croyant riche encore comme il l’avait été jadis, elle ne cherchait en lui qu’un client de plus.

— Son désintéressement est une amorce, se disait-il, j’y mordrai.

M. de Vauviliers voyait clair, mais il ne voyait pas assez loin.

On a vu comment Félicité avait noué la première maille du filet où elle voulait pêcher un mari; mais celte proie qu’elle convoitait, un autre la convoitait aussi.

Cetle autre , c’était, Fausline.

Dans les commencements, alors que M. de Vauvillers gaspillait les débris de sa fortune autour d’elle, Faustine n’avait même pas songé au mariage; mais depuis cette époque le débauche étant descendu, à mesure qu’elle montait, il arriva qu ils se rencontrèrent.

Entre ces deux corruptions, le niveau s’était lait.

• L’étincelle eut à peine touché le cœur de Faustine, qu’elle y alluma un incendie. Ce qui naquit comme un rêve s’établit comme un projet.

Elle avait sondé le cœur de son amant et en connaissait tous les replis. C’était un cœur ronge par la vanité, affamé de luxe, altéré de débauché ; elle voulut se rendre indispensable et nouer entre eux des liens que l'habitude et a nécessité fissent indissolubles. Après avoir ouvert ses bras, elle ouvrit sa main.

Armand y puisa.

C’était l’épreuve fatale ; elle lui réussit. De ce jour elle le crut à elle.

Les allusions qu’elle essaya d’abord sur ce projet d union hypothétique, Armand les comprit et ne les repoussa pas. Lui aussi avait son but. 11 laissait faire et laissa dire, attendant 1 heure et les événements pour se prononcer.

, ®c cc moment, Faustine se dévoua' corps et ame a M. de Vauvillers. Il y eut entre eux comme un accord tacite. Elle lui donnerait

une fortune, il lui donnerait un nom* Ils s’étaienfc-entendus sans rien se dire.

Cette fortune qu’elle attendait et qu’il lui fallait à tout prix, Faustinela vit dans le prince de Zell ; mais, comme les gens surs de leur force, elle ne se pressa pas pour atteindre le but ; elle voulait une conquête et non des dépouilles, et pour tout avoir, elle ne demanda rien.

Le jour où elle fit si adroitement surprendre cette lettre qu'elle ne devait pas envoyer, Faustine sauta sur les genoux d’Armand.

— Il est à nous ! dit-elle.

Le pronom mis au pluriel sonna aux oreilles d’Armand sans qu’il en relevât l’odieuse franchise.

Faustine guettait sa réponse du coin de l'œil.

Il sourit et l’embrassa sur le cou.

— 11 est à moi î pensa-l-elle.

Chez les créatures de l’espèce de Faustiner le désir du mariage a toutes les ardeurs et toutes les intolérances d’une fièvre. C’est bien moins un désir qu’une passion , une passion qu’un appétit. Elles le poursuivent avec d'autant plus d’acharnement qu’il leur est plus difficile d’y arriver. Le mariage a pour elles tous les attraits du fruit défendu, le seul fruit qui paraisse désirable à ces âmes blasées; c’est leur chimère. Celles-là qui ne peuvent pas épouser des fils de famille épousent des coiffeurs. Montrez-leur un mariage au bout du chemin, elles marcheront pieds nus dans la fange, sur les

cailloux, parmi les ronces. Tombées au dernier échelon, celles qui n’ont pas glané un mari prennent un amant qui vit de leurs sueurs, les bat, les trompe et les vole, un amant qui marche dans leur ombre. C’est presque leur mari, c’est leur homme.

Si l’on voulait chercher la cause de cette énergique appétence, peut-être la trouveraiton dans la honte que ces malheureuses éprouvent d’elles-mêmes. Ballottées par tous les hasards de leur vie aventureuse, ces épaves de la civilisation, toujours repoussées et toujours flétries, appellent dans le mariage une chimérique consolation. Il leur semble que partagée leur infamie sera moins lourde à porter. Le mariage qui les fait changer de nom ne détruitil pas le passe, et ce nom qu’on leur apporte n’est-il pas une éponge qui lave toutes les souillures? Ces Lazares de la galanterie, mortes filles, cherchent leur résurrection dans le mariage. 11 leur paraît, par un surprenant effet de ce souvenir du bien qui est au fond de tous les cœurs, même les plus impurs, que l’homme qui les accepte, en même temps les absout. La bénédiction nuptiale, qui fait intervenir le ciel dans les choses de la terre, est une réhabilitation qui les relève et les consacre h leurs propres yeux. „

Cette réhabilitation , elles la cherchent à travers tous les obstacles, tous les empêchements , toutes les déceptions. C’est le port où elles doivent se reposer de toutes les agitations

de leur vie incessamment; tourmentée. Mais comme elles ne sauraient y atteindre par les voies honnêtes, elles le poursuivent par des moyens honteux et de viles séductions , qui font que le but est flétri avant même d’avoir été touché.

Faustine, plus que toute autre, comprenait sa dégradation; les exemples qu’elle avait vus autour de son berceau, l’éducation qu’elle avait reçue, tout — le luxe atteint et la richesse conquise — lui montrait le mariage comme la seule chance qui lui restât de prendre sa place dans le monde.

Où Faustine ne pouvait aller, elle espérait conduire madame la comtesse de Yauviller^.

Dans sa haine de courtisane contre les femmes du monde, il entrait beaucoup d’envie. Après les avoir écrasées par des prodigalités, elle voulait les égaler par le nom. Et puis quel triomphe! Après avoir lutté, elle savourerait tous les enivrements de la difficulté vaincue. Dans ce monde d’où sa pauvreté l’avait éloignée, elle comptait que l’audace la ramènerait une couronne de comtesse au front.

M. de Vauvillers représentait donc pour elle l’avenir, un nom, une position, un état a la face de Paris et dans Paris. Elle avait fait luire cette honteuse perspective à ses yeux, et il ne l’avait pas repoussée ; les vices et les besoins de ce débauché le rendaient son complice; if avait façonné l’esprit de Faustine a toutes Ijes roueries, à toutes les séductions comme on cisèle un bi-

jou; il levait guidée dans le dédale des passions et l’avait conseillée dans son avilissement ; elle lui devait en grande partie d’être ce qu’elle était, elle put compter sur le succès.

Faustine se mit donc à travailler pour lui en travaillant pour elle.

Comme madame Charpion le tenait par ses dettes, elle le tenait par ses vices.

Mais Armand, plus fort que toutes deux, les pouvait tenir en échec l’une par l’autre. Tout en se méprenant sur la nature du sentiment qui faisait agir Félicité, il était tout prêt à s’en servir dans l’occasion pour échapper à la domination que la courtisane voudrait peut-être lui imposer. Au lieu de subir des conditions, il se mettait en mesure d’en dicter.

Cet état d’antagonisme latent ne pouvait pas durer longtemps, M. de Vauvillers le savait, mais il espérait le prolonger assez pour tirer parti des circonstances. C’était d’ailleurs un esprit hardi qui se plaisait aux situations extrêmes et qui spéculait en toute chose sur le hasard.

Après trois mois d’un bonheur absolu , l’amour désintéressé de Faustine avait coûté plus de cent mille francs au prince de Zell. En quinze jours, elle le fit sauter de cent mille francs à cent mille écus, dont elle convertit une partie en rentes sur l’État ; mais le plus clair de cet argent était représenté par des pierreries que le prince tirait pierre à pierre d’un ccrin magnifique. Armand dévorait le reste.

Au milieu de son luxe, elle était encore gênée et subvenait peuvent à ses dépenses à Paide de bijoux qu’elle plaçait au mont-de-piété.

Mais cette gêne, elle l’exagérait pour contraindre le prince de Zell à l’en tirer plus vite. Un jour qu’il avait invité deux ou trois étrangers à dîner chez elle, Faustine salit et déchira Pétoffede son boudoir. Jean-Casimir s en aperçut.

— Eh ! s’écria-t-il , quelle abomination ! et comment souffrez-vous cela chez vous?

— Ça ! fit Pactrice en soulevant du doigt un bout de l’étoffe éraillée, mais voilà je ne sais combien de temps que c’est dans cet état !

— A plus forte raison vous auriez dû y prendre garde.

— Voilà que vous raisonnez comme Georges, qui me querelle toutes les fois qu’il vient. Est-ce que je vois cela, moi? Où vous êtes, tout me plaît.

— M. de Flize a raison, reprit le prince qui trembla au nom de Georges comme au choc d’une étincelle électrique. Il faut renouveler tout cela et bien vite.

— Vous ferez ce que vous voudrez , vous êtes le maître.

Huit jours après, Jean -Casimir conduisit Faustine dans un petit bote! de la rue de Londres, dont il lui remit les clefs.

— Tout ce qui est ici est à vous, lui dit-il.

il y avait six chevaux à l’écurie, trois voitures dans la remise, un coupé, une calèche

et un briska de voyage de chez Erlhœr, et dans l’antichambre, un maître d’hôtel, un cuisinier, un cocher, un groom, un valet de pied.

Juliette eut le gouvernement de toute cette valetaille.

Faustine trouva dans les tiroirs d’un petit meuble de Boule les mémoires acquittés en son nom, et dans une cassette en laque du Japon, deux mille louis en or pousses frais d’installation.

Les armoires regorgaient de linge, de châles, et de robes en pièces.

Faustine visita sa nouvelle propriété au bras de Jean-Casimir. Jean-Casimir ne lui fit grâce ni d’un cabinet , ni d’un meuble. L’invention du plus habile tapissier s’était épuisée à décorer cette retraite bâtie entre cour et jardin.

— Il n’a pas voulu que sa prodigalité eût de l’esprit, dit-elle après qu’il se fut retiré ; au lieu de me laisser tout découvrir, il m’a tout montré !

Armand, à son tour, parcourut du haut en bas l’hôtel de la rue de Londres.

— A cette villa parisienne il manque quelque chose, dit-il*

— Quoi donc?

— Cent mille francs de rente.

— Nous les aurons, répliqua Faustine, qui s’appuya doucement au bras d’Armand.

— Eh ! vous en pariez avec beaucoup d’assurance.

f, O VE LA Cl?. 1

— Bah! reprit-elle en faisant une petite moue dédaigneuse; qu’est-ce , après tout? Le prince a trois ou quatre millions de rente ; c’est le revenu d’un semestre capitalisé.

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