ACTRICE MAIGRE, ACTRICE GRASSE
(La scène se passe en mars 1849, dans les bureaux du Corsaire, au passage Jouffroy. — Henri Murger et Fiorentino entrent à peu près ensemble dans la salle de la rédaction.)
HENRI MURGER. — Ail ça, qu'avcz-YOUs donc, ce matin? Jamais on ne vous a vu cette figure de dogue.
FioRENTiKO. — Dame, c'est que j'ai été mordu.
HENRI MURGER. — Par qui ? Par un chien enragé ?
fiorejN'tino. — Par une actrice maigre.
HENRI MURGER. — Ou revieut de ça, mon cher.
FIORENTINO. — Pas toujours. En général, voyezvous, j'ai pitié des actrices maigres. On ne saurait croire l'intérêt, le respect, la tristesse qu'elles
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m'inspirent. Aussi toutes les fois que je suis forcé de parler d'une actrice maigre, je ne trouve pas de gaze assez épaisse, pas de voiles assez impénétrables pour dérober au public le nom de l'infortunée.
HENRI MURGER. — Eii bien, alors, comment expliquer la morsure?
FioRENTiNO. — Écoutcz donc un peu mon affaire. Il s'agit de madame D'**
HENRI MURGER. — Ail ! VOUS m'en direz tant!
FioRENTiNu. — J'ai dû parler dernièrement de cette actrice du Vaudeville connue pour sa maigreur. Je ne l'ai ni nommée ni désignée. Ce sont de ces compliments qu'on ne fait pas. Il y a beaucoup d'actrices maigres, même au Vaudeville, et j'espérais que personne ne voudrait se reconnaître dans le portrait ciue j'avais tracé. Or, le lendemain du jour où mon article a paru, j'ai reçu une lettre sur papier parfumé, marqué d'initiales. On avait découpé proprement, avec des ciseaux (arme terrible!), la phrase qui concernait l'actrice en question, et on l'accompagnait de trois lignes d'une écriture à moi connue. Si j'étais méchant, j'aurais montré cette lettre qui contenait des aveux complets, qui mettait un nom sur une phrase, qui mettait les points sur les i. Je n'en ai rien fait. Touché d'une commisération paternelle, j'ai caché l'imprudente épître
116 PETITS MKMOIRES
au fond de mon armoire de fer. Mais la charmante actrice ne s'est point bornée là. Elle est allée se vanter à M. Paul-Ernest, le directeur, qu'elle m'avait écrit de bonne encre. Malheureuse enfant ! qu'appelez-vous de bonne encre ? Vous voulez donc que je publie vos trois lignes? Vous l'exigez, vous y tenez absolument? Allons, que votre volonté soit faite ! Je ne sais si votre encre est bonne ou mauvaise, mais voici ce que vous m'avez écrit : « Vous êtes décidément trop spirituel. Et quel goût! quelle délicatesse... » Suivent trois points d'exclamation qui m'ont fait verser trois larmes!!!
HENRI MURGER. — Comment ! vous avez pleuré, vous, Fiorentino?
FiORENTiNO. — Mou chcr, c'cst unc manière de parler. Mais laissez-moi continuer de m'adresser à la blonde madame D"* l'actrice du Vaudeville qui joue si bien du point d'exclamation. — Eh ! quoi! vous vous êtes reconnue, belle madame, dans l'esquisse dont vous vous plaignez! Mais c'est très maladroit, savez-vous, pauvre amie! Il est question d'une araignée dans mon article, et vous vous écriez naïvement : « Cette araignée, c'est moi ! » Araignée du soir, espoir ; araignée matin, chagrin ; et voilà que, chagrinée au dernier point, sans vous donner le temps de réfléchir, vous prenez les ciseaux et la plume
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pour vous délivrer à vous-même un certificat d'araignée ! En su])posant, ce que je nie, que j'aie voulu donner une chiquenaude sur le bout de votre joli nez, pourquoi m'accusez-vous réception de la chiquenaude?
HENRI MUGER. —Voyons, mon cher, elle n'est pas ici ; par conséquent, elle n'entend pas ce que vous dites. Comment voulez- vous qu'elle vous réponde?
FiORENTiNO. — Lcs murs ont des oreilles, vous ne l'ignorez pas. Ainsi elle pourra savoir ce que je lui dis. Et puis, étant critique théâtral de mon métier, pourquoi ne ferais-je pas des monologues et des aparté comme tous les gens qui touchent de près au théâtre? Laissez-moi donc finir une dernière tirade qui sera aussi un bon conseil. « Chère madame, en retournant les termes de » votre lettre, je vous dirai : Vous n'êtes jms assez » spirituelle. Vous avez du goût pour vos jolis » chapeaux du matin que j'ai si souvent admirés, » vous avez de la délicatesse plus que vous n'en » voudriez au physique, bien entendu. Mais ne » jouez pas avec la plume. Vous pourriez tacher » vos jolis doigts d'une vilaine tache noire, et » attirer l'attention sur vos mains, qui ne sont » pas, à ce que prétendent vos rivales, ce que » vous avez de plus parfait, vous qui êtes pour » moi un abrégé de toutes les perfections hu- » maines ! Contentez-vous d'être une gloire de la
» scène. Ne soyez pas épistolaire : madame de » Sévigné était dodue... »
HENRI MURGER. — Parlons d'autre chose, petit fils de Machiavel.
FioRENimo. — Très volontiers, petit-fils de Villon.
HENRI MURGER. — Puisque nous en sommes aux gens de théâtre, expliquez-moi donc pourquoi les Italiens, toujours si soigneux d'être de grands chanteurs, ne se foulent jamais la rate pour être de grands comédiens?
FiORENTiNO. — Mou chcr, il v a à ça trois raisons. La première, c'est que, comme l'a fort bien dit votre Voltaire, la nature les a doués d'un larynx particulier, plus propre au chant que le gosier des oiseaux. La seconde, c'est que, ne manquant pas de finesse, ils savent fort bien qu'on ne peut pas être parfait dans deux genres à la fois. Enfin, quant à la troisième, c'est qu'au delà des monts, on prend son monde par les oreilles et non, comme à Paris, par les yeux.
HENRI MURGER. — Voilà une savante analyse, mon maître. Naples, les oreilles ; Paris, les yeux.
(En ce moment la porte s'ouvre, parait un garçon de bureau.)
LE GARÇON DE BUREAU. — Mousicur Fiorcntino, une dame demande à vous parler. Tenez voici sa carte.
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FioRENTiivo, ajïvès avoiv lu. — En effet, une dame, une très grosse dame : Madame Alboni, première chanteuse du Théâtre Italien. Faites-la entrer dans la petite salle de réception.
Le garçon de bureau, familièrement, à demivoix. —Udiis pourra-t-elle passer par la porte?
Fiorentino. — Allez toujours, (à Mimjer ).yous le voyez, ce maraud se mêle de faire de la critique.
Hemri Murger. — Dame, c'est la contagion de l'exemple. Madame Alboni est la première chanteuse de l'Europe, n'est-ce pas ?
Fiorentino. — Dites donc du monde connu, mon cher. Seulement, il y a contre elle cet effroyable envahissement de l'embonpoint.
Henri Murger. — Oui, je ne sais plus quel plaisant de l'orchestre a dit, en parlant d'elle : — Eh! c'est un éléphant qui a avalé un rossignol.
Fiorentino. — Jusque-là, c'est bien; le rossignol survit; mais qui sait? demain, les formes trop opulentes de l'harmonieuse personne le tueront, peut-être. Ah ! les actrices grasses !
Henri Murger. — Mais tout à l'heure vous blaguiez les actrices maigres?
Fiorentino. — Mon cher, je cours à ma visite. A une autre fois les théories (exit.).
Henri Murger. — Les théories d'un critique, c'est de n'être jamais content de rien.
LES DEUX CENTS FRANCS DE L AUVERGNATE {Madame Dorval).
Hélas ! comme tout passe vite dans ce Paris plus changeant qu'un kaléidoscope ! Marie Dorval est morte en mai 1849, et très certainement le nom de la grande artiste est inconnu des nouvelles générations. C'est tout au plus si quelques contemporains à barbe blanche prononcent encore, de temps en temps, pendant un entr'acte, le nom de la femme illustre qui a si puissamment contribué au succès des premiers drames romantiques. Victor Hugo, Alexandre Dumas, père, Alfred de Vigny et ceux qui viennent après ces maîtres ne sauraient pourtant se comprendre sans cette rayonnante auxiliaire si belle de pudeur vaincue dans Antony, si lyrique
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dans la première reprise d'Hernani, si touchante dans Chatterton. De 1830 à 1840, le mouvement théâtral et littéraire ne va pas sans l'aide de cette figure, pâle, émaciée, mais étincelante de poésie.
On a beaucoup écrit sur Marie Dorval. Alexandre Dumas lui a consacré plusieurs chapitres de ses Mémoires; H. de Latouche a raconte avec sa plume de colibri une scène fameuse, celle où, du fond d'une baignoire, au théâtre de la Porte-Saint- Martin, la Malibran, encore inconnue d'elle, la fascinait de son regard et l'obligeait ainsi à jouer dans les Deux Forçats, comme elle n'avait pas encore joué c'est-à-dire en comédienne sans pareille; George Sand lui a adressé vingt lettres qui sont des chefs-d'œuvre. Sans exagération, il serait facile de composer un volume in-folio avec les pages de haut vol qui se rapportent à la vie de Marie Dorval. Un moment j'avais songé à rassembler ces divers éléments d'une biographie si intéressante, mais la grandeur de cette tâche devant excéder de beaucoup la part que j'ai à donner à chacune de nos célébrités, je me bornerai à rapporter ici un trait (il y en aurait vingt à citer), un seul trait qui démontrera combien était bon le cœur de l'actrice.
Voilà longtemps de ça, soixante ans, puisque le fait se passait sous la Restauration, peu d'années après le succès des Deux Forçats et de la Fille du
Musicien, succès déterminés par elle. Depuis huit jours, madame Dorval était malade et avait été forcée d'interrompre les représentations d'une pièce qui procurait à la Porte-Saint-Martin d'abondantes recettes.
La fièvre la dévorait; elle se traînait à peine; elle avait besoin de trantfuillité et de repos.
Seule, assise dans un grand fauteuil et entourée d'un demi-jour qu'elle aimait^ elle laissait s'égarer dans de tristes pensées son esprit aussi abattu que son corps.
Tout à coup elle entend des cris, des gémissements mêlés à des éclats de rire; elle sonne, elle veut savoir la cause de ce bruit, elle lait venir son portier.
Celui-ci arrive, les coins de la bouche encore écartés par le rire.
— Qu'y a-t-il? demande madame Dorval.
— Oh ! madame, vous ne pourrez jamais vous figurer ce que c'est; la chose la plus drôle.
— Voyons, parlez.
— Madame, au sixième, il y a une jeune fille, une Auvergnate, madame la connaît peut-être ?
— Non ; après?
— Il paraît, madame, que Madelon a une mère qui est malade et un amoureux qui va se marier... Tout cela en Auvergne.
— Une mère malade, pauvre fille !
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— Et un amoureux infidèle !
— Loin des yeux, loin du cœur, dit en soupirant madame Dorval.
Il faut rendre justice au portier, il ne riait pas de la douleur de Madelon, il riait de ce que le directeur des messageries ne voulait pas transporter la jeune fille à Glermont, attendu qu'elle n'avait point d'argent ; voilà pourquoi Madelon, obligée de rester à Paris et condamnée peut-être à ne plus voir sa mère et à perdre son amoureux, remplissait l'escalier de ses cris et de ses pleurs.
Or, madame Dorval avait beaucoup aimé sa mère ; elle avait soigné ses derniers moments avec une piété religieuse, et elle était aussi très disposée à s'attendrir sur le sort d'une jeune fille qui va perdre un amant ; mais elle se trouvait à peu près sans argent.
Elle fit prier son directeur de venir la voir.
M. de M*** accourut.
— Monsieur, lui dit-elle, vous êtes en avance avec moi ; je vous dois. Cependant il me faut tout de suite deux cents francs. Je jouerai ce soir.
C'était pour M. de M**' un bénéfice de deux mille francs à peu près ; mais il savait aussi que la maladie de madame Dorval était réelle, et il offrit les deux cents francs, sans imposer la condition de jouer.
— Non, reprit madame Dorval, il me faut un feu de deux cents francs pour la représentation de ce soir. Voyez, je ne suis plus malade.
Et elle se leva, l'incarnat revint aux lèvres, l'animation à la figure.
Madelon eut deux cents francs et partit sans que sa bienfaitrice voulût permettre que la jeune fille connût la main d'où venait le bienfait.
L'actrice joua et joua bien. La sensation l'avait guérie.
Voilà comment s'écoulait l'argent dans les mains de madame Dorval : de bonnes actions, des fantaisies d'artiste, des hommes d'affaires qui la ruinaient, une ignorance absolue du prix des choses les plus usuelles : il n'est pas étonnant qu'elle n'ait jamais été riche.
Mademoiselle Duchesnois payait un gigot de mouton trente-six francs, à Paris, et seulement vingt-cinq francs à la campagne, tout en se louant de la probité de sa cuisinière. Madame Dorval était de cette force.
J.-T. Merle, son mari, disait : « — Marie » Dorval ! Eh ! c'est Marie-Madeleine, actrice. »
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HISTOIRE d'une STALLE D'ORCHESTRE
[Après l'incendie de l'Opéra.)
J'ai à narrer une des pages de cette grande et étonnante histoire du malheureux théâtre de l'Opéra, rue Le Peletier, mais prenez bien garde que je ne promets rien de pompeux. Les noms historiques de notre temps n'auront aucun rôle à jouer dans ce très simple récit.
Il s'agit d'une entrée modeste, du prix de cinq cents francs par an.
Sous la seconde République, au commencement de l'hiver, en janvier 1849, un jeune homme était venu tout à coup grossir les rangs des habitués de l'Opéra. Vêtu d'un habit bleu barbeau à boutons guillochés, cravaté de blanc, ganté de même, il avait encore dans sa toilette un signe caractéristique, il était énormément
frisé. — Pourquoi était-il tant frisé que ça ? — Nul n'aurait pu le dire. Allant et venant, tantôt s'installant au balcon, tantôt à l'orchestre, il ne manquait pas une représentation, pas une. On aurait pu supposer qu'il faisait partie du mobilier de la salle. Il était là comme chez lui.
A force de le voir, on s'était fait à sa figure. Nestor Roqueplan, qui ne le connaissait que de vue, l'avait surnommé Pistache. Pour quelle raison? — Il n'y avait ni rime ni raison. — Pistache ! ce mot faisait bien, et c'était assez.
— Pistache est-il venu ce soir ! demandait le directeur à l'ouvreuse.
— Oui, monsieur. Tenez, le voilà à la stalle 73, en train de causer avec le vieux prince de Kaunitz.
— Bon et fidèle Pistache ! reprenait en a parte l'auteur de Parisine, il est toujours en avance de vingt minutes sur le vrai public ; il attire les autres.
— M. Pistache, — puisque c'est là son nom, — se moquait de tout ce qu'on pouvait dire de bien ou de mal sur son compte. Il paraissait avoir pour philosophie de ne jamais s'occuper de sa propre personne. En revanche, aussitôt qu'il s'élevait quelque part, pendant l'entr'acte, un débat un peu vif ou le semblant d'une querelle, il accourait afin de mettre le holà.
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Cent, fois, on a été témoin de cette scène touchante. Quand deux voisins étaient en dissentiment sur un point local, la tête frisée apparaissait. S'il s'élevait un doute sur la suppression d'un air de bravoure ou sur la réalité d'un maillot, la tête frisée ouvrait obligeamment la bouche et mettait en peu de mots les adversaires d'accord, comme le vénérable Habeneck le faisait pour tous les sujets de son orchestre.
Par moments les habitués étaient fort intrigués de cette bienveillante et éternelle intervention.
De là un dialogue qui se renouvelait assez souvent.
— Ali ça, qu'est-ce que c'est que cet oracle de l'Opéra ?
~ Je ne sais. Le directeur l'appelle Pistache. Joli nom, mais ça ne fait que redoubler l'obscurité dont s'enveloppe le personnage.
— Est-ce un musicien ?
— Point. Il n'est connu d'aucun des artistes.
— Un amoureux?
— Il ne met jamais les pieds sur le théâtre.
— Un journaliste?
— On n'a jamais vu sa signature nulle part.
— Un familier de la division des Beaux-Arts? - Laissez donc. 11 est si frisé!
Non, M. Pistache n'était rien de tout cela : c'était tout uniment un clerc d'avoué.
Trois mois avant le temps dont il vient d'être parlé, il s'était passé quelque chose d'étrange rue de l'Arbre-Sec.
Un soir d'octobre, vers sept heures, un élégant coupé s'était arrêté devant la porte d'une maison de modeste apparence.
Nota. — La rue de l'Arbre-Sec était fort humble, il y a trente-cinq ans.
Un groom doré sur toutes les coutures descendit du véhicule en question. Il gravit cinq étages quatre à quatre, comme dans la chanson de Béranger, s'arrêta un instant à une patte de biche, sonna et, la porte ouverte, dit :
— Est-ce ici que demeure M. Dub..., premier clerc de maître Boudin, avoué?
— Monsieur Dub..., c'est moi-même.
— Eh bien, monsieur, veuillez prendre connaissance de cette lettre.
A peine le messager en livrée fut-il parti que M. Dub... rompit le cachet, car on n'abusait pas encore de la colle à bouche; il trouva d'abord sous l'enveloppe un papier plié en losange. — Plié en losange ! Ça sentait le roman. — Mais cette supposition d'une correspondance romanesque ne fit que traverser la pensée de l'habitant de la rue de l'Arbre-Sec. — Une femme,
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ayant un groom pour porter ses épîtres, écriraitelle à un clerc d'avoué ? — En examinant avec quelque attention, le praticien vit sans délai qu'il s'agissait d'aiïaires.
En effet, cette lettre était l'extrait d'une clause testamentaire ainsi conçue :
« J'ai pourvu à l'existence de mes deux chevaux favoris, de mon chien Michel et de mon perroquet VAvocat sans cause, par les legs spécifiés dans les articles qui précèdent. Je prie, en outre, mes exécuteurs testamentaires d'offrir un cadeau de quelque valeur à M. Dub..., premier clerc de M" Boudin, avoué. Par le zèle et l'intelligence qu'il a déployés lors de mon dernier procès contre le fisc, il a droit à toute ma gratitude. Il aime la musique. Il est essentiel de lui offrir quelque chose qu'il puisse accepter. Qu'ils avisent donc. Ce qu'ils décideront à cet égard sera bien fait.
» SlGISMOND BÉRARDIN,
» Ancien munitionnaire des armées, »
Quel cadeau donner au clerc d'avoué de façon à satisfaire l'ombre du testateur ? Les héritiers s'étaient longuement creusé la tête. — Voyons, que donner? —Une bibliothèque musicale ? — Très mince présent! — Un piano?— C'est bien
vulgaire ! — Un Stradivarius?— Le clerc d'avoué ne jouait pas du violon. — Réflexion faite, la famille s'était arrêtée à un curieux expédient, que la lettre suivante, accompagnant l'extrait du testament, va faire connaître. Cette communication était naturellement adressée au jeune homme de la rue de l'Arbre-Sec :
« Monsieur,
» Fidèles exécuteurs des dernières volontés de M. Sigismond Bérardin, notre parent, nous vous prions de vouloir bien accepter une entrée perpétuelle à l'Académie royale de musique et la location d'un coupé qui viendra vous prendre, les jours d'Opéra. Il est bien entendu que vous aurez cette voiture à votre disposition pour toute la soirée.
» Agréez, etc.
» Jules et Edouard Bérardin,
» Exécuteurs testamentaires de leur oncle. »
» N. B. — Le coupé est à la porte de votre maison, et vous pouvez jouir de vos entrées à l'Opéra, à partir d'aujourd'hui. »
L'étonnement et la joie du clerc d'avoué ne pourraient se décrire avec l'encre tirée d'une écritoire.
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— Il me tombe du ciel un plaisir de millionnaire, et pour toute ma vie, se dit M. Dub... en se frottant les mains.
A dater de ce moment-là, le jeune homme devint l'habitué le plus assidu de l'orchestre, un vrai pilier du grand théâtre lyrique. On le rencontrait à toutes les représentations, opéra ou ballet. Cette constance amena peu à peu un frottement avec toutes les notabilités du dilettantisme parisien. Le joli sobriquet de Pistache, donné par Nestor Roqueplan, acheva de mettre le personnage en relief. M. Pistache, causant avec tout le monde, plaisant à tout le monde, finit par être un peu l'invité de tout le monde.
A un thé, un soir, rue du Helder, on proposa d'improviser ce qu'on appelle une sauterie. M. Pistache s'y fit remarquer tour à tour comme homme aimable et comme valseur. Un valseur ! cela devient, de nos jours, un oiseau rare. Les filles à marier courent volontiers après un tel sujet. Il y avait là une héritière, fille d'un gros vermicellier comme on dit, et six mois après, il y avait mariage à Saint-Louis-d'Antin.
Quand on rédigea les conventions matrimo-^ niales chez le notaire, M. Dub..., c'est-à-dire M. Pistache, n'oublia pas de comprendre dans son apport l'entrée perpétuelle à l'Opéra, avec annexe du coupé venant le prendre et le reconduire.
Mais cent mille aphorismes l'on dit dans toutes les langues divulguées et inconnues : Rien ne dure. Le long bonheur du clerc a pris fin tout à coup par l'incendie de la rue Le Peletier.
A la vérité, il ne s'est agi que d'un entr'acte.
L'entrée étant perpétuelle, M. Pistache a été le premier à se présenter au nouvel Opéra, construit par M. Garnier. Il n'y a pas un habitué de l'orchestre qui ne le connaisse.
— Ah! voilà M. Pistache à son poste! Nous pouvons entrer.
M. Pistache est comme le cicérone de l'orchestre.
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