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LA STATUE DE CORNEILLE

Pierre Corneille est à peu près le seul poète du siècle de Louis XIV qui ait trouvé grâce devant les Romantiques. Un moment même, les Jeunes de 1830 se sont mis à prétendre que le bonhomme était un des ancêtres de la nouvelle École. — « Puisqu'il a fait le Ciel, c'est qu'il a dans les » veines du sang espagnol; par conséquent, il » est des nôtres, » disait un des adeptes du Cénacle. — Yictor Hugo n'a jamais caché ses prédilections touchant le vieux tragique. La très belle scène des comédiens ambulants dans Marion Delorme et quelques vers brisés du même drame témoignent nettement de la préférence du grand poète à cet égard. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, en dépit de son admiration pour

Athènes et pour Rome, l'auteur des Horaces n'est pas devenu le point de mire d'autant de brocards que Jean Racine.

En 1834, il y a déjà un demi-siècle, — hélas! comme le temps marche ! — Rouen avait jugé à propos de faire revivre Pierre Corneille, en bronze, sur une de ses places publiques. On conviait à la fête de l'inauguration l'Académie française, la Société des auteurs dramatiques, la pairie, le Théâtre-Français, des peintres et des sculpteurs. A midi et un quart, on avait écouté deux discours, d'abord celui de M. Pierre Lebrun, l'auteur de Marie Stuart; il s'était courroucé, ce classique, contre la nouvelle École; il disait des œuvres des contemporains : C'est la nuit qui vient. — Ce sont des aberrations littéraires. — Ce sont (les saturnales impudiques. — C'est le chaos. — Le goût français est perverti. — Voilà les Barbares!

Dans le groupe des Parisiens, encore sous la pression de la fièvre romantique, on criait à Alexandre Dumas père : — A vous le gant, monsieur Dumast; relevez-le! — M. Dumas relevait ses cheveux. — Quand le moment venait pour lui de prendre la parole, il tirait de sa poche un discours écrit, où il s'amusait à peindre le vieux Corneille comme un bohème nécessiteux, happant un bouillon par hasard, raccommodant lui-même

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ses souliers et vivant ou plutôt mourant de dédicaces. La tirade se terminait par une phrase colorée qui ne veut rien dire, comme toutes les phrases colorées d'alors : Richelieu dort sur son ■manteau rouge. — Richelieu dort dans un tombeau de marbre, à la Sorbonne.

Cependant un dîner lut donné, le soir, au grand Salon de Terpsychore. Dans l'effusion de l'hospitalité, les commissaires du banquet demandaient à M. Alexandre Dumas un drame pour le théâtre de la ville. Dans l'effusion de sa reconnaissance, M. Alexandre Dumas s'engageait j?ar écrit à faire représenter à Rouen, dans le délai de trois ans, un drame dont le sujet serait tiré des annales de la ville. — N'importe lequel. Choisissez vousmêmes !

Chose curieuse, l'engagement était garanti par deux confrères du dramaturge, MM. Fontan et Maillan, hommes de talent, absolument oubliés de nos jours.

De son côté, M. le baron Taylor, qui remplissait dans la haute Egypte, au Caire, les fonctions de commissaire royal près le Théâtre-Français, disait, d'un air solennel :

— Je veillerai à ce que le théâtre de Rouen ait un bon répertoire.

M. le baron Taylor s'était aussi porté fort pour M. Alexandre Dumas,

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— Messieurs, cette promesse du drame est un iDillet à ordre dont je suis Tendossciur.

Déjà, dès ce temps-là, Alexandre Dumas avait fait brillamment ses preuves au théâtre. Il prenait des allures de Shakespeare au petit pied. Après Henri III et sa cour, après Christine à FontaineMeau, Antony, Angèle, Térésa, Charles VII chez ses grands vassaux et la Tour de Nesle, il avait donné au Théâtre-Français une fort petite mais très adorable comédie en un acte : ie Mari de la veuve. Un peu avant, il avait fait aussi à rodéon, en collaboration avec Cordellier Delanoue : Napoléon, grande pièce en huit tableaux, composée comme une machine de guerre contre ces Bourbons de la branche aînée, que venait de découronner la Révolution de Juillet. Comptez et vous verrez quelle somme de travail et quelle puissance d'improvisation représentaient tant d'œuvres écrites en moins de quatre ans. A la vue d'une telle éclosion, rien de plus facile ^ comprendre que l'empressement du baron Taylor. Tout aussi bien que lui le premier venu n'eût point hésité à garantir par sa signature l'engagement que venait de prendre l'intrépide dramaturge vis-à-vis des Rouennais.

Dans un coin, se cachant le plus possible, ne sachant que garder le silence au milieu de tant de fonctionnaires, de soleils de gloire et de par-

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ties prenantes au budget, Charles Nodier mangeait des cliarlottes. Voilà qu'un maître normand s'avise tout à coup de lui demander un autographe.

— Très volontiers, répond l'auteur de Jean Sl)0(iar.

Il fait venir ce qu'il faut pour écrire et jette ce qui suit sur le papier :

« C'est à propos de la résurrection de Pierre Corneille que je suis venu dans le pays des pommes.

Signé : » Charles Nodier, sans charge. »

Trois années s'écoulèrent; Rouen, par politesse, attendit six mois. Un jour, pourtant, on se décida à envoyer au débiteur un petit billet remémoratif pour toute sommation : « — Eh bien^ et le drame promis, y pensez-vous P » Alexandre Dumas répondit courrier par courrier : « — Si j'y » pense ! Eh ! mon Dieu ! comme je pense à » toutes mes dettes. Mais attendez un peu : je » suis occupé à mettre la main à Don Juan de » Marana, un mystère en cinq actes, que' Harel » attend pour sauver la Porte-Saint-Martin. » — Rouen attendit jusqu'en 1839. A cette époque^ nouveau message. « — Voijons, maître, n'oubliez » pas la promesse de 1834. — Illustre ville de

» Rouen, répondit l'auteur, je n'oublie rien, » croyez-le, mais comme Victor Hugo vient de )) faire Riiy-Blas pour Frederick, il ne faut pas » que je sois en reste de compte avec le grand » acteur; je fais donc pour lui V Armurier de Flo- » rence. La chose finie, je suis à vous. » Il s'écoula encore deux ans, et rien ne vint. Rouen commençait à se lasser. Cependant on juge à propos d'envoyer encore un petit billet. « — Vous tombez » mal, répliqua l'infatigable auteur. Pour le mo- » ment, j'ai fait peau neuve. Je me suis fait » feuilletonniste. C'est pourquoi je me suis en- )) gagé à faire cent cinquante volumes de romans » pour cinq journaux. Mais ce n'est rien. Dans » six mois, au plus tard, je m'occupe de vous. » Les six mois expirés, on le cherchait, et il n'était même pas en France. Il voyageait. Il allait à Florence, en Russie, à Naples, en Afrique, au diable vert. — La ville de Rouen ne voulut plus s'occuper de rien, « — Un grand homme, soit, disait- » elle, mais un fier gascon ! »

En 1847, sur la fin de l'année, il se passait dans cette même ville une chose des plus graves. Nous voulons parler de ce duel à la suite duquel avait été tué d'un coup de pistolet Dujarrier, le gérant de la Presse. L'affaire arrivait devant la cour d'assise de la Seine-Inférieure, et Alexandre Dumas, qui avait assisté au souper des

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Frères Provençaux avec Roger de Beauvoir, Dujarrier et Lolla Montés, la danseuse, fut appelé en qualité de témoin. Naturellement tous les yeux se portaient sur le fécond auteur dont il avait été déjà tant question en 1834.

L'interrogatoire est célèbre.

le président. — Votre nom?

LE TÉMOIN. — Alexandre Dumas.

— Où êtes- vous né ?

— A Villers-Cotterets.

— Votre âge ?

— Quarante-six ans.

— Votre profession?

— Monsieur le président, je répondrais : auteur dramatique, si je n'étais dans la patrie de Corneille.

Là, il y eut un petit temps de silence et le président, véritable renard de Normandie, riposta :

— Il y a des degrés, monsieur, il y a des degrés !

Épigramme très fine, très acérée.

Le soir, dans la ville, on colportait partout cette réplique du magistrat, en disant :

— Eh ! dame, c'est la statue de Pierre Corneille qui s'est vengée !

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