L ARGENT PRETE
L'argent prêté ! le joli mot ! le vilain mot !
Et en effet, il est les deux choses à la fois.
Alfred de Musset nous l'a dit dans l'un de ses poèmes les plus charmants : « L'argent prêté, ça ne se rend jamais. »
Deux histoires à ce sujet, si vous le voulez bien.
On cite d'un millionnaire de fraîche date un trait curieux et caractéristique.
Un ami de fredaines vient frapper à la porte de son obligeance :
— J'ai besoin de mille écus, et je viens, sans façon, vous les demander.
— Mille écus !
— Mon cher, c'est une bagatelle, et vous êtes bien au-dessus de cela.
d'une stalle d'orchestre 199
— Sans doute... Si je le voulais absolument
Mais permettez-moi, mon cher ami, de vous faire remarquer que ces questions d'argent ont le grand inconvénient d'altérer les plus solides amitiés.
— Ce sont les grippe-sous qui disent cela.
— Non, c'est le bon sens. Il faut rendre. On n'est pas prêt. La mauvaise humeur s'en mêle, et l'on finit par se brouiller.
— Mon ami, je vous promets sur l'honneur que dans trois mois...
— Mon Dieu ! je sais que je dois me fier à votre parole. Cependant, vous conviendrez que ce qui peut m'arriver de plus heureux à cette époque, c'est d'être remboursé. Or, cela peut-il entrer en comparaison avec le danger de perdre votre amitié?
— Je vous jure...
— Tenez, l'insistance que vous y mettez ajoute à mes scrupules. J'ai le pressentiment que, dans trois mois, je perdrai mon ami. Jugez de ce que j'aurai à souffrir d'ici là ; car je tiens beaucoup à votre amitié. Ce ne serait pas vivre, ce serait un supplice prolongé ; et puisqu'il faut que nous en venions à une rupture, je préfère, dans votre intérêt et dans le mJen, et pour nous délivrer t3us les deux des tourments de l'incertitude, que nous rompions à l'instant même.
— Que dites-vous là ?
— Ainsi, cher ami, tenons-nous pour avertis que nous sommes brouillés.
Lecteur, dites, y a-t-il à cette heure, dans l'un de nos trente théâtres, une comédie de mœurs qui vaille celle-là?
M. Alexandre Dumas, fils, a tiré très bon parti d'un fait qui rentre dans cet ordre d'idées. Au second acte de Diane de Lys, quand la jeune comtesse n'est pas encore amoureuse du peintre Paul Aubry, il lui fait réciter le trait d'un richard qui inscrit les noms et les sommes de tous les amis qui demandent à lui emprunter. Le total se fait ensuite à la tin de l'année. On sait que ce fait a eu pour auteur le marquis d'Aligre, pair de France du règne de Louis-Philippe, un des plus gros propriétaires fonciers de France et aussi, à ce qu'a dit la chronique, le roi des Fesse-Mathieu. L'auteur dramatique le met au compte d'un banquier, mais peu importe. De cette jolie scène il résulte qu'il y a tout à gagner en ne prêtant pas d'argent à ses amis.
Mais tout à l'heure, nous avons parlé d'une seconde histoire sur le même sujet.
La voici :
Vous allez voir qu'elle vaut bien la première.
Un auteur à succès, très économe, chapitrait un
d'une stalle d'orchestre 201
beau soir quelques jeunes confrères en leur recommandant d'être plus rangés.
— Mes entants, je ne sais pas comment vous laites. Vous êtes toujours à court. Et moi, qui cependant ne gagne pas plus que vous et qui, pour le moins, vis aussi honorablement que des plus huppés, j'ai toujours cinq cents francs dans mon secrétaire au service d'un ami.
Ce mot ne fut pas perdu.
A quelques jours de là, l'un des sermonés eut besoin de cent écus pour compléter la solde d'un billet. Il pensa naturellement à cet excellent camarade qui avait toujours cinq cents francs au service d'un ami.
Il court donc chez l'homme d'ordre et lui expose sa situation.
— Trois cents francs, mon cher, rien que trois cents francs ; cela vous est bien facile à vous, qui avez toujours cinq cents dans votre secrétaire.
— Mon cher, vous ne m'avez pas compris.
— Comment ça ?
— J'ai dit, il est vrai, que j'avais toujours cinq cents francs au service de mes amis ; mais si je vous prêtais cent écus, je manquerais aujourd'hui à la loi que je me suis imposée ; car enfin, il ne me resterait plus que deux cents francs de dispo-
iiibles, et cela ne vaudrait pas la peine d'en parler.
L'auteur dramatique écouta, baissa l'oreille, alla et court encore.