MEYERBEER
Il n'est pas de couronne de laurier ou de myrte sous laquelle ne se cachent des épines par centaines. Celui qui a composé lîobert-le-DiahIe a, toute sa vie, été coiffé d'une couronne de ce genrelà. Paris, Milan, Vienne, Londres, Saint-Pétersbourg ont salué son nom d'un million de bravos; les banknotes et les fleurs poussaient sous ses pas ; tous les princes chamarraient de rubans sa redingote en drap vert ; il y eut même un roi, sur les bords de la Sprée, qui parla un jour de le faire baron. « — Sire, cela se pourrait, s'il n'était » pas Israélite, objecta un chancelier. — Mais » est-ce que les Rotschild ne sont pas de la lignée » de Jacob, et pourtant ils sont barons. — Il est » vrai, sire, mais les Rotschild ont chez eux la » merveilleuse caverne d'Ali-Baba et, d'ailleurs,
» ils ne sont que barons d'Autriche. » Le roi prit la raison pour bonne et ne parla plus de rien. En sorte' que Meyerbeer a dû se contenter d'être le chevalier Meyerbeer. Première épine, à ce qui nous a été conté. — Allez, il y en a bien d'autres! Incontestablement ce grand artiste a fait des chefs-d'œuvre. J'ai rappelé Robert -le -Diable, tout à l'heure, en commençant. Rien de plus émouvant, rien de mieux rythmé que ce drame lyrique, qui a eu, d'ailleurs, la bonne fortune d'arriver au lendemain de la Piévolution de Juillet, dans un temps d'effervescence littéraire et de passions d'artiste. Dans la pensée de cet artisan en cavatines, il s'agissait de la lutte entre l'ange du bien et l'ange du mal ; c'était donc un thème tiré des idées chrétiennes. A toute autre époque on eût été rebuté par ce sujet. Au moment où les jeunes républicains à barbe de bouc se réchauffaient le cœur en lisant la belle prose de Lamennais, où les Saint-Simoniens cherchaient à faire à Ménilmontant un couvent d'Esséniens et où Victor Hugo mettait à la mode la poésie sombre et auguste des cathédrales, cet opéra où il y a des imprécations de l'enfer et des gémissements de nonne, ce diable qui poursuit un jeune gentilhomme pour avoir une hypothèque sur son âme, ces pierres tombales soulevées, ce chœur des démons qui sort des profondeurs de l'abîme
d'une stalle d'orchestre 211
éternel, tout cela devait avoir et a eu un succès européen. Cependant il se trouvait toujours dans l'aris, vieille capitale du goût, un collège d'amaleurs du vieux jeu pour protester tout haut contre tant de bruit et pour blâmer le trop fréquent emploi des instruments de cuivre. L'orchestre de l'œuvre nouvelle renfermait plus de métal qu'il n'en aurait fallu pour foririer deux bonnes batteries de cuisine. Un critique musical, alors fort écouté, le père Fétis, avait fait cette remarque et d'autres qui étaient la conséquence de cette première observation.
— Oui, il y a trop de cuivre là dedans, disaitil. Savez-vous ce qui en résulte forcément? C'est que vous forcerez nos chanteurs à le prendre sur un ton trop haut et qu'ils ne pourront pas soutenir, sous peine de devenir aphones au bout de trois années. Mon cher Meyerbeer, vous conduirez tous nos ténors à cracher le sang.
Paroles très judicieuses, et auxquelles la suite des temps a donné raison.
Un autre écrivain, un très aimable poète, juif aussi par-dessus le marché comme l'était le musicien lui-même s'échappait agréablement dans la même critique. J'ai nommé Henri Heine. Le charmant auteur de Reisebilder s'empara de l'Orphée hébreu et, en raison de cet abus du cuivre, il le houspilla de la belle manière.
Vous le voyez donc, il y avait des lauriers et du myrte sur le crâne du compositeur, mais les épines ne manquaient pas non plus.
Une des plus acérées, celle qui piquait le pauvre homme jusqu'au sang, c'était l'épigramme tombée des lèvres de Rossini. A l'illustre auteur de Guillaume Tell on demandait pourquoi, étant encore jeune, très habile, très vert, il ne faisait plus rien.
— Je me réserve, répondit-il, pour le jour où les Juifs auront fini leur sabbat.
Mot ailé et armé d'un aiguillon d'or comme si c'eut été une guêpe. Cela courut d'abord au foyer de l'Opéra, puis sur les boulevards, puis dans la presse. De là, le trait se répandit à travers le monde entier où l'on se le répète encore, tant il est curieux. — Meyerbeer en pleurait de dépit et de douleur.
Il y avait encore un cri acerbe de Méry, qui, en parlant de l'homme qui a fait Robert-le-Diable, les Huguenots, le ProiMHe et V Africaine, toujours à grand renfort de cuivre, lui disait : « Votre Sonorité », comme on dit à un roi : « Votre Majesté » et à un pape : « Votre Sainteté ».
A propos de Robert-le-Diable, laissez-moi rapporter ici un trait anecdotique passablement curieux.
Un des Nestors de la presse, M. Armand de
d'une stalle d'orchestre 213
Pontmartin a raconté dans un de ses feuilletons de la Gazette de France comment il assista à la première représentation de Robert-le-Diable .
Il paraît que Meyerbeer, avec une modestie que n'aurait jamais eue un homme sans talent, était peu rassuré sur le sort de son œuvre; il était allé consulter mademoiselle Lenormant, la tireuse de cartes ! Et celle-ci lui avait prédit trois chutes.
Le grand homme, fort inquiet, cherchait tous les moyens de conjurer ce destin fatal : il donna un billet à M. de Pontmartin qui venait de lui être présenté, pour recruter un applaudisseur de plus.
Le succès fut très grand. Quant aux chutes, on sait que celle de madame Dorus au troisième acte, de mademoisselle Taglioni pendant le ballet des nonnes, celle enfin de Nourrit, qui disparut au dernier acte dans la trappe où venait de s'enfoncer Bertrand Levasseur justifièrent les prédictions de mademoiselle Lenormand.
Mais quelle salle que celle de cette première de Robert, et comme le tout-Paris d'aujourd'hui pâlit à côté de celui-là. Le glorieux Paris de 1830 s'y trouvait tout entier.
Meyerbeer n'a donc pas eu, ce soir-là, à se plaindre de la sévérité du sort. Mais, plus tard, que de soucis ! Hélas ! ses coreligionnaires euxmêmes l'ont pris à partie.
Un jour, un jeune sculpteur sui' bois a cédé à la fantaisie de faire une figure de compositeur en ébène. — Pourquoi en ébène ? va-t-on demander. Est-ce parce qu'après le bronze, l'ivoire et le marbre, l'ébène est ce qui dure le plus? —N'importe ; la statuette a été achetée un bon prix par un banquier hébreu qui l'a exposée dans son salon. Ceux qui viennent la lorgnent et disent : — Tiens, comme le grand musicien ressemble maintenant à un nègre ! Mais ce n'est pas à un noir de Guinée ou du Congo que l'artiste a voulu le faire ressembler, c'est à tout autre chose; c'est au diable lui-même, et vous allez voir pourquoi.
De son vivant, Meyerbeer avait refusé aux israélites de Hambourg et de Berlin une cantate pour l'inauguration de leurs temples, mais il figurait toujours parmi les collaborateurs de la Maîtrise, journal de musique catholique. Bien mieux, ses œuvres complètes roulaient toutes sur des sujets chrétiens. Aussi, avant de faire la statuette d'ébène, ses coreligionnaires ont composé pour lui cette épitaphe d'une poésie passablement risquée :
Meyerbeer, dort sous ce sable;
Il chanta Dieu et Robert-Ie-Diable ;
Il chanta les huguenots, les calvinistes,
Jean, le faux prophète des anabaptistes;
d'une stalle d'orchestre 215
Il chanta Rome, le czar, Luther, le pape, Le moine, le guerrier, le Turc, le satrape; Il chanta le lied, la messe, le choral. Le Requiem et Vinvilation au bal; Il chanta tout, le digne et cher maître ! Sauf la divine loi de son ancêtre, Nommé maître de chapelle de l'enfer, Il compose de belles choses pour Lucifer !
Par le fait d'un raffinement de cruauté tout à fait asiatique, cette épitaplie anticipée a été, un jour, mise sous la serviette de Meyerbeer, lequel a pu la lire en s'asseyant à table. Qu'on imagine la tête que le grand musicien a dû faire après avoir lu !
Pendant son long séjour à Paris, à l'époque de ses grands triomphes, l'auteur des Huguenots se montrait très friand d'éloges. Tout journal qui parlait de lui en bien l'enchantait. Une réclame paraissant même dans la dernière des feuilles de chou, devenait pour lui un régal d'Apicius. Comme Fiorentino avait fait sur lui deux feuilletons, l'un au Constitutionnel, l'autre au Corsaire, il invita le journaliste à dîner. Meyerbeer se fendre d'une dépense d'un festin à deux ! La chose ne s'était pas encore vue. Naturellement Fiorentino accepta, et l'on se rendit chez Paolo Broggi, restaurateur italien, voisin de l'Opéra. Mais le lendemain, en véritable petit-fils de l'Are-
2tG PETITS MÉMOIRES
lin, le feuilletonniste poussait des cris de paon.
— Ah ! le Fesse-Matliieu ! disait-il ; ah ! le triple pingre ! Comme il est bien le descendant de ceux qui, avant de s'enfuir d'Egypte pour passer la mer Rouge ont emporté les casseroles de Pharaon! Un dîner! il appelle ça un dîner! Mais il n'y a pas un garçon perruquier qui ne se paie, le dimanche, un balthasar plus copieux ! Et, au dessert, comme il a renâclé ! Croiriez-vous qu'il ânonnait en demandant au garçon une demi bouteille de Champagne, une affaire de cinquante sous !
On a conté bien des anecdotes sur Meyerbeer, notamment à propos de Robert-Ie-DiaMe, qui fut, comme on sait, son premier ouvrage français.
En voici une que je donne comme authentique et que je n'ai lue nulle part.
Meyerbeer, Prussien de naissance, mais parlant bien notre langue, n'a pourtant jamais pu se corriger du défaut commun à beaucoup de très jeunes Français qui consiste, dans la prononciation, à supprimer les h aspirées. Meyerbeer a toujours dit des aricots, des arengs, des annetoiis. Or, il arriva qu'à l'une des premières répétitions de Robert, les harpes ne partirent pas à temps, dans une importante rentrée. Prumier, premier harpiste de l'Opéra, fut interpellé par le compositeur. De cette voix caressante et diplomatique
d'uise stalle d'orchestre 217
dont il avait le secret, il fit arrêter tous les instruments et dit à Prumier :
— Monsieur Prumier, je n'ai pas entendu la rentrée des arpes f
— Ce n'est pas de notre faute, répliqua aussitôt le harpiste, parlant pour lui et ses collègues, c'est le garçon d'orchestre qui n'avait pas pensé à retirer les ousses.
— Les avjies, poursuivit le maître, sont-elles désoussées maintenant?
— Oui, monsieur. Sur un signe de moi le garçon s'est taté de les mettre en ordre.
— Monsieur Varpiste, je vous remercie.
— Il n'y a pas de quoi, monsieur le compositeur.
On a fait à Meyerbeer de magnifiques funérailles. Les obsèques faites, le conseil municipal a donné son nom à l'une des rues de Paris. Au nouvel Opéra, on voit son buste placé en regard des images les plus illustres. Ce n'était pas encore assez. Pour qu'on en fît un demi-dieu tout à fait il fallait la consécration de l'oraison funèbre. En 1865, M. Beulé, membre de l'Institut, l'homme des fouilles de l'Acropole, Vheureux Beulé, comme on disait dans ce temps-là, fut chargé par la section des Beaux-Arts de la mission de glorifier le défunt. Cet Athénien, transplanté sur le quai Conti, eut donc à emboucher
la vieille trompette de Thomas. Il se mit à écrire et, un peu plus tard, il récita tout haut VÉlooe de Mcyerbeer.
On accourut pour entendre la lecture de ce morceau. Bien entendu, ce devait être quelque chose comme une première représentation, mais le fervent admirateur du siècle de Périclès n'avait pas tourné trois feuillets de son manuscrit qu'on fut à même de voir qu'il avait d'étranges façons de faire les éloges. Après avoir dressé d'une manière irréprochable la nomenclature des œuvres lyriques du grand compositeur hébreu, il avait à s'expliquer sur le talent ou sur le génie du défunt ; comme on voudra.
Eh bien, lisez et jugez.
« Meyerbeer, dit M. Beulé, n'a eu ni la ma- » jesté antique de Gluck, ni la grâce divine de » Mozart, ni l'éclat éminent de Rossini, ni même » le parfum étrange de Weber. » — Pauvre Meyerbeer ! Que lui restait-il donc ? Une certaine verve saxonne, endiablée, orageuse ; plus, le fait d'avoir abusé du cuivre dans ses orchestres. Raison pour laquelle Philibert Audebrand l'avait surnommé, dans le Mousquetaire d'Alexandre Dumas : Sa Sonorité, comme on dit pour un roi Sa Majesté et pour un pape Sa Sainteté.
Quant à l'auteur de VÉloge, à Vheureux Beulé, on n'a pas oublié sa fin tragique. Au lendemain
D'UiNE STALLE D'ORCHESTrxE 219
de nos désastres, comme il était parmi les opposants à l'Empire, il avait cru devoir entrer dans la politique courante. Celui qui s'était si souvent promené sur l'Agora était-il de taille à affronter les tempêtes de la démocratie? M. Beulé fut l'un des ministres du Mac-Malionnat et, un jour, on l'a trouvé baigné dans son sang, sur son lit. Il s'est tué sans qu'on ait jamais pu savoir pourquoi, puisqu'il passait pour être Vhomfne heureux par excellence. Un des zélateurs de Robert-le-D table, disait à propos de ce suicide : — Ne serait-ce pas la suite d'un remords et pour n'avoir point assez rendu justice à Meyer b[?er ?