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LE COMMERCE DES CHANSONNETTES

Un savetier, un peu semblable à celui de La Fontaine, ressemelait de vieilles chaussures dans une échoppe, au coin d'une rue. Tout en cognant son cuir avec le marteau, il chantait. Cinq ou six personnes s'attroupèrent afin de l'entendre.

— Il a une jolie voix, ce gniaf, disaient les passants.

Vint un monsieur qui voulut le faire taire.

— Halte-là! dit ce dernier. La chanson que vous faites entendre est V Amant (rAmanda; elle appartient à notre Société. Si vous ne chantiez que pour vous, je n'aurais rien à dire. Voilà que vous chantez pour le public. Vous payerez dix sous par chansonnette, ou bien je demanderai à la justice de vous couper le sifflet.

Le savetier, interloqué, se tut, du moins pour le moment. On avait parlé de papier timbré. C'en était assez pour le réduire au silence.

Dans notre siècle, on ne chante plus sans payer. Allez, c'est plus fort que du temps de Mazarin. Ainsi le veut le progrès.

Tout le long du globe, à travers les bois des deux mondes, l'oiseau chante uniquement pour le plaisir de chanter. Jamais il n'est venu à l'esprit du rossignol de mettre une pensée d'industrie dans ses trilles. Vous avez vu cent lois la fauvette se balancer sur la branche des prunelliers. Comme elle est heureuse de jeter gratuitement des strophes à l'oreille de ceux qui passent ! Il n'y a pas jusqu'à la pie, pourtant fort avare, à ce que racontent les légendes, qui ne se fasse un devoir de moduler ses soupirs pour rien.

En civilisation, chez le roi de la nature, c'est un tout autre refrain.

Suivant ce qu'on nous a appris au lycée, l'homme a été défini par Platon un oiseau à deux pattes, sans plumes. Soit, nous acceptons. En tout cas, l'oiseau du grand philosophe ne prodigue pas les trésors de sa voix. A Paris, nul ne peut plus faire sortir de son gosier un couplet sans être guetté par la douane. Qu'est-ce que vous fredonnez là, madame? Eh, pardieu! c'est la Canne à Canada!

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Anna Donna La canne à Canada!

— Allons, vous me devez cinquante centimes. Voyez plutôt le tarif.

Tout cela dérive pourtant de ces horribles cafés-concerts qu'on appelle des beuglants. Un jour, il a plu à Napoléon III, César si peu chantant, de proclamer la liberté des théâtres. C'était dire qu'on remplirait la ville de tréteaux. Eiïectivement, six mois ne s'étaient pas passés qu'il y avait à tout coin de rue un caboulot, compliqué d'un orchestre forain et de piqueuses de bottines qu'on avait métamorphosées en cantatrices. Là, on mariait par système tous les plaisirs et tous les arts : la musique, la bière, le cigare, la comédie, le grog, la danse. Toutes consommations fortement frelatées.

Dans l'origine, ces orphéons n'étaient que grotesques ; à la longue, pour attirer le gros public, ils sont devenus cyniques. On y chante, on y chante sans cesse ; mais, depuis trente ans, on n'y chante que des gravelures ou des sornettes qui paraîtraient bêtes chez les Iroquois. La pensée y est conforme à la chope.

Si l'on voulait citer, on n'aurait que l'embarras du choix.

Sous Charles X, Déranger a élevé la chanson jusqu'à l'ode; sous Napoléon III, les rapsodes du jour ont forgé des couplets dignes, au plus, d'un peuple de Niam-Niams (hommes à queue de singe, originaires de l'Afrique centrale). Thérésa a prêté son talent à C'est dans V nez que ça m' chatouille. Dès lors, le branle a été donné. On a fini par : Ah! ah! ah! le voilà, Nicolas! et par Tiens, voilà Mathieu : comment vas-tu,ma vieille? Et nous citons les plus grotesques, nous ne rappelons pas les plus sales.

Malpropres ou stupides, ces chants, le croiriezvous? rapportent des blocs d'or à leurs auteurs. Mais justement cela se rattache à l'histoire du savetier que je vous contais tout à l'heure. Une chansonnette de beuglant peut devenir une fortune, et cela se voit tous les jours.

— Vous allez voir comment la chose est arrivée pour la première fois.

Il y a trente ans, un auteur composait une de ces modestes œuvres et la portait chez l'éditeur, qui, si l'œuvre lui plaisait, l'achetait, la gravait et la vendait au public. L'auteur n'avait plus rien à voir dans le produit de sa composition.

Un jour, M. Bourget, je crois, va passer sa soirée dans un café-concert où ses productions étaient en vogue.

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Il s'assied à une table; le garçon lui demande ce qu'il faut lui servir.

— Rien; je viens voir comment mes œuvres sont interprétées.

— ;Mais, monsieur, il faut consommer.

Le patron survient et invite M. Bourget à consommer ou à sortir.

— Mais, monsieur, je suis l'auteur.

— Monsieur, cela ne me regarde pas.

— Eli bien, servez-moi un verre d'eau sucrée. Seulement, je défends qu'on chante les œuvres qui sont de moi et que je vois sur le programme.

Le directeur ne tint pas compte de la réclamation de l'auteur, qui l'assigna en justice ; il y eut procès. L'imprésario fut condamné à des dommages-intérêts s'élevant à quelques centaines de francs. A la suite de ce débat, les auteurs se réunirent, jetèrent les bases d'une association. Et c'est d'un verre d'eau sucrée que jaillit la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, si nombreuse et si riche aujourd'hui.

Savez-vous quel a été l'encaisse des droits pour l'année 1881?

Plus de sept cent mille francs ! Que de millions perdus depuis trente ans !

Ah ! le bienheureux verre d'eau sucrée !

Cependant, il faut tout vous dire : de Paris, le beuglant a fait irruption dans la province. Il y en

a désormais dans toutes les villes, et bientcjt ce sera dans tous les hameaux.

Un poète populaire du nom de Golmance a fait une ronde célèbre, bachique et erotique tout ensemble : Ohé! les j/tits (ujneaux, qu'est-ce qui casse les verres'? Ça été tiré à cinq cent mille exemplaires. D'où cinquante mille francs de droits d'auteur.

André Chénier n'a jamais touché un centime pour ses admirables vers.

Autre temps, autres mœurs, autre code.

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