LES MOTS QUI PASSENT. — LES MOTS QUI VIENNENT
Un fait certain : Paris ne parie jamais vingt ans de suite la même langue. On peut dire qu'il change de grammaire plus souvent qu'un Gascon ne change de chemise.
Vous savez rahurissement d'un touriste de la Grande-Bretagne en entendant parler nos charmants compatriotes.
Un jour, en déjeunant à Tortoni, à deux pas de lui, il voit deux jeunes gens de très bel air, cols cassés, lorgnon d'or à l'œil, têtes brunes coupées en deux par la raie du coiffeur.
Nos deux petits messieurs s'entretenaient du premier succès d'Alexandre Dumas fils au Gymnase.
Par conséquent, il s'agissait de Diane de Lys.
— A la bonne heure! s'écriait l'un d'eux sur le ton de l'enthousiasme, voilà de la vraie littérature dramatique; c'est rond, ce succès-là!
Le lendemain, notre Anglais s'absente ; il quitte l'Europe; il fait le tour du monde; il s'arrête au Congo ; il se marie à Ceylan , puis, au bout de quinze ans, il revient à Paris, accompagné de sa jeune épouse.
Pour faire connaître la capitale à la jeune femme, il la conduit partout, à la ville, au théâtre, dans les musées.
Un matin, il l'emmène déjeuner à Tortoni.
A deux pas d'eux, à une table presque contiguë, sont assis deux jeunes gens de très bel air. Ceux-là aussi sont vêtus à la mode du jour; ils ont de même un lorgnon d'or à l'œil. Le coiffeur en vogue leur a soigneusement coupé la tête en deux par le moyen d'une raie du plus beau style.
Ils causent en mangeant des radis roses, et ils causent de la reprise de Diane de Lys, la jolie comédie d'Alexandre Dumas fils, qu'on joue derechef au Gymnase, au milieu des bravos du public.
— A la bonne heure! s'écrie l'un d'eux sur le ton du lyrisme le plus élevé; voilà du vrai théâtre. C'est carré, ce succès-là!
— Comment ! Mais il y a quinze ans, c'était rond; à présent, c'est carré.
Qu'est-ce que ça veut dire?
L'étonnement de l'insulaire, nous l'éprouvons tous plus ou moins à chaque instant, tant les mots qui forment le tissu du langage usuel sont variables.
Que de mots qui nous arrivent je ne sais d'où ! Que de mots, par conséquent, qui passent et qui s'en vont je ne sais où !
Vingt fois, en ce siècle, on aura varié les étiquettes qu'on met sur les femmes, que Gavarni dessinait si bien en 1840, et que Grévin fait, de nos jours, si bien tomber de la pointe de son crayon.
Sous la Restauration, c'était la femme aimable ; — sous Louis-Philippe, la lorette ; — sous la seconde République, la boule-rouge; — sous la Présidence, la musardine ; — sous l'Empire, le chignon doré; — à présent, on commence à dire : la boudinée.
Pourquoi la boudinée'? Demandez à ceux qui font, défont et refont sans cesse le glossaire des boulevards.
Quant au masculin de la dite dame, il n'a pas, vous le supposez bien, passé par moins de transformations.
Sous l'Empire, c'était le mirliflor; —sous la
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Restauration, le l'ashionable; — sous Louis-Philippe, le dandy; — sous le second Empire, le cocodès ou le col-cassé. — A présent, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, pour le genre féminin, c'est le boudiné.
Par moments aussi, on ne sait pourquoi, ni comment, les boulevardiers se mettent tout à coup à rajeunir des mots vieux comme les vieilles rues, mais en leur donnant un sens tout moderne.
Tel est pour le quart d'heure le mot type.
Jadis, sous Louis XIV, dans La Bruyère et dans La Rochefoucauld, le mot type, suivant Fétymologie grecque, voulait dire :
« Caractère, portrait original, figure fortement tracée. »
En 1884, les petites dames en font presque le synonyme de pantre (dupe) ou de gogo (même signification).
De là, ce dialogue entre deux soupeuses de chez Brébant :
— Avec qui as-tu passé ta soirée?
— M'en parle pas : avec deux types qui m'ont embêtée à cent francs par tête.
De tout temps, on avait considéré les critiques comme les conservateurs du Dictionnaire national ; c'étaient des Vestales en moustaches chargées de garder le feu sacré. Les critiques! Faut-il donc
s'en rapporter à ce qu'ils écrivent. Tenez, voug allez voir! A propos d'Odette, comédie de M. Victorien Sardoii, représentée au Vaudeville, l'un d'eux dit, dans son feuilleton : « L'adultère est le nœud de l'action. » Eli bien, le nœud, voilà qui est formel. Le môme jour, vous en lisez un autre avant de comparer, et voici ce que vous dit cet autre : « Le clou de la pièce, c'est l'adultère. »
Pour les journalistes d'à présent, le nœud et le clou sont donc le même mot.
Langue de Voltaire, où vas-tu?
— Où va la langue de l'auteur de Candide / — Attendez un peu, et vous allez voir.
Un jour, en 18o3, Alfred de Musset demande à parler à M. Empis, alors directeur du Théâtre- Français.
Pour être introduit, il s'adresse à l'un des garçons de bureau, nommé Lachaume.
Orné de sa chaîne d'argent, Lachaume se présente devant M. Empis.
— Monsieur le directeur. . .
— Quoi? Qu'y a-t-il?
— Eh bien, c'est M. Alfred de Musset.
— Faites entrer M. Alfred de Musset.
— Mais, monsieur le directeur...
— Quoi donc?
— C'est qu'il a son petit jeune homme.
— Qu'est-ce que ça fait, Lachaume? Faites en-
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trer M. Alfred de Musset avec son petit jeune homme.
Le plus piquant de l'histoire, c'est que M. Enipis ne savait pas ce que voulaient dire ces mots : Avoir sou i etit jeune homme.
UN GRAMMAIRIEN. — Eh bien, avoir son jjelit jeune homme, qu'est-ce que ça veut dire?
UN PHILOLOGUE. — G'cst avoir son plumet.
LE GRAMMAIRIEN. — Bou ! Me voilà bien avancé! Qu'est-ce qu'avoir son plumet?
LE PHILOLOGUE. — Mousicur, c'cst être paf.
LE GRAMMAIRIEN. — De mlcux en mieux. Qu'est- 3e donc qu'êtrepaj?
LE PHILOLOGUE. — Sclon Ic Dictionuaire de la langue verte, le mot se dit de ceux qui se piquent enez.
LE GRAMMAIRIEN. Je nc coiiiprcnds toujours pas.
LE PHILOLOGUE. — Eh bien, traduisez : Ceux qui '.e saoulent.
LE GRAMMAIRIEN. — Pour le coup, j'y suis.
Ce dialogue en rappelle un autre, non moins
■iirieux quia eu lieu, un soir du commencement
Micond Empire, au foyer de ce même Théâtre-
i.iiiçais dont il vient d'être question.
jH-ndant un entr'acte de Maclemoiselle de la Sei-
licre, la jolie comédie de Jules Sandeau, un
(luvelliste un peu effaré entra et, après s'être iufilé à travers les groupes d'auteurs, de comé-
diens et de journalistes, il annonça un événement de date toute fraîche : la mort de M. Casimir Bonjour, employé à la Banque de France et auteur des Deux Cousines. — Le lait, très indifférent aux yeux de tous ceux et de toutes celles qui se promenaient là, fut bientôt commenté dans les formes que voici :
Beauvallet, d'une voix tonnante. — Le pauvre homme ! Comment ! il a claqué?
Arsène Houssaye. — Mon Dieu, oui, il a dévissé son billard, comme on dit à la cour.
Mademoiselle Augustine Brohan. — Vous vous trompez, mon cher directeur. La locution dont vous venez de vous servir étant déjà au rebut n'est plus usitée que chez les honnêtes gens. A la cour de Napoléon III, on dit maintenant : Ha remercié son houlan(jer.
Mademoiselle Delphine Fix. — Aujourd'hui, c'est possible, mais aujourd'hui passe toujours avec la rapidité de l'éclair. Demain, l'on dira : U mange de la salade par la racine.
Pour expliquer ce débordement d'argot faisant irruption dans la maison de Molière, il faut rappeler que cette manifestation coïncidait avec la publication d'un récent arrêté de M. Achille Fould, alors ministre d'État. En voyant que l'idiome des bagnes et des tapis-francs se mêlait de plus en plus aux diverses pièces qu'on jouait
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alors sur les trente théâtres de Paris, l'Excellence déclarait que le gouvernement de l'empereur, ne voulant pas être complice de ces forfaits littéraires, prohibait l'emploi de cette dégradante lexicologie et ordonnait à la commission de censure d'arrêter au passage tout manuscrit qui serait entaché de ces tares anti-grammaticales. Comme en ces sortes de choses l'exemple devait venir de haut, l'injonction était plus accentuée pour la Comédie Française. Mais personne n'iliuore que l'endroit a toujours été et ne cessera jamais d'être un foyer d'indiscipline, soit dit sans jeu de mots. Aussi, à peine l'arrêté du ministre d'État était-il promulgué, que tragédiens et comiques des deux sexes se mirent à le persilîer en affectant de parler la langue verte. Au reste, le mouvement d'opposition était le même liarmiles auteurs dramatiques. Ce fut, en effet, aiin de contrecarrer le plus possible la décision (le M. Achille Fould que Siraudin et Delacour écrivirent à cette époque un vaudeville intitulé : — M. le Sac et Madame la Braise.