DARCIER
— Ah ! si ce sacré animal de Darcier voulait mettre un peu d'eau dans son vin, un peu de prose dans son lyrisme, quel grand chanteur ce serait !
Voilà ce que disait Pierre Dupont, le poète des Louis d'or, en 1848.
Si Darcier avait voulu, mais Darcier, qui était l'indiscipline même, ne voulait. Vrai bohème, il n'obéissait qu'à son caprice. Il n'a jamais eu d'autre loi que la fantaisie.
Dans les jours sombres qui ont suivi la RévO" lution de Février, les théâtres ne trouvaient plus de public. On allait au club ou bien on se mêlait aux groupes en plein air. Le drame était dans la rue.
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Tout à coup, un acteur sans engagement eut une idée. Cela consistait à créer un établissement qui serait tout à la fois un club et un théâtre, une salle de concert et une rallonge du café. Voilà comment fut fondé ce qu'il y a trente-cinq ans, les Parisiens d'alors appelaient l'Estaminet lyrique.
Cet établissement était situé à la naissance du passage Jouffroy, à l'endroit même où se trouve en ce moment le Dîner du Rocher. Imaginez une très grande salle. Tous les soirs, on y voyait fonctionner deux ou trois cents pipes endiablées, pendant qu'à l'une des extrémités, cachés dans la fumée odorante du tabac, s'époumonnaient sur un petit théâtre, et aux maigres sons d'un piano, six ou sept chanteurs ou cantatrices voués à la romance, encore très demandée dans ces temps naïfs. On ne faisait guère attention à eux et à elles. Le bruit des conversations couvrait leurs voix. Auraient-ils été de force à lutter contre le choc de la demi-tasse et de la petite cuiller? 3Iais vers neuf heures et demie, lorsque la foule et la fumée étaient compactes, pour peu qu'on eût bon œil, on voyait tout à coup apparaître un homme étrange. A l'aspect de ce nouveau venu, le silence s'improvisait. Les pipes les plus actives s'éteignent. Le garçon de café s'arrête, ses bouteilles à la main, semblable à Sisyphe oubliant de rouler son rocher. La Proserpine du comptoir
dit un mot et les promeneurs sentent leurs jambes frappées d'immobilité :
— Voilà Darcier, messieurs !
Inconnu, la veille, ce Darcier est devenu célèbre en vingt-quatre heures. Sa figure exprime déjà le caractère du personnage dont il va vous chanter la sombre, ou naïve, ou lamentable histoire. Il est en scène, il agit, il gesticule, il parle en chantant, mais avec une telle verve, une telle profondeur de sentiment, une passion si vraie, si exubérante, en entremêlant son chant d'ornements si extraordinaires, de notes si imprévues, de cris sauvages, d'éclats de rires, de mélodies désolées, de sons étouffés, tendres, délicieux, qu'on se sent pris, ému, bouleversé, et qu'on en vient à pleurer ou à rire de tout son cœur. Darcier est un artiste. Il faut l'avoir vu et entendu pour y croire et s'en faire une juste idée. Ses allures sont du Bohémien pur sang; il en a la voix et le geste. Après avoir électrisé sa salle par la légende des Louis cVor, l'avoir attendrie jusqu'aux larmes en chantant le Départ du Conscrit, il vient boire une chope de bière et fumer une pipe à l'une des tables du café, comme un simple mortel. Et on l'accueille, et on le choie, on l'étourdit de bravos, on l'écrase d'applaudissements, on dirait d'un vrai dieu du Grand- Opéra. Darcier est en outre bon musicien, malgré
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l'habitude qu'il a prise de traiter la mesure et le r\1;lime à grandissimes coups de pieds ; on le voit quand il se met au piano, on le voit même dans la manière hardie avec laquelle il désarticule une mélodie.
Hâtons-nous de dire qu'il a eu une éducation musicale des plus soignées. Delsarte, celui qu'on a surnommé le Grand Delsarte, a été son maître. Et c'est toute une jolie histoire à vous raconter. Nous la tenous, s'il vous plaît, de Darcier luimême. A l'âge de douze ans, il se trouvait, un jour, je ne sais pourquoi ni comment, dans une église dont Delsarte dirigeait les chœurs. L'enfant fut frappé par l'accent profond de certaines notes du maître. Il alla l'attendre à la porte de l'église, et l'abordant tout ému, sa casquette d'écolier à la main :
— « M'sieu, lui dit-il, je n'ai pas de voix; mais si vous vouliez... si vous vouliez me donner des leçons, je crois que je chanterais aussi tout de même. »
Ce véritable gamin de Paris, il avait une fort jolie voix, au contraire; mais il croyait nécessaire de n'en pas avoir pour bien chanter.
— « Eh bien, mon ami, répondit l'habile et savant professeur, viens me voir, je te prends pour élève. Tu m'as tout l'air d'avoir raison. »
Delsarte, en effet, lui apprit la musique et le